Plusieurs contredanses québécoises semblent avoir été fortement influencées par la danse intitulée Sir Roger de Coverley, ou The finishing dance, ou Le Rénégeur, ou Le Ranger… Cela se comprend aisément vu la grande popularité qu’a eu cette danse tout le long du 19e siècle, tant en Amérique du Nord qu’en Angleterre, et même en Europe.
Rappel historique sur les contredanses
Rappelons d’abord les différentes moutures de la contredanse depuis le 17e siècle [1]. Les Country Dances d’Angleterre, dont celles publiées par John Playford dans ses différentes éditions de son Dancing Master qui s’étaleront de 1651 à 1728, sont une sorte de révolution dans la danse européenne [2]. Ces Country Dances se font sous diverses formations. On en recense 13 types, bien que certaines sont assez rares, parfois ne s’appliquant qu’à une seule danse (Seganny / Dargason par exemple). Il faut donc retenir que la Country Dance anglaise du milieu 17e s. n’est pas principalement en forme de colonne (une ligne de femmes faisant face à une ligne d’hommes) comme on le conçoit au Québec.
Cependant, de ces diverses formes de Country Dance, une seule va s’exporter sur le continent européen. Ce sera le Longway for as many as will. Donc une formation en colonne à nombre indéfini, avec un mode de progression duple ou triple minor ou, comme le dira André Lorin en 1689 : Contredanse à 4 ou à 6 [3]. Les Français l’adopteront vraiment au début du 18e s. bien qu’elle était présente en sol français vers le milieu du 17e s. et francisée en contredanse avant Lorin. Puis la France inventera sa contredanse en forme carrée, structurée en refrain et couplet, tout d’abord appelé Cotillon [4], mais qui prendra rapidement le nom de Contredanse (française) tandis que la forme en colonne s’appellera le plus souvent Contredanse anglaise. Mentionnons que l’Angleterre et la Nouvelle-Angleterre utiliseront les termes Country dance pour les danses en colonne (Longways for as many as will) et Cotillions pour les danses en carrée et au déroulement refrain/couplet, propre à la contredanse française.

Cela peut sembler un long détour pour aborder les contredanses du Québec, mais lorsqu’on se retrouve dans le Saguenay pour danser une Anglaise, on voit alors le lien, car celle-ci se danse en colonne !
La danse Sir Roger de Coverley
Bien qu’il existe une danse intitulée Roger de Coverly de Playford de 1695, ce n’est pas cette version qui marquera tout le 19e siècle. Cette première version est un Longways for as many as will de forme Duple minor ou contredanse à 4.



Les versions publiées au début 19e siècle, dont celle de Wilson en 1820 sous le titre de Sir Roger De Coverley, or The Finishing Dance feront leur marque pour un siècle. Cette nouvelle version du Sir Roger De Coverley (puisqu’elles sont toutes plus ou moins similaires) n’est plus un Longways for as many as will de forme Duple minor mais plutôt une contredanse en colonne avec un nombre de participants plutôt restreint (environ 8 couples [5]) et dont le mode de progression n’est pas de forme duple minor mais plutôt whole set. C’est-à-dire que le premier couple, après avoir exécuté l’ensemble des figures de la danse, se retrouve à l’arrière de la colonne, et que tous les autres couples ont monté d’une place.
En plus de ce mode de progression, c’est aussi ses figures qui la caractérisent. La danse commence ainsi : la première femme et le dernier homme se saluent au centre de la danse (il peut arriver que ce soit le premier homme avec la dernière femme). Puis c’est l’inverse : le premier homme présente à la dernière femme. Le nombre de figures qui se font ainsi d’une extrémité à l’autre de la contredanse peut être assez grand. Après les salutations entre les coins (appelons ainsi la première femme et le dernier homme, ou le premier homme et la dernière femme), on peut alors enchaîner la même séquence avec des crochets droit, des crochets gauche, des dos-à-dos à l’épaule droite, puis à l’épaule gauche, puis des tours à deux mains d’un côté puis de l’autre, etc.
Vient finalement le moment où le premier couple va descendre la danse en serpentant entre les couples, l’homme et la femme dans leur trajet respectif. Suivra un cast off [6]. Le premier couple, arrivé au bas de la danse, formera une arche par leurs mains liées, et tous les autres danseurs passeront en couple sous l’arche pour remonter la danse, tandis que le premier couple restera au bas de la danse. Chaque couple aura donc remonté d’une position.
Cette danse s’établira en Amérique du Nord, et prendra le nom de Virginia Reel aux États-Unis. Cette série de figures faisant interagir les coins de la contredanse est unique, à notre connaissance, dans le milieu des contredanses de l’époque et constitue ainsi un marqueur essentiel du Sir Roger de Coverley. D’autres danses emprunteront les figures du Sir Roger : ex. Haymaker Jig irlandais, le déjà cité Virginia Reel américain… mais nous nous concentrerons ici sur les versions québécoises.
The finishing dance
Comme on l’a vu, le Sir Roger de Coverley porte parfois le nom de Finishing dance car elle est souvent utilisée pour clore les bals. Thomas Wilson, dans son The Complete System of English Country Dancing(c. 1820) propose :
At all Balls properly regulated, this Dance should be the finishing one, as it is calculated from the sociality of its construction, to promote the good humour of the company, and causing them to separate in evincing a pleasing satisfaction with each other.
Ma traduction :
Dans tous les bals bien réglés, cette danse devrait être la dernière, car elle est calculée pour favoriser la bonne humeur de la compagnie et les amener à se quitter en manifestant une agréable satisfaction les uns envers les autres.
De même, Routledge (1868) écrit :
Sir Roger de Coverley is always introduced at the end of the evening ; and no dance could be so well fitted to send the guests home in good humour with each other and with their hosts.
Ma traduction :
Sir Roger de Coverley est toujours présenté à la fin de la soirée, et aucune danse ne pourrait être mieux adaptée pour un départ des invités dans la bonne humeur, entre eux et avec leurs hôtes.
Il en est de même chez nous. C’est ainsi que le Canadian ten cent Ball-Room companion, Toronto, (1871) annonce :
It is customary to conclude the evening with some simple, jovial, spirit-stirring dance, in which all, young and old, slim and obese, may take part. Any contra danse (country dance,) answers this purpose ; but the prime favorite is Sir Roger de Coverley (or Virginia Reel) which has held its own, in spite of the lapse oftime and the mutations of fashion, at the very least since the beginning of the last century.
Ma traduction :
Il est d’usage de conclure la soirée par une danse simple, joviale et stimulante, à laquelle tous, jeunes et vieux, minces et obèses, peuvent participer. N’importe quelle contra danse (country dance) répond à cet objectif ; mais la favorite est Sir Roger de Coverley (ou Virginia Reel) qui s’est maintenu, malgré le temps et les mutations de la mode, au moins depuis le début du siècle dernier.
Peggy Roquigny, dans sa thèse de doctorat [7], mentionne que Sir Roger de Coverley est une danse ludique qui :
[…] est particulièrement appréciée pour clore les soirées de tout milieu, puisqu’elle clôt les 20 bals sur 33 où elle se retrouve entre 1870 et 1893…
C’est d’ailleurs ce qu’on peut observer dans le carnet de bal de 1893 appartenant à Mme Elsie Reford, et exposé aux Jardins de Métis [8]
Cette popularité du Sir Roger comme danse servant à clore le bal urbain ne signifie pas qu’elle eut la même fonction en milieu rural, loin de là. Cependant, cette renommée n’est peut-être pas étrangère à sa survie et sa diffusion en territoire rural, sans compter la simplicité et l’originalité de ses figures centrales.
Qui est ce fameux Sir Roger de Coverley ?
Il s’agit en fait d’un personnage de fiction appartenant à un feuilleton crée par Richard Steele et Joseph Addison, et publié dans le quotidien The Spectator (Londres) à partir de 1711 [9].
Sir Roger de Coverley dans le Québec du 19e siècle
En plus de sa présence à Montréal démontrée ci-dessus, on a des sources mentionnant la pratique de cette danse dans différentes régions du Québec, et sous plusieurs noms. En voici quelques-unes.
Charles-Édouard Mailhot
Le souper et les chansons finis, c’était la danse ou le jeu de cartes, souvent les deux allaient de pair. Les principales danses d’autrefois étaient les reels à quatre, les reels à huit, la jigue, le cotillon, le Sir Roger, qu’on appelait tout bonnement le rénégeur, les quadrilles, etc. S’il faut des danseurs pour la danse, il faut un joueur de violon pour faire danser. Le maître de la maison ne manquait pas de l’inviter à venir chez lui, tel soir, moyennant finances, bien entendu.
dans Les Bois-Francs p. 141, par L’Abbé Charles-Édouard Mailhot (1855-1937), 1914, Arthabaska.
Joseph-Évariste Prince
J.E. Prince (1851-1923), né à Nicolet, fit sa carrière d’avocat, de conférencier, de professeur et d’auteur à Québec. Voici un de ses textes, paru en janvier 1908, dans le Bulletin du parler français au Canada, n-6, pp 330-337) [10].
L’été, l’homme des champs travaille durement et il n’a guère la pensée du plaisir, le violon chôme. Cependant, dans les beaux jours de dimanche, les jeunes gens se réunissent. Il y a toujours une maison particulière où l’on se rencontre. Invariablement il se trouve un artiste, à la maison ou parmi la troupe. S’il est tant soit peu réputé, il ne s’en sauvera pas, n’eût-il que trois doigts de valides ou deux cordes au violon. « La danse s’élève », comme disent les gens ; le reel à quatre, le reel à huit, le hornpipe, le ranger, le brandy, le cotillon, surtout la gigue et, en certains lieux du moins, si ce n’est partout, l’éternel money-musk.
Léon-Pamphile LeMay
L.-P. LeMay (1837-1918) [11], originaire de Lotbinière, se remémore de vieux souvenirs dans ses Fêtes et corvées (1898) où il écrit p.15 :
Aux reels succède la gigue, la plus difficile, la plus belle, et la plus honnête des danses, à mon avis. Puis viennent les cotillons alertes avec leurs chaînes capricieuses, les oiseaux, les Sir Roger ― qu’on appelait tout bonnement de mon temps et dans mon village ― rénegeurs !
Les contredanses traditionnelles du Québec
Les figures caractéristiques du Sir Roger sont donc celles qui se font en diagonale au centre de la danse, soit entre la première femme et le dernier homme ou le premier homme et la dernière femme. À notre connaissance aucune contredanse ne proposait de telles figures avant le Sir Roger…
C’est ainsi qu’on s’aperçoit que de multiples contredanses traditionnelles possèdent cette fameuse figure en diagonale. En voici une liste non exhaustive :
La Danse anglaise (Sacré-Coeur, Saguenay)
Cela commence par une ronde à huit, la descente et la remontée du premier couple, qui enchaînera un demi-tour main droite puis main gauche et terminera avec un swing [12]. C’est alors qu’on commence les figures du Sir Roger. Le premier couple descend ensuite au centre. Les autres couples répètent chacun à leur tour. On reprend le tout avec d’autres figures du Sir Roger, encore avec les 4 couples.
La Contredanse (Sainte-Rose-du-Nord, Saguenay)
La danse commence par une ronde à 8, puis le premier couple descend et remonte la danse au centre. On fait alors les figures de Sir Roger, puis le premier couple descend et remonte la danse au centre, comme il l’a fait au début, pour finir avec un cast off. Les autres couples reprennent.
La Contredanse (Arvida, Saguenay)
La Contredanse collectée par Normand Legault et France Bourque-Moreau vers 1970 [13] se déroule ainsi : Ronde à 8, puis le premier couple, après s’être salué, descend et remonte la danse au centre. On enchaîne alors des figures du Sir Roger. Ils ne font que les Présentations en diagonale dans ce cas-ci. Le premier et le dernier couple (le 4e couple donc), font alors un Moulinet main droite et main gauche, pour ensuite descendre au bas de la danse deux par deux, le 4e couple devenant le 3e et le 1er se plaçant à la fin, devenant ainsi le 4e couple.
Le Foin (Petit Cap, Gaspésie)
C’est une contredanse à 4 couples qui se déroule ainsi [14] : les couples font un Moulinet à 4, main droite puis main gauche et Rondes à 4. On enchaîne alors une série de figures propre au Sir Roger en commençant par le premier homme et la dernière femme. La progression se fait en faisant descendre le premier couple au centre, avec un swing à la fin. Tous les couples remontent ainsi d’une place et la danse reprend.
La Contredanse (Jonquière, Saguenay)
La danse recueillie par Marcel Trembay en 1960 auprès des familles Émond du rang Saint-Charles à Jonquière et chez Albéric Simard d’Arvida, est presqu’identique au Sir Roger dans sa version la plus connue. En effet, en plus des diagonales au centre, elle intègre les crochets doubles [15] pour faire descendre le premier couple jusqu’en bas, puis la remontée de celui-ci suivi du cast off. S’enchaîne alors la remontée de tous les couples sous l’arche formée par le premier couple.
C’est la seule collecte de danse que nous ayons qui reprend de si près la suite des figures du Sir Roger. [16]
Contredanse de Pitou (Chicoutimi, Saguenay)
La Contredanse qu’on peut voir dans le film "Pitou" Boudreault violoneux [17] de la série le Son des français d’Amérique est similaire à celle d’Arvida. Comme elle n’est pas filmée tout du long, on ne peut le certifier, mais les figures présentées sont exactement celles de la Contredanse d’Arvida.
La Frégate de Charles Barbeau (Beauce)
En 1916, Marius Barbeau interview son père Charles Barbeau (1845-1919), qui a toujours vécu en Beauce. Celui-ci décrit, entre autres, la danse La Frégate qui se pratiquait dans sa jeunesse :
Ça se dansait d’une autre manière. On fait la galoppe et chacun avec chacune, avec son partenaire ou sa compagnie. On s’arrête en rangs, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. L’homme d’une extrémité salue la femme de l’autre. Ça ressemble aux Foins. Le premier qui est parti fait faire un tour de valse [18] à la femme de l’autre, etc. Et on finissait par la galoppe. On danse ça à 8 ou 10. Il n’y a rien qu’un air [19].
On voit bien que la figure centrale appartient au Sir Roger.



