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Table-ronde sur la gigue à la Grande Marée Danse 2023

Vol. 25, No 1, Printemps 2024

par DICK Geneviève

Dans l’ordre habituel : Sylvie Mercier (organisatrice de La Grande Marée Danse), Pierre Chartrand, Marie-France
Brunelle, Antoine Trumine et Julie Fitzgerald.

Par Geneviève Dick, avec la collaboration de Pierre Chartrand et d’Antoine Turmine.

Le vendredi soir 3 novembre 2023, dans le cadre de La Grande Marée Danse (Tadoussac) se tenait une table-ronde sur la gigue. La discussion était animée par Marie-France Brunelle, et faisait intervenir Pierre Chartrand, Antoine Turmine et Julie Fitzgerald.

La totalité de la Table-ronde fut filmée et est disponible ici. En plus de la discussion, vous y verrez de la gigue interprétée par Antoine Turmine et Pierre Chartrand (vers 37:00) et une valse-clog par Julie Fitzgerald (vers 43:00).

Geneviève Dick a gracieusement résumé la conversation dans le texte ci-dessous, avec la collaboration d’Antoine Turmine et de Pierre Chartrand.

Résumé de la Table-ronde sur la gigue

Nous sommes vendredi soir, dans la grande salle de l’Auberge de Tadoussac. Quelques bénévoles replacent rapidement la salle après un délicieux repas gastronomique concocté par Jean-Sébastien Sicard, chef du restaurant Chez Mathilde aux tonalités "trad" réinventées. La Table ronde, prévue à 20h, démarre plutôt vers 21h30 dans une atmosphère chaleureuse et festive. Les chaises placées en demi-cercle autour d’une planche, les intervenants, Pierre Chartrand (chercheur et spécialiste en ethnohistoire et grand praticien et formateur en danses traditionnelles et anciennes), Antoine Turmine (artiste issu du milieu de la danse folklorique et traditionnelle) et Julie Fitzgerald (championne canadienne de violon traditionnel et de stepdance) s’installent avec Marie-France Brunelle, de Culture Côte-Nord, qui animera la discussion. Willy Newashish, gigueur atikamekw de Wemotaci, qui devait présenter la gigue sous ses formes autochtones, ne pouvait être de la partie en raison d’un coup de fatigue suite à la longue route à parcourir et aux deux premiers ateliers qu’il a offert avant la table ronde. On compte une cinquantaine de participants qu’on sent passionnés du sujet. En cette cinquième édition de la Grande Marée danse, Marie-France Brunelle débute par un vibrant hommage à l’investissement de Sylvie Mercier pour la vie culturelle de la région, en particulier par l’organisation d’événements comme celui-ci.

Pendant une heure et demie, les échanges passionnés nous font découvrir une danse multiforme qui bouge et fait bouger, telle des eaux vives traversant l’histoire pour se transformer et s’adapter à chaque génération à la manière d’une histoire orale. Les discussions seront ponctuées à quelques reprises au cours de la soirée par des gigues endiablées accompagnées à l’accordéon par Réjean Simard, où tour à tour, Pierre Chartrand, Antoine Turmine et Julie Fitzgerald captiveront l’auditoire par leur savoir-giguer.

Pierre Chartrand rappelle brièvement que c’est en 2015 que la ministre de la culture d’alors, Hélène David, a désigné les veillées de danses traditionnelles au patrimoine immatériel. En novembre 2023, le ministre actuel, Mathieu Lacombe, vient d’ajouter la gigue par désignation au patrimoine immatériel, mais qui doit surtout demeurer vivant, pour Monsieur Chartrand. Depuis 2015, les représentations et le travail réalisé par les artisans et spécialistes du milieu ont réussi à obtenir que ces désignations soient accompagnées par des programmes et du soutien financier. En 2023, 38 veillées ont été tenues à travers le Québec, un exemple concret de l’impact de ces désignations accompagnées de soutien. Cependant, il est impératif que ce patrimoine ne soit pas cantonné à des formes de représentations théâtrales folkloriques et touristiques. Pierre Chartrand mentionne que lors de la dernière AGA du CQPV il a proposé un amendement au texte de DTQ accompagnant la désignation de la gigue au MCC. Le texte initial proposait, entre autres, de préserver la gigue. P. Chartrand a demandé à ce qu’on ajoute, ou spécifie la préservation de “l’art de giguer” et ainsi que ”le répertoire de gigue”.

Monsieur Chartrand nous annonce ensuite que, contrairement à des danses ou des chansons ou musiques dont on retrouve beaucoup plus de traces écrites, la gigue est difficile à retracer sur plus que quelques générations, car c’est un langage populaire nettement moins documenté. Bien qu’on puisse dessiner quelques liens vers les îles britanniques, l’essentiel des sources provient du début du 20e siècle. M. Chratrand ponctue la présentation historique de l’affirmation qui sert de titre à cet article : "La gigue, ça se vit !"

Il ajoute que les gens se posent souvent des questions sur l’origine de la gigue, quand le problème est plutôt de documenter cette pratique sur les 2 ou 3 dernières générations Autre exemple : on ne connaît absolument rien du style et des pas des fameux danseurs de clog célébrés dans le journal La Presse des années 1900-1920 (les Parisot, les frères Champagne, etc.). Il conclut en disant que c’est la forme la moins écrite (parmi la musique, la danse de figures ou la chanson) et donc la moins documentée, et que cela peut induire une plus grande liberté pour l’interprète.

Antoine Turmine nuance en arguant qu’avoir accès à un répertoire ou à des documents peut toutefois être structurant pour développer sa pratique de la gigue et pour travailler (ou ouvrir) de nouvelles formes notamment en ajoutant la dimension humaine derrière le répertoire. Il donne l’exemple du projet Porteurs de pas qui a permis à des gigueurs et gigueuses d’entrer en relation avec le vécu d’ancien.ne.s gigueur.se.s et à leur répertoire individuel. À l’instar de la musique, l’accès à un répertoire peut, par exemple, alimenter le travail d’interprétation dans une communauté de pratique en documentant ce qui sous-tend le geste. Pierre souligne d’ailleurs qu’à la question “qu’est-ce qui différencie la gigue québécoise des autres formes de gigue ?”, c’est la notion de “répertoire” qui devient centrale puisque les pas sont partagés entre les différentes cultures ! Il faut “préserver l’art de giguer et le répertoire” !

L’essentiel à retenir est que la gigue québécoise tire ses principales influences des îles britanniques, et que la gigue québécoise, de même que celle des Métis de l’Ouest, garde un style aux formes plus anciennes, par exemple le fait de giguer en 3/2, par contraste avec les évolutions différentes des formes retrouvées dans les pays d’origine (Irlande, Angleterre, Écosse, etc.). Pierre Chartrand parle même de formes "crocodiles", une allusion aux formes archaïques toujours vivantes, à l’instar d’expressions langagières toujours en usage au Québec, mais disparues en France.

La richesse d’une histoire plus récente, peut-être plus vivante, est qu’on peut relier les pas, les formes, à des personnes, à leurs histoires, leurs souvenirs et aux échanges qu’ils ont eus entre eux. On peut en voir un exemple avec les influences d’enseignants comme Don Gilchrist chez les gigueurs des Feux follets, un ensemble folklorique créé en 1952, qui ont incorporé les triolets et le Ottawa Valley Style, et les ont propagés dans la grande région de Montréal, alors que l’est du Québec utilise moins les triolets. Les années 1960 et 1970 ont par ailleurs été très riches à l’égard de la remise à l’honneur de la gigue et d’autres joyaux du patrimoine traditionnel. En échangeant sur les formes compétitives de gigue et de stepdance, on note que ces compétitions se transforment au Québec, dans les années 1970 en galas, dont on élimine le caractère compétitif pour en faire des événements plutôt axés sur les échanges et la célébration.

Antoine Turmine présente par ailleurs l’exemple contemporain du spectacle Pas perdus, d’Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier, comme étant une démarche qui rend la transmission du patrimoine centrale et accessible. L’essentiel est ainsi, non pas de conserver un patrimoine comme la gigue en le décortiquant dans une approche structuraliste, ajoute Monsieur Chartrand, mais en le gardant vivant dans toute sa diversité et sa complexité. Les intervenants insistent à plusieurs reprises sur l’importance de la mixité des formes pour les garder vivantes et reliées : danse, chanson, musique doivent se nourrir mutuellement. Les veillées sont justement des espaces où on mêle organiquement ces différentes formes, ce qui joue un rôle important dans le fait qu’elles restent vivantes.

Selon ce qui ressort des propos des intervenants, deux fils dialoguent. D’un côté, on retrouve l’importance des démarches artistiques et l’expérimentation avec des formes hybrides intégrant d’autres styles de musique ou de danse. Antoine, par exemple, nous partage qu’il vient des ensembles folkloriques, qui, déjà, maintiennent leur propre tradition de la pratique de la gigue. Après s’être formé en danse contemporaine, son regard sur sa pratique en gigue s’est vu transformée : “un regard de recherche en danse contemporaine, ça teinte évidemment le regard que je porte sur ma pratique que je souhaite singulariser.” Il précise qu’un.e gigueur.se cherche habituellement à parfaire son style, on pourrait dire qu’il ou elle a d’ores et déjà une démarche. Toutefois, ses choix sont possiblement inconscients ou lui viennent d’un vécu qui s’ancre dans son contexte de pratique.

De l’autre, il y a l’importance de conserver l’accessibilité et le caractère rassembleur de ces pratiques. On souligne dans les deux formes le caractère central du plaisir, des lieux de partage et de transmission communautaire, du contact intergénérationnel et de personnes de provenances diverses autour des multiples formes de la gigue.

Il importe de relever que les pratiques qui s’inscrivent dans des démarches artistiques ne sont pas à opposer aux pratiques culturelles. Elles doivent coexister et s’enchevêtrent à plusieurs égards, se nourrissant mutuellement. Antoine Turmine témoigne qu’on peut danser la gigue sur de l’électro acoustique ou d’autres styles musicaux, et que c’est d’abord la recherche du plaisir (esthétique et émotionnel) qui permet à la gigue de rester vivante. Antoine précise qu’on ne peut plus vraiment perdre la gigue traditionnelle : Il y a de la documentation, des vidéos (parfois sur youtube), etc. Par ailleurs, de plus en plus d’organismes sont financés et contribuent à enrichir et à faire vivre la culture de la gigue plus largement. Antoine souligne qu’il n’y a d’ailleurs jamais eu autant de projets artistiques soutenus en gigue depuis qu’il la pratique, soit une vingtaine d’années. L’enjeu, c’est véritablement de la garder vivante et qu’elle (re)prenne une place dans notre culture. Le piège sera d’éviter que cette culture ne se professionnalise au détriment de sa vie populaire. Musique, chansons et danses se vivent ! Monsieur Réjean Simard, l’accordéoniste, conte vers la fin une anecdote où, jouant d’un clavier à des noces, on lui avait dit de ne pas sortir l’accordéon pour faire giguer… ce qu’il n’a heureusement pas écouté, puisque, lorsque les convives ont eu un verre dans le nez, il a fait aller l’accordéon. Les gens ont dansé, jusqu’à en tomber par terre, et se sont surtout amusés, qu’ils sachent ou non giguer. Personne ne lui en a voulu, bien au contraire, a-t-il conclu sur une note taquine.

Un dernier échange avant la fin de la soirée, qui aurait pu s’étendre bien plus longuement, au vu de la passion de l’auditoire, portait sur les transformations et les différences dans la participation des genres : alors qu’il y a quelques décennies, il y avait plus de gigueurs masculins, les femmes sont sans doute maintenant majoritaires. Les participants semblent s’entendre sur une forme de parité parmi les danseurs de danse traditionnelles (set carré, quadrille, etc.) au Québec. Dans le Canada anglophone, il y a depuis longtemps un plus grand nombre de femmes parmi les gigueurs. La danse, sous toutes ses formes, semble être plus genrée vers le féminin, et la gigue permet d’offrir des modèles masculins aux jeunes. Ici aussi, selon Antoine Turmine, qui parle de l’exemple de son fils, l’accès à des modèles qui prennent plaisir à danser la gigue sont une clé importante dans la transmission.

En conclusion, l’avenir de la gigue ne repose pas dans une nostalgie de ce qui a été, mais plutôt de savoir où on a envie d’aller, de comment réinventer et renouveler la gigue par la mixité des formes culturelles, le plaisir et la diversité des approches, ainsi que par son accessibilité à un large public, incluant les enfants, qui sont la relève.



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