Acadie et Québec en CD

Vol. 12, no. 2, Automne 2009

par BOUTHILLIER Robert

Il y a quelques mois paraissait une réédition augmentée d’un album mythique, Acadie et Québec, produit en son temps — le premier pressage, sous forme de disque 33 tours 30 cm, date de 1958 — par les Archives de Folklore de l’université Laval sur étiquette RCA Victor (CGP-139). Sans connaître les sommets du « hit-parade », le disque avait eu un succès d’estime dans certains milieux ; devenu introuvable à la fin des années 60, il avait même eu droit à un retirage une quinzaine d’années plus tard. Ce second pressage, bizarrement paru sur étiquette « Pickwick » et malheureusement privé du feuillet intérieur où on trouvait les transcriptions et les références des morceaux, lui a cependant permis de rejoindre alors de nouveaux publics, notamment celui de jeunes qui allaient bientôt devenir les acteurs de la nouvelle scène de la musique traditionnelle québécoise et qui venaient de découvrir, grâce entre autres aux réalisations d’André Gladu (Premier festival de musique traditionnelle québécoise au Gesù, film Le reel du pendu, série télévisée Le son des français d’Amérique, etc.), que la chanson et la musique traditionnelles d’ici dépassaient de loin l’esthétique et le répertoire valorisés par quelques promoteurs précédents dont les sources se résumaient souvent au petit côté « bonne chanson à l’école »...

Au fil des ans et des réappropriations, plusieurs des 17 plages de l’Acadie et Québec initial vont devenir des « tubes », et leur nouvelle aire de circulation va occulter le lien avec la source. Qui sait aujourd’hui que les fameuses Prisons de Londres popularisées par l’interprétation qu’en ont faite Louise Forestier et, plus tard, les Tri Yann, vient de la version d’Alfred Morneau, du Madawaska, parue sur AetQ ? qui sait que les multiples reprises de Dans mon chemin j’ai fait rencontre (d’une vieille turlututu...) ou de Dans la ville de Paris viennent de celles d’Alphonse Morneau (aucun rapport avec le précédent Morneault), de Baie-des-Rochers dans Charlevoix ? à moins d’être un lecteur fanatique de notices de livret et d’avoir trouvé l’information dans celui de Maudite mémoire, qui se rappelle que la formidable version de La passion de Jésus-Christ reprise par Michel Faubert était initialement celle de Majorique Duguay, de Lamèque au Nouveau-Brunswick, et provient de la même source ? qui sait qu’avant d’être un violoneux connu grâce au travail de Claude Méthé, Aimé Gagnon avait fourni les deux plages instrumentales du disque, dont le Reel du lièvre qu’à peu près tous les violoneux québécois interprètent aujourd’hui ? Bref, la plupart des chants et des airs parus sur Acadie et Québec sont aujourd’hui connus du plus grand nombre, mais rares sont ceux qui savent qu’ils ont acquis leur notoriété grâce à ce disque aussi mythique que confidentiel qui, on peut aujourd’hui l’affirmer, a marqué la mémoire collective des Québécois pour qui la tradition orale signifie encore quelque chose.

Cette anthologie de perles traditionnelles était devenue quasi introuvable et sauf à s’être copié le 33 tours sur cassette ou avoir numérisé le disque et s’être gravé un CD maison, elle n’était plus accessible qu’aux heureux possesseurs à la fois d’un exemplaire du disque et d’une « table tournante » encore en état de marche... Il était donc plus que temps que l’album soit republié et on ne devrait alors que se réjouir de la parution d’une réédition sur CD, qu’on attendait depuis longtemps. Mais ce n’est pas qu’une réédition puisque les producteurs de cette nouvelle mouture, le Musée acadien du Québec à Bonaventure, le Festival acadien de Caraquet et Arrimage / Corporation culturelle des Îles-de-la-Madeleine, nous proposent aujourd’hui une réédition « augmentée » de onze nouvelles plages (essentiellement madelinotes). Et c’est là qu’à mon sens, le bât blesse quelque peu.

Loin de moi la pensée de m’opposer au fait de rendre accessibles de nouveaux enregistrements de terrain de chants et d’airs traditionnels ! Mais les chants et les airs ajoutés à la première mouture n’étaient absolument pas nécessaires à l’entreprise de réédition — ils auraient logiquement dû faire l’objet d’une édition différente, dans une collection dont la réédition d’AetQ aurait pu constituer le premier volume... — et, d’une certaine façon, ils nuisent même à sa lisibilité. En ajoutant de nouveaux documents (fort intéressants au demeurant sur le plan ethnographique), on estompe le produit qu’on voulait valoriser en le diluant, en y superposant des éléments qui étaient étrangers à l’oeuvre première. Car il s’agissait bien ici d’une oeuvre, que l’on n’a pas respectée dans son identité propre en ajoutant des éléments étrangers à l’original. C’est comme si un réfecteur avait jugé qu’il manquait quelque chose aux Tournesols de Van Gogh et avait repeint le tableau en y ajoutant trois ou quatre fleurs supplémentaires pour « enrichir » l’ensemble. Aussi habile copiste fût-il, nous ne serions plus en face des Tournesols de Vincent... Comme une toile de maître, le bouquet sonore d’Acadie et Québec méritait, à mon avis, d’être proposé aux oreilles des auditeurs d’aujourd’hui dans le respect de sa forme initiale et dans l’esprit de ses concepteurs, Luc Lacourcière et Roger Matton.

Ils avaient élaboré l’album selon des critères précis, avec lesquels on peut être en accord ou pas, mais qui n’étaient pas aléatoires. Dans son introduction à la réédition, Mario Forest, le chargé de projet, cite le texte de présentation du disque écrit en 1958 par Luc Lacourcière : « Seuls les enregistrements de haute qualité faits sur place auprès des acteurs traditionnels eux-mêmes, permettent de saisir dans sa vérité intégrale une tradition ancienne [...] ». Si on avait reproduit tout le texte de Lacourcière dans le livret — Mario n’en cite que deux paragraphes...— on aurait pu lire un passage qui donne l’explication de l’extraordinaire qualité du son de l’album initial : « [...] nos dix-sept pièces ont d’abord été recueillies entre 1950 et 1958 et sont tirées des collections suivantes : Hélène Bernier, Dr Dominique Gauthier, Luc Lacourcière, Roger Matton, Félix-Antoine Savard ; mais les enregistrements ont tous été repris sur des appareils de haute précision par Roger Matton, compositeur et ethnomusicologue, qui a réalisé cet album [...] ». L’intention de départ était donc claire : la qualité des enregistrements a été un critère décisif dans le choix des documents et des interprètes de la première édition. C’est ce qui a amené Matton à retourner en 1957 et 1958 chez les interprètes choisis pour réaliser de nouveaux enregistrements et faire de l’entreprise quelque chose d’unique. C’est en partie le SON d’Acadie et Québec qui lui a permis de devenir le mythe qu’il est, et d’être plus qu’une simple compilation d’enregistrements réalisés sur des magnétophones bas de gamme dans la cuisine des chanteurs, ce qui est le cas de la plupart des documents ajoutés, aussi méritants aient été les collecteurs et les interprètes. Encore une fois, je n’ai rien contre la démarche ethnographique que j’ai moi-même abondamment pratiquée, mais une édition de documents ethnographiques est une chose, Acadie et Québec en est une autre. L’imaginaire qui lui est associé est aussi important que les pièces qu’il contient. À ce titre, je continue de penser qu’il aurait dû faire l’objet d’une réédition à l’identique, sans suppression ni ajouts, et avec la même charte graphique, elle aussi disparue corps et biens : je n’ai effectivement pas compris pourquoi on avait choisi de ne pas lui conserver son identité visuelle, remplaçant la magnifique planisphère de Desceliers (datant de 1550) qui illustrait la pochette du 33 tours par une autre carte (de 1753), sans doute très belle, mais qui n’est pas vraiment mise en valeur dans la nouvelle maquette, qui participe elle aussi à la perte d’identité de l’oeuvre initiale.

Ceci étant, ne boudons pas notre plaisir. Les pièces initiales (sauf une : bizarrement, le Cos-reel discord d’Aimé Gagnon figurant à la plage 13 est différent de celui paru sur le 33 tours : sans doute confusion d’identification des documents d’archives ; Aimé jouait plusieurs airs « discord » et on aura confondu deux pièces différentes aux titres identiques...) sont dorénavant accessibles sur un CD disponible, et considérons les ajouts comme un cadeau fait aux auditeurs. Ils permettront de découvrir d’excellents interprètes madelinots et de très jolies versions inédites de chansons recueillies à une époque et dans une région où le chant s’exprimait dans une autre esthétique que celle le plus souvent entendue aujourd’hui. Un seul petit regret : la transcription des chansons aurait dû faire l’objet d’un travail de normalisation, des cas similaires n’étant pas résolus de la même façon : des refrains italisés ici, en bas-de-casse là ; des cas de prononciation dialectale de même nature soulignés un peu abusivement par endroits, négligés ailleurs ; des élisions inexistantes proposées, des élisions existantes non indiquées... Rectifions aussi une erreur musicologique : le timbre de La complainte des Lebel n’est pas Bel astre que j’adore (qui emprunte l’air de Charmante Gabrielle [Clé du Caveau, air nº 95] ; cf Ernest Myrand, Noëls anciens de la Nouvelle-France, 1899) mais Or nous dites Marie, un air beaucoup plus ancien. La confusion est due à une édition de La Bonne chanson... Bref, une relecture critique aurait permis au livret d’être plus près de l’intention scientifique des Lacourcière et Matton, à qui nous devons Acadie et Québec, ce petit chef-d’oeuvre dont nous avons une nouvelle version aujourd’hui, et qui, quelle que soit la forme de cette nouvelle déclinaison, sera toujours une extraordinaire anthologie de la chanson traditionnelle des francophones d’Amérique telle qu’en elle-même.

Liste des titres et des interprètes

Titres

  1. Un bon matin je me suis levé (2:17)
  2. Ah ! qui me passera le bois ? (0:46)
  3. La fille d’un pauvre homme (0:57)
  4. Le reel du lièvre ( 2:01)
  5. Par un dimanche au soir (1:49)
  6. La plainte du coureur de bois (2:04)
  7. La belle est en prison d’amour (1:52)
  8. Reel à bouche (Benoît Benoît) (1:11)
  9. La Passion de Jésus-Christ (6:07)
  10. Dans mon chemin turlurette (3:05)
  11. La semaine ouvrière (2:19)
  12. La belle qui fait la morte (2:13)
  13. Cos-Reel discord (0:33)
  14. Le matin je me lève (1:47)
  15. Dans la prison de Londres (2:06)
  16. La petite Porteresse (5:38)
  17. Reel à bouche (Majorique Duguay) (1:20)
  18. En arrière chez mon père (3:38)
  19. Le temps qu’ j’allais vouère les fillettes (1:23)
  20. Ah ! c’était un’ vieille (2:06)
  21. Air de bombarde (1:43)
  22. Le navir’ d’une brunette (2:24)
  23. C’était un beau p’tit homme (1:43)
  24. Angus Campbell (1:30)
  25. La complainte des Lebel (3:31)
  26. Le chat (2:34)
  27. À Paris dans un bal (3:41)
  28. Chantons, c’est pour passer le temps (2:41)

Interprètes

  • Benoît Benoît 6, 7, 8, 16
  • Isidore Bernard 26
  • William Bourke 25
  • Mme Jérôme Comeau 14
  • Majorique Duguay 9, 17, 18
  • Aimé Gagnon 4, 13
  • Octave Harvey 21, 23
  • Mme Raymond Harvey 22
  • Alcide Longuépée 19
  • William Leblanc 27
  • Mme Georges Légère 5
  • Alfred Morneau 15
  • Alphonse Morneau 1, 2, 3, 10, 11, 12
  • Mme Charlie Noël 20, 28
  • Augustin Poirier 24