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Conte et musique : les arts traditionnels comme vecteurs d’inclusion sociale.

Parue en hiver 2017, Vol. 18 No.2

par Ho-Yi Wang, Patricia

L’inclusion est sur toutes les lèvres. Que ce soit dans le nom d’un ministère du Québec, les titres d’articles de journaux, le nom d’un programme d’aide financière de la Ville de Montréal, ou bien pour critiquer la vidéo promotionnelle du 375e de Montréal, ce terme s’immisce de plus en plus. Mais que veut-il dire ? Les propos de Gérard Bouchard, malgré qu’ils aient été utilisés afin de décrire le modèle de l’interculturalisme, sont selon moi les plus justes pour mieux cerner l’inclusion au sens où on l’entend de nos jours : « Atténuer au maximum la dualité et le clivage Eux-Nous qui l’accompagne ordinairement, de façon à élargir constamment le champ d’un Nous inclusif, sans faire violence à la diversité. » (L’inclusion peut référer à une diversité de groupes sous-représentés, mais je m’attarde ici aux autochtones et aux personnes au parcours migratoire [1]).

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Nicole O’Bomsawin, membre du comité autochtone pour le Chantier Dialogue et inclusion du RCQ.

J’ai remarqué le clivage Eux-Nous en m’immergeant dans le milieu du conte au Québec, lorsque j’ai commencé un stage en tant que chargée de projet au Regroupement du conte au Québec (RCQ) en mai dernier. La liste des membres du RCQ brille par la quasi-absence d’autochtones, de minorités visibles et d’individus au parcours migratoire. Il existe en fait différents réseaux de conte au Québec, qui ont très peu de contacts entre eux ou pas du tout. Ce sont des problématiques que le directeur général de l’organisme, Nicolas Rochette, a constaté d’ores et déjà, et dont le milieu du conte a commencé à tenir compte, notamment via le Festival interculturel du conte au Québec depuis 1993. Qui plus est, ces enjeux commencent à être au cœur des débats au sein d’autres disciplines artistiques. À titre d’exemple, en 2015, le congrès annuel du Conseil Québécois du Théâtre (CQT) conviait les participants à réfléchir sur le thème de la diversité culturelle dans le théâtre québécois. De plus, le CQT soutient les travaux du comité de travail Théâtre & Diversité Culturelle et le Regroupement québécois de la danse a créé en 2014 le comité Diversité artistique et culturelle [2]. En outre, l’existence même de Diversité artistique Montréal, un organisme voué à « promouvoir la diversité culturelle dans les arts et la culture en favorisant la reconnaissance et l’inclusion de tous les artistes [...] » à Montréal, souligne la montée en importance de ces enjeux.

Car l’inclusion n’est pas quelque chose qu’on obtient en une étape ; après l’avoir nommée, déjà faut-il la définir, la nuancer, la circonscrire, l’encourager. L’inclusion est sur toutes les lèvres, mais sait-on réellement comment la favoriser concrètement ? Comment agir profondément pour changer les mentalités et provoquer la transformation sociale, dans une société où tout va vite et où on prend rarement le temps de discuter en long et en large ? En me confiant un mandat pour mener le RCQ plus loin dans cette réflexion, Nicolas Rochette m’a donné le luxe et le privilège de prendre le temps pour soupeser les enjeux liés à l’inclusion et leurs pistes de réponses. C’est ainsi que j’ai pleinement réalisé le potentiel des arts traditionnels comme vecteurs de transformation sociale. À mon humble compréhension de la musique traditionnelle québécoise venait se greffer la réalité du conte traditionnel. Pourquoi les arts traditionnels plus que ceux non-traditionnels ? Parce qu’il y a un symbolisme difficile à expliciter qui lie l’identité collective aux arts traditionnels qui l’ont façonnée. Appelez cela « patrimoine », « devoir de mémoire », « mémoire collective » ou « solidarité référentielle » (Dumont), il demeure que les arts traditionnels représentent un lieu propice d’échanges et de dialogue entre les cultures grâce au processus de construction identitaire collective qui leur est lié.

Toutefois, ne tombons pas dans le piège de la folklorisation et des stéréotypes. Les arts traditionnels ne font pas référence seulement au passé, mais continuent d’évoluer dans le présent sous de nouvelles formes contemporaines ; c’est ce qu’on désigne par le patrimoine vivant. De surcroît, l’identité individuelle culturelle est formée d’une multitude d’identités entrelacées les unes aux autres et ne se limite aucunement à la couleur de la peau ou bien à la culture d’origine (reliée au lieu géographique de la naissance de ses ancêtres). À cet effet, pourquoi est-ce que je joue de la musique traditionnelle presque tous les lundis au bar l’Escalier de Montréal ? Parce que mon identité culturelle ne se limite pas à mes origines asiatiques. Parce que la session de musique trad a quelque chose d’indéniablement attachant par son aspect social. Je ne vous mentirai pas non plus en avouant en apprendre davantage sur la tradition québécoise depuis que je m’intéresse à sa musique. C’est un élément qui n’est pas à sous-estimer, car selon moi (et beaucoup d’autres), l’ignorance est l’un des éléments qui nourrit les barrières entre les peuples et bloque le dialogue réel.

Laissez-moi vous donner un autre exemple. Encore plus que la musique, la littérature orale est une tradition humaine millénaire. À travers les histoires que se racontent des individus depuis la nuit des temps surgissent leurs valeurs, croyances, peurs, etc. En septembre dernier, j’ai eu l’immense privilège de me rendre au Mushuau-Nipi, la « terre sans arbre », qui est un site ancestral innu. C’est là que j’ai pu ouvrir un dialogue avec des Innus pour la première fois de ma vie. Les histoires traditionnelles que l’on m’a racontées m’ont permis de mieux comprendre la culture innue et ont suscité de nouvelles questions en moi. C’est comme ça que le dialogue commence.

Celui-ci est une étape essentielle pour une meilleure inclusion. C’est dans cette optique que le RCQ a entamé un chantier de réflexion et d’actions à long terme sur la question de l’inclusion des autochtones et de la diversité ethnoculturelle dans le milieu du conte. Dans ce projet, le conte agit notamment comme porte d’entrée au dialogue, comme point de départ pour parler d’inclusion. C’est un long processus qui nécessite bien des ressources, de l’énergie et du temps, mais il est fondamental de le mener car c’est un pas vers une société plus juste et égalitaire.

Notes

[1J’emploie cette expression pour désigner les individus qui ont immigré (au Québec), éventuellement leur proche descendance, et qui ne sont pas considérés comme faisant partie des peuples fondateurs. Je préfère les expressions « personne au parcours migratoire » ou « issue de la diversité ethnoculturelle » à d’autres qui confinent davantage des individus dans des boîtes qui ne leur correspondent pas nécessairement. Les mots peuvent nourrir des idées préconçues autant que les remettre en question. C’est dans cette optique que j’encourage la réflexion critique qu’implique le choix de certains mots ; je ne pense pas qu’il faille tomber dans la censure, mais plutôt considérer le débat comme une occasion de dialogue.

[2La diversité y étant aussi entendue comme la pluralité des styles de danse. Le comité n’est toutefois plus actif.