D’où vient la turlute ?

Vol. 7, no. 4, Hiver 2003

par JUTRAS Monique


Depuis quelques années, je m’intéresse à la turlute, cette forme d’expression musicale très originale de notre folklore qui consiste à chanter des onomatopées sur des airs traditionnels de violon. On turlute ainsi des reels, des gigues, des valses ou tout autre air bien connu de notre folklore. Il existe aussi des mélodies turlutées qui s’insèrent comme refrains à l’intérieur de nos chansons traditionnelles. On retrouve également dans les chansons des refrains de type onomatopéique qui apparaissent comme des paroles dépourvues de sens, qu’on peut aussi qualifier de turlutes. Actuellement, la turlute est très populaire au sein des formations de musique traditionnelle québécoise et le public demande fréquemment : d’où vient la turlute ? Comme j’ai accumulé, depuis un certain temps, des informations sur le sujet, voici quelques-unes de mes trouvailles. Mes principaux outils de recherche ont été la chanson traditionnelle française et les dictionnaires de langue française [1]. Les observations d’autres chercheurs intéressés par le sujet et également les liens que j’ai pu établir entre différentes informations m’ont permis d’en arriver à certaines conclusions ou, à tout le moins, à certaines hypothèses, que je souhaite partager dans le cadre de cet article.

Bien que la turlute soit considérée comme un élément unique en son genre et très caractéristique du folklore québécois, celle-ci est le fruit de différentes influences culturelles et de traditions fort anciennes qui nous ramènent à des époques bien antérieures à l’histoire du Québec et de la Nouvelle-France. Je vous propose ici de remonter le temps pour tenter d’en saisir les origines.

Au Québec, ce que l’on entend dire fréquemment à propos de la turlute, est qu’elle serait née en Acadie au moment de la Conquête, alors que les anglais avaient brûlé tous les biens des français rebelles, détruisant des villages entiers et forcément tous les violons qui s’y trouvaient. Donc plus de violon chez les acadiens qui, même déportés, étaient néanmoins toujours aussi déterminés à conserver leur identité culturelle. Ainsi, pour préserver leur musique traditionnelle, les acadiens auraient inventé la turlute en chantant leurs airs de violon sur des onomatopées pour tenter d’en imiter le son. On aurait même, de cette façon, préservé les danses en utilisant la turlute comme accompagnement musical. Voilà donc une théorie bien répandue dans l’imaginaire collectif pour expliquer la naissance de la turlute en Amérique française. Cette théorie appartient évidemment plus à la légende qu’à l’histoire. Mais comme dans toute légende, il y a généralement une part de réalité et une de fiction, voyons comment l’histoire et la légende cohabitent ici pour mieux nous faire comprendre, non pas tant la naissance de la turlute, mais plutôt son développement particulier en Amérique française.

Une étude sur la turlute québécoise menée par l’anglophone Sharon Berman [2] nous donne de précieuses informations concernant l’existence de traditions turlutées, non seulement au Québec, mais également en Écosse, où on l’appelle « diddling ou port-a-beul » [3] » et en Irlande où on l’appelle « lilting ». Étonnamment, les théories populaires pour expliquer la naissance de ces traditions celtiques de turluttage en Écosse et en Irlande sont sensiblement les mêmes que notre théorie populaire acadienne : suite à l’interdiction de l’Église de jouer des instruments de musique en Irlande aussi bien qu’en Écosse au 19e siècle (on aurait même détruit tous les instruments de musique), les gens se seraient mis à chanter leurs airs instrumentaux avec des onomatopées, ou si l’on préfère à faire du « diddling » ou du « lilting », pour ne pas oublier leur musique instrumentale. Quant aux origines lointaines de ces traditions celtiques de turluttage, elles demeurent obscures, selon l’auteure, faute d’études approfondies sur le sujet. Au niveau des croyances populaires donc, nous avons des théories pratiquement identiques véhiculées dans trois milieux différents (Écosse, Irlande et Acadie) qui expliquent de la même façon la naissance de la turlute dans leur milieu respectif, soit le remplacement d’instruments de musique manquants par des onomatopées visant à en imiter le son.

Il est difficile de croire que la turlute ait pu naître spontanément à la fois en Écosse, en Irlande et en Acadie. Ce qui apparaît plus plausible, c’est qu’il existait déjà, dans chacune de ces cultures, des traditions reliées à l’imitation d’instruments de musique par des onomatopées, que ce soit pour le violon, la cornemuse ou la flûte, instruments traditionnels en usage selon ces différentes cultures. Tel que démontré dans l’étude de Sharon Berman qui s’est particulièrement intéressée aux sonorités employées dans la turlute, les québécois turlutent aujourd’hui avec des sonorités qui semblent empruntées à la fois au « diddling » et au « lilting », ce qui n’est guère étonnant étant donné les échanges musicaux que l’on connaît au niveau du répertoire instrumental entre ces trois communautés. Par contre, qui a turluté en premier ? Si les canadiens français turlutaient avant l’arrivée des écossais et des irlandais, comment le faisaient-ils ? D’après les croyances populaires, les traditions celtiques seraient antérieures à la turlute acadienne. Mais je suis plutôt portée à penser, comme Sharon Berman, que chacune de ces cultures avait déjà des pratiques associées à la turlute dans ses propres traditions. Les influences écossaises et irlandaises ont néanmoins pu donner lieu à un développement particulier de la turlute chez les canadiens français qui ont utilisé un mélange du « diddling », du « lilting » et de sonorités plus françaises tout en développant le son essentiellement autour de l’imitation du violon [4].

Tara, taré, tara rim, tareliti (sonorités francophones)

diddle dee dum (sonorités écossaises)

diddly, tiddly, toodle-loodle, aytie daytie (sonorités irlandaises)

tam ti de lam, di de la di dum, di del li dom, tarelitoum, little littel loum (mélanges des sonorités utilisées par différents turluteurs québécois)

Il faut savoir aussi que le fait d’utiliser des onomatopées pour reproduire le son d’instruments de musique est un phénomène répandu à travers le temps et dans différentes cultures. À titre d’exemple, les joueurs de tablas en Inde sont réputés, depuis belle lurette, pour reproduire les patrons rythmiques qu’ils jouent en utilisant des onomatopées appropriées aux roulements de tambours et aux différents sons graves et aigus qu’ils produisent. Et encore plus près de nous, aujourd’hui même, les musiciens de jazz qui font du « scat » imitent fort bien la contrebasse, la trompette, le saxophone ou tout autre instrument faisant partie de leur formation par des onomatopées qu’ils développent eux-mêmes selon leur créativité. L’imitation d’instruments de musique par des onomatopées apparaît donc comme une pratique courante à travers l’histoire. Essayons maintenant de voir les origines lointaines de la turlute du côté des français.

Une recherche effectuée par un collègue également intéressé par les origines de la turlute, Gilles Plante, spécialiste en flûte à bec et en musique ancienne, a clairement démontré le fait qu’il existait en Europe, au Moyen Âge et à la Renaissance, des techniques bien connues pour imiter le son d’instruments de musique. Dans son article paru récemment dans Mnémo [5], les nombreux exemples qu’il donne d’onomatopées insérées dans de vieilles chansons françaises manuscrites (dont certaines datent du 13e siècle) le prouvent bien : il était courant au Moyen Âge d’employer des séries d’onomatopées très précises fondées soit sur la technique ou sur la sonorité de différents instruments (flûte, cornemuse, violon, tambour, trompette, luth, etc...) pour en imiter le son. Parallèlement aux exemples de chansons, Gilles Plante fait mention d’un traité italien en usage au 15e siècle et dans lequel on donne des indications sur les articulations à employer pour jouer les instruments à vent, dont la flûte à bec. Ce traité recommande notamment la prononciation de tu tu tu pour les notes longues, turu turu pour les notes rapides, turelurelurelu pour les longues séries de notes rapides, etc... Il faudrait être aveugle pour ne pas voir les liens évidents entre ces sonorités et le mot « turlute » lui-même. Autre information tout aussi révélatrice : du côté des allemands, une méthode de flûte à bec datée du 18e siècle suggère de remplacer les turelurelu trop difficiles à prononcer pour les langues germaniques où le rr n’est pas roulé, par des did’ll did’ll qui se prononcent sur le bout de la langue, pas très loin de la sonorité du rr roulé finalement. Comment ne pas voir encore là des liens évidents entre ces sonorités germaniques et le terme « diddling » pour les anglo-saxons et par conséquent, les liens entre la turlute et l’imitation du son de la flûte autant dans les langues latines que germaniques ?

Les recherches à travers les dictionnaires français que j’ai menées de mon côté ont grandement corroboré cette hypothèse que j’entretenais également à l’effet qu’à l’origine, turluter voulait dire imiter le son de la flûte et que cette pratique pouvait remonter au Moyen Âge. En effet, cette hypothèse m’était venue à l’esprit, avant même de connaître les recherches de Gilles Plante, à travers l’analyse du texte d’une chanson bien connue de notre folklore intitulée Dans mon chemin turlurette [6]. Cette chanson, que les folkloristes ont classée parmi les pastourelles, contient les refrains onomatopéiques turlututu, turluron, turlurette, turluré. Les pastourelles, qui mettent en scène des aventures galantes entre bergers et bergères font souvent mention de la flûte, qui est leur instrument attitré (flûte, flageolet, flutiau, sifflet, etc...) Au dictionnaire Petit Robert, turlututu désigne à la fois une onomatopée et le nom dialectal de la flûte. On sait également que les pastourelles, comme tant d’autres chansons de notre tradition orale, trouvent leur source au Moyen Âge. Non seulement leur versification, mais également leurs thèmes, leur style, leurs expressions symboliques ainsi que les moeurs et coutumes anciennes auxquelles elles font référence nous permettent en effet de les rattacher à cette période [7]. Sachant que la littérature médiévale emploie un langage symbolique et que, par conséquent, les mots ont souvent des double-sens, on reconnaît aisément dans ces turlututu et autres onomatopées, un double-sens musical et érotique. Quand le berger, dans la chanson, demande à la bergère si elle veut faire turlututu, il est évident qu’il ne parle pas vraiment de jouer de la flûte mais plutôt de lui faire l’amour. Or, il se trouve que dans le parler populaire des français européens et en particulier dans l’argot parisien, le mot turluter a aussi une connotation sexuelle : ce mot signifie « pratiquer la fellation » [8]. Je l’ai d’ailleurs appris à mes dépens le jour où j’ai proposé à un groupe de parisiens venus m’entendre en concert de leur apprendre les techniques de base pour turluter ! Petits malaises et rires sous cape qui ne me disaient rien jusqu’à ce qu’une québécoise ayant vécu en France m’explique...

Je reviendrai un peu plus tard sur la connotation sexuelle du mot turluter, mais retenons ici simplement qu’en Amérique française, le mot n’a pas ce double-sens. En effet, tel que le spécifie Mario Bélanger dans son Petit Guide du parler québécois, turluter chez nous « ne désigne pas du tout la fellation, comme dans le langage populaire français », mais plutôt « fredonner, moduler quelques syllabes sur le bout de la langue ». Les dictionnaires québécois que j’ai consultés lui donnent en effet un sens strictement musical Bergeron, Léandre, [9]. Mais plus intéressantes encore sont les deux définitions suivantes apparaissant dans des dictionnaires de parlers populaires français : turluter signifie « contrefaire le son du flageolet » (Glossaire du centre de la France de Jaubert) ou encore « chanter modérément en imitant le flageolet » (Trésor du parler percheron) [10]. Voilà des définitions qui valident bien l’hypothèse, également démontrée par Gilles Plante, selon laquelle turluter signifie à l’origine, chez nos cousins français, l’imitation du son de la flûte.

Dans mon chemin turlurette
(chanté par Alphone Morneau, sur
Acadie-Québec, 3 premiers couplets)

Dans mon chemin, j’ai fait rencontre
d’une vieille… turlututu
D’une vieille… turluron, turlurette
D’une vieille… turluron, turluré
D’une vieille… rare beauté.

Je lui ai dit, jolie bergère, voudrais-tu
faire… turlututu
Voudrais-tu faire… turluron, turlurette
Voudrais-tu faire… turluron, turluré
Voudrais-tu… m’embrasser ?

La belle a pris sa quenouillette, c’était
pour m’en… turlututu
C’était pour m’en… turluron,
turlurette
C’était pour m’en… turluron, turluré
C’était pour m’en… frapper.

(variantes des 3 derniers couplets de la même chanson intitulée Turlututu publiée par Jérôme Bujeauld dans Chants et Chansons populaires des provinces de l’Ouest, Tome second, p. 316.)

Tout beau, tout beau, jeune bergère,
je suis votre… turlututu (bis)
Je suis votre… mironton tontaine,
Je suis votre… berger.

Mon berger ne porte point d’arme, ni
d’épée au… turlututu (bis)
Ni d’épée au… mironton tontaine,
Ni d’épée au… côté.

Mon berger n’porte qu’une flûte, c’est
pour me faire… turlututu (bis)
C’est pour me faire… mironton
tontaine,
C’est pour me faire… danser !

Poursuivant mon voyage à travers les dictionnaires, j’ai accumulé d’autres renseignements qui m’ont permis de confirmer les origines médiévales de la turlute. Cette recherche m’a également fait découvrir des liens entre la turlute et d’autres pratiques musicales tout en comprenant mieux l’origine du double-sens, musical et érotique, qui s’y rattache. Notons ici que les dictionnaires constituent des témoignages fiables du point de vue historique puisque les mots qui y sont relevés sont généralement d’usage courant et font, par conséquent, référence à des pratiques culturelles courantes à des périodes données. Ainsi, un mot qui se trouve au dictionnaire ne peut que confirmer l’existence d’une pratique qui a d’ailleurs pu exister bien avant l’apparition du mot lui-même au dictionnaire. De la même façon, on verra que les mots qui se trouvent dans les chansons traditionnelles sont aussi de précieux témoins et surtout, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ils sont rarement dépourvus de sens, même si, à prime abord, ils peuvent nous sembler incompréhensibles.

Turlututu, turluron, turlurette, turluré, tirelire, tirelirette, toureloure, tourelourette

Partons donc de certaines onomatopées contenues dans les chansons qui se rapprochent particulièrement des mots turlute et turluter. Nous venons d’établir, en examinant le texte de la pastourelle Dans mon chemin turlurette, que turlututu, turluron, turlurette, turluré sont des onomatopées qui imitent le son de la flûte. On suppose également que celles-ci ont un double-sens : elles agissent à la fois à titre d’onomatopées imitant la flûte et à titre de refrain pour désigner une action à caractère sexuel qu’on ne veut pas nommer directement. Ces propos sont non seulement confirmés mais complétés par plusieurs dictionnaires. On apprend notamment que le mot turlurette, en usage dès le 12e siècle [11], désignait autrefois non seulement un refrain de chanson mais tout aussi bien un flageolet, une cornemuse, une vielle ou encore une sorte de guitare, selon les époques.

Le Dictionnaire de l’Ancienne langue française de Frédéric Godefroy résume bien ce qu’on trouve dans presque tous les dictionnaires : « flageolet et en général toute espèce d’instruments de musique, à l’usage des chanteurs ambulants ». Selon la plupart des dictionnaires consultés, turlurette désigne donc :
1) un instrument de musique qui à l’origine est un flageolet
2) l’onomatopée pour l’imiter et
3) un refrain apparemment vide de sens qui sert de mot-cache pour un mot à caractère érotique qu’on ne veut pas prononcer.

En remontant encore plus loin dans le temps avec l’étymologie du mot, on verra, d’une part, que ce mot est loin d’être vide de sens à l’origine et que, d’autre part, son sens érotique n’est pas le fruit du hasard mais fait bel et bien partie de ses origines sanscrites.

Selon C. Toubin, spécialiste en étymologie [12], le mot turlurette, tel qu’employé dans les vieilles chansons françaises paraît formé du mot sanscrit « tur » pour aimer ou aller vers, lequel serait devenu en langue gaélique « daor » et en anglais « dear » ; le mot « lur » quant à lui nous ramène, toujours en sanscrit, à « joli garçon, jolie fille, belle femme ». En vieux français, un « luron » est un jeune garçon et une « lurette » une « jolie, toute belle ». Toubin considère donc que dans les refrains des vieilles chansons françaises, turelure veut dire « chère belle », turlurette « chère petite belle » puisqu’il s’agit d’un diminutif, ma turlurette « ma chère petite belle » et finalement « ma tanturlurette » « ma tant chérie, toi que j’aime tant ». On voit donc que ces onomatopées, tout en imitant le son de la flûte, sont loin d’être dépourvues de sens et qu’au contraire, elles font partie d’un langage amoureux qui était fort bien compris au Moyen Âge.

On trouve plusieurs autres mots apparentés à turluter qui ont à la fois une signification musicale et érotique. Par exemple, au 19e siècle le mot turlututu désignait le pénis [13]. Mais il désignait aussi, selon d’autres dictionnaires, soit une flûte, un refrain de chanson, une onomatopée, une interjection de moquerie [14]. On trouve aussi, dans quelques dictionnaires anciens ou dialectaux, les mots tirelire, tirelirette, toureloure et tourelourette, onomatopées fréquentes dans nos chansons traditionnelles à double-sens. Ces mots apparaissent aussi dans la plupart des dictionnaires de vieux français comme étant synonymes de turelure ou turelurette pour désigner la cornemuse. Mais au 19e siècle, tirelire et tirelirette désignaient aussi le sexe de la femme [15]. On trouve aussi tirliberly pour pénis au 18e siècle, mais il peut s’agir aussi selon certains « d’un refrain vide de sens et donc, qui sert à désigner une chose que l’on ne veut pas nommer » [16]. Encore une fois, l’examen attentif des textes de chansons ainsi que des recherches poussées à travers les dictionnaires étymologiques le prouvent bien : ces refrains sont loin d’être vides de sens et viennent au contraire renforcer la signification érotique des textes de chansons. À titre d’illustration, cette chanson intitulée La nuit de noces que le groupe La Bottine souriante avait interprétée au cours des années ’70 [17]. Les onomatopées tire lire lire et toure loure loure ne laissent ici aucun doute sur l’activité à caractère sexuel dont on veut parler.

Le plus beau jour que j’ai eu dans ma vie
C’est ben celui que j’épousai mamie
J’étais nerveux je faisais des folies
J’n’avais pas fermé l’oeil de la nuit
Pour prendre mon tire lire lire
Pour prendre mon toure loure loure
Pour prendre mon tour

Toute la journée tout l’monde s’est
bien amusé
Y avait d’la bière, du scotch, aussi
du brandy
Tout l’monde venait embrasser ma
bien-aimée
Moi je m’disais qu’après la veillée
Ce s’rait mon tire lire lire
Ce s’rait mon toure loure loure
Ce s’rait mon tour

J’avais bien hâte qu’la veillée soit finie
Afin d’pouvoir être seul avec mamie
J’ai eu ma chance vers les minuit et d’mi
Après qu’tout l’monde soit parti
Pour prendre mon tire lire lire
Pour prendre mon toure loure loure
Pour prendre mon tour

On commence par se donner des
baisers
Ensuite a bien fallu se déshabiller
Pour moi franchement je n’étais pas
gêné

Je fus le premier à me coucher
Pour prendre mon tire lire lire
Pour prendre mon toure loure loure
Pour prendre mon tour

Certaines expressions employées en vieux français illustrent également l’ancienneté de la signification érotique de ces onomatopées : « un Robin turelure » ou un « Jenin turlurette » est un mari dont on se joue selon le Dictionnaire de l’Ancienne langue française de Frédéric Godefroy. On dit aussi « un mari turlurette », selon le Petit Dictionnaire de l’Ancien français de Hilaire Van Daele. Une « turelurette » se dit également d’une fille étourdie, d’une grisette selon plusieurs dictionnaires d’ancien français, dont le Dictionnaire étymologique de la langue wallonne.

Turlu, turlut

Un autre mot dérivé du mot turlute a retenu mon attention : le mot turlu ou turlut. Celui-ci, orthographié d’une façon ou de l’autre, désigne en argot, le vagin ou encore les règles de la femme «  [18], ce qui ne nous étonne guère compte tenu de la connotation sexuelle du mot turlute et de ses dérivés, dans les parlers populaires. Mais il désigne aussi, toujours en argot, le téléphone, « donne-moi un coup de turlu » [19]. Nous voilà donc avec une onomatopée des temps modernes, la sonnerie du téléphone. Mais dans les parlers populaires de plusieurs provinces françaises, comme nous le verrons maintenant, turlut désigne aussi un oiseau, soit un courlis, un échassier ou le plus fréquemment, une sorte d’alouette. On constate donc, encore ici, comment un seul et même mot, toujours apparenté au mot turlute, revêt différentes significations qui tournent toujours, selon les époques et les contextes, autour de trois sens possibles : érotique, onomatopéique et musical. Les sens érotique et onomatopéique apparaissant évidents selon les dictionnaires de parlers populaires, voyons maintenant comment ce mot nous ramène à des pratiques musicales associées aux chants des oiseaux.

Les liens entre le turlut en tant qu’oiseau et la turlute au sens musical sont mentionnés dans plusieurs dictionnaires, notamment avec la définition suivante : « dérivé du chant de l’alouette cujelier nommée « turlut » (...) reste à savoir si le nom qui est relativement récent n’a pas été tiré de turluter qui est ancien » [20]. Dans le Dictionnaire des régionalismes de Saint-Pierre-et-Miquelon (notez que c’est le seul dictionnaire où j’ai vu le mot turlutter orthographié avec deux tt) : « Ce verbe est bien attesté à travers le Québec et l’Acadie pour « gazouiller » appliqué aux oiseaux ou pour fredonner en parlant des humains. En France, on lui donne, aux 18e et 19e siècles, l’acception d’imiter le chant du turlut et dans les parlers dialectaux essentiellement du Centre et de l’Ouest, celles de fredonner, siffloter ». Le Dictionnaire des canadianismes Larousse va dans le même sens : « gazouiller, piailler, « les merles turlutent tôt le matin ». Le Glossaire acadien de Poirier fait pour sa part référence aux sifflements humains : « fredonner un air, chanter comme un oiseau, siffloter ». Les Acadiens louisiannais et leur parler lui donne aussi le sens de « siffler un air ». Toutes ces définitions nous mettent donc sur une autre piste intéressante, très apparentée à l’imitation d’instruments de musique : celle de l’imitation du chant des oiseaux.

L’imitation du chant des oiseaux par l’humain est probablement un phénomène vieux comme le monde qui doit exister dans bien des cultures. Il existe aussi des liens entre la turlute et le chant des oiseaux que nous allons maintenant tenter d’illustrer. Tout d’abord, Gilles Plante a relevé, à ce sujet, des informations très intéressantes qui démontrent bien ces liens entre l’imitation des instruments de musique et l’imitation du chant des oiseaux par les humains. Celui-ci a en effet relevé dans les textes de vieilles chansons françaises du 13e siècle, des onomatopées qui imitent les chants d’oiseaux : lire lire liron pour l’imitation du chant de l’alouette et tiri tiri tiki tiki pour le rossignol. Il note aussi que les onomatopées lire lire liron sont fréquemment employées, à cette même époque, pour l’imitation du son du violon et de la cornemuse.

Turlutaine

Pour explorer davantage les liens entre les oiseaux et la turlute, le mot turlutaine apporte d’autres informations éclairantes. Ce mot, qu’on emploie encore aujourd’hui aussi bien en France qu’au Québec désigne, selon le Petit Robert, « une manie, une marotte, un propos sans cesse répété ». Jusque là, aucun lien particulier avec les oiseaux, mais c’est du côté de l’étymologie qu’il faut aller pour en trouver. Le mot existait dès le 12e siècle et a pu désigner une onomatopée [21] ou un instrument de musique, soit une serinette. Une serinette est une petite orgue à manivelle, sorte d’orgue de Barbarie, très petite et généralement de mauvaise qualité dont on se sert pour apprendre des airs aux oiseaux chanteurs, plus particulièrement aux serins, [22] d’où le terme serinette, relevé lui-même au 18e siècle, donc relativement moderne. Selon le dictionnaire Patois et parlers de l’Anjou, « les serinettes et orgues de Barbarie étaient appelées des turlutaines », ce qui laisse supposer l’ancienneté de l’instrument lui-même qui, avant le 18e siècle, s’appelait turlutaine plutôt que serinette. Toubin fait le lien entre la signification contemporaine et ancienne du mot turlutaine : « du sanscrit « tura » instrument de musique et « lut » rouler, pris dans le sens de tourner, tourner une manivelle. Par extension, paroles qu’on répète sans cesse, les joueurs d’orgue et de serinette ayant un répertoire peu varié et, par une nouvelle extension, manie, marotte. » [23]. Voilà donc des renseignements intéressants à la fois sur l’évolution du mot turlutaine et sur le fait que des échanges musicaux entre les humains et les oiseaux existent depuis fort longtemps sans doute : si l’homme imite l’oiseau en sifflant ou en chantant des onomatopées, l’inverse est aussi vrai, c’est-à-dire que l’humain peut apprendre des airs aux oiseaux puisqu’il existe des instruments de musique spécialement destinés à leur apprendre des mélodies.

On constate également des liens entre sifflements humains et turlutes des deux côtés de l’Atlantique : en France comme au Canada français, il existe une pratique relativement bien répandue qui consiste à siffler des airs de danse. J’en ai moi-même été témoin, lors de mes enquêtes sur la chanson traditionnelle à la fin des années ’70 dans la région de Lanaudière, alors que j’étais à la recherche de quelqu’un qui aurait pu me turluter des airs. On m’a alors envoyée chez cet individu qui sifflait des airs. Aux Archives de Folklore de l’Université Laval, j’ai également eu l’occasion d’entendre des enregistrements sonores de plusieurs airs de reel sifflés, insérés d’ailleurs entre des « reels à bouche ». Du côté européen, j’ai pris connaissance dernièrement de la magnifique production sonore sur disque compact, « Charmeurs d’oiseaux et siffleurs de danses », un ouvrage fort bien documenté et réalisé par un collectif d’ethnologues français de la région méditerranéenne. On peut y entendre notamment des gens spécialisés dans l’imitation de chants d’oiseaux et également des « siffleurs » d’airs à danser. Tous ces documents d’archives démontrent bien que le sifflement fait partie de nos traditions musicales, même si on trouve plus rarement ce genre d’expression musicale de nos jours. Le fait qu’on trouve dans plusieurs dictionnaires le mot turluter pour désigner l’action de siffler ou d’imiter le chant des oiseaux démontrent bien les liens entre ces deux pratiques traditionnelles.

Avant de conclure sur les origines de notre turlute, j’aimerais aborder une dernière question : celle des fonctions de la turlute, notamment celle de son rapport avec une autre activité traditionnelle importante qui est la danse. La légende acadienne disait, rappelons-le, que la turlute avait été inventée pour conserver les airs traditionnels. Au Québec, c’est un fait bien connu, les airs traditionnels ne sont pas faits pour être écoutés passivement, mais bien pour accompagner la danse (ce qui n’est pas nécessairement le cas pour tous les airs traditionnels d’Écosse et d’Irlande par exemple). J’ai souvent entendu dire, bien que je n’en aie jamais été témoin, qu’en Acadie et au Québec, on a dansé des sets complets au son des turlutes. Personnellement, j’ai toujours un peu de difficulté à imaginer un turluteur faisant danser un groupe de personnes dans un set qui peut durer jusqu’à 20 minutes. A-t-on idée du souffle que cela lui prendrait pour une telle performance ? La chose n’est peut-être pas impossible cependant car j’ai entendu moi-même, aux Archives de Folklore de l’Université Laval, des enregistrements de « reels à bouche » qu’on avait intitulés du même nom que les parties de danse : les 4 coins, la balance, la grande chaîne des dames, la galope et d’autres extraits nommés la bastringue et la grande gigue simple. Mais le chanteur ne turlutait jamais plus de 20 ou 30 secondes à la fois pour chacun des extraits et semblait, effectivement, à bout de souffle. Par contre, Jean-Pierre Joyal, spécialiste du violon traditionnel québécois, affirme avoir entendu des informateurs raconter qu’autrefois, ils « dansaient sur la gueule ». On appelle aussi parfois, selon des documents conservés aux Archives de Folklore, les « reels à bouche » des « reels à goule » [24]. On a donc peut-être, à l’occasion, dansé des sets complets au son des turlutes, bien que je n’aie jamais retrouvé de documentation détaillée sur le sujet. Ce qui est plus certain, c’est le fait que la turlute ait pu servir comme accompagnement musical pour la gigue traditionnelle. J’ai en effet entendu moi-même quelques enregistrements d’archives qui ne laissent aucun doute là-dessus : on saisit clairement les accords de pieds du gigueur et ceux de la personne qui turlute, les deux se distinguant et la performance dure au moins deux ou trois minutes, soit la durée normale d’une gigue.

Je ne saurais conclure cet article sur la turlute sans faire mention de Madame Bolduc qui représente un modèle parfait, et même un modèle de virtuosité dans l’art de la turlute qu’elle a poussée au maximum et surtout, qu’elle a popularisée par le biais de ses propres disques vendus en grandes quantités. Madame Bolduc, à elle seule, résume bien l’histoire de la turlute telle qu’on l’a développée en Amérique française : turluter chez nous signifie essentiellement faire des onomatopées pour imiter le son du violon. Le violon est, comme chacun sait, l’instrument par excellence de notre folklore et c’est autour du répertoire joué par nos violoneux que la turlute s’est développée au Canada français, sans aucun doute chez les Acadiens d’abord, suite à la Conquête. On connaissait fort probablement la turlute sous le Régime français, compte tenu de ses origines médiévales, mais il apparaît fort plausible que l’absence d’instruments de musique chez les canadiens français, pour différentes raisons, ait favorisé une pratique plus poussée de la turlute, fortement influencée par les échanges avec les écossais et les irlandais, eux-mêmes adeptes de traditions turlutées.

Quant à Madame Bolduc, celle-ci était elle-même, avant d’être chanteuse, violoneuse et par surcroît d’origine acadienne du côté maternel et anglo-irlandaise du côté paternel. Elle avait donc, d’une part, parfaitement intégré le « swing » si caractéristique du violon québécois, maîtrisant la rythmique, le coup d’archet et l’ornementation qui s’entendent parfaitement dans ses performances turlutées. D’autre part, les sonorités qu’elle emploie apparaissent effectivement tantôt bien françaises, avec des tara tara taré qui font bien rouler les rr, avec des diddle diddle di dam qui rappellent le « diddle » écossais et beaucoup de litel litel lit qui s’approchent du « lilting » irlandais. Sa capacité d’improviser et même d’inventer de nouvelles sonorités (tchike tchike boum, tatarelitoum, araroum ti toum, etc...) n’a d’égal que son immense talent pour la composition de textes qui « sonnent » bien autant du point de vue des paroles que de la musique, laquelle utilise ou s’inspire des airs traditionnels de violon tirés des répertoires québécois, irlandais et écossais en grande partie.

Plusieurs ont cru que Madame Bolduc avait inventé la turlute, mais il ne fait maintenant aucun doute que cette pratique faisait déjà partie des moeurs musicales des violoneux de l’époque. Et qui sait si anciennement, à l’époque de la Nouvelle-France, la turlute se chantait avec des onomatopées se rapprochant davantage de la sonorité de la flûte ? Une chose est certaine : la turlute, telle qu’on la pratique actuellement chez nous, apparaît nettement comme un mélange provenant à la fois de vieilles traditions françaises, d’influences celtiques écossaises et irlandaises et de l’immense créativité de nos gens qui ont développé une façon très originale de chanter les airs de violon traditionnel. Il ne nous reste à présent qu’à souhaiter longue vie à la turlute qui gagne de plus en plus de popularité à l’heure actuelle chez nos chanteurs et musiciens traditionnels. Beaucoup de succès à tous les turluteurs de chez nous qui exploitent leur créativité et leurs talents musicaux à travers ce langage musical qui a fait et continuera certainement de faire ses preuves à travers le temps et l’espace. Puissent également ces quelques informations ouvrir la porte aux échanges, discussions et découvertes à partager avec d’autres chercheurs aussi passionnés par ce sujet.

Notes :

Notes

[1Sans faire une recherche exhaustive à travers les dictionnaires, je n’ai tout de même pas négligé la variété de mes sources : dictionnaires de français moderne, de moyen-français, de vieux-français, dictionnaires étymologiques, dictionnaires de parlers populaires québécois, dialectaux, argotiques et même quelques dictionnaires érotiques

[2Berman, Sharon. The turlute of Québec : nonsense that speaks for itself, mémoire de maîtrise déposé à la Faculté de Musique de l’Université de Montréal, mai 1994

[3En écossais, le mot « port » veut dire air instrumental et le mot « beul », bouche. Le terme « reel à bouche », employé fréquemment dans le milieu traditionnel francophone (et rarement le mot turlute a-t-on noté), est fort probablement une traduction du mot « port-a-beul

[4Madame Bolduc est probablement le meilleur exemple de cette combinaison de sonorités celtiques et françaises dans la façon de turluter. Nous y reviendrons un peu plus loin

[5Plante, Gilles. Qu’est-ce que la turlutte ?, Bulletin Mnémo, vol. 7, no 3, Hiver 2003, p. 1-4, 8

[6Voir l’illustration en annexe de la chanson Dans mon chemin turlurette. Cette chanson a été endisquée sur le célèbre disque Acadie et Québec

[7Laforte, Conrad. Survivances médiévales dans la chanson folklorique, Québec, PUL 1981

[8Dictionnaire de l’Argot Larousse

[9Dictionnaire de la langue québécoise. Mercey, Lionel, Dictionnaire québécois français

[10Dans tous les dictionnaires de français conventionnels que j’ai pu consulter, je n’ai jamais vu les mots « turlute » ou « turluter » figurer

[11Selon le Petit Robert, le mot à l’origine était turluete

[12Toubin, C. Le Dictionnaire Étymologique de la langue française

[13Cellard, Roy, Dictionnaire du français non conventionnel, ; Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise

[14Lebrun, Dictionnaire étymologique. Chambure, Eugène de, Glossaire du Morvan. Greimas A.J. Dictionnaire du Moyen français, et plusieurs autres dictionnaires

[15Delamarre Dictionnaire de la langue gauloise

[16Delamarre Dictionnaire de la langue gauloise

[17Voir le texte de La nuit de noces, en annexe

[18Elle a ses turlus » dans le Trésor du parler percheron

[19Allouf, et autres. Dictionnaire de l’Argot Larousse

[20Chambure, Eugène de. Glossaire du Morvan

[21Guiraud, P. Dictionnaire des Étymologies obscures

[22Chambure, Eugène de, Glossaire du Morvan ; Dasnoy, J.B. Dictionnaire Wallon-Français pour la province de Luxembourg et autres contrées voisines

[23Toubin, C. Dictionnaire Étymologique de la langue française

[24Notez qu’aux Archives de Folklore, j’ai rarement vu le terme « turlute ». On emploie plutôt « reel à bouche ». Est-ce parce que les informateurs eux-mêmes ne connaissaient que le terme « reel à bouche » davantage apparenté aux traditions celtiques plutôt que turlute qui apparaît plus ancien ?