Depuis 20 ans, le conte au Québec

Paru dans le Bulletin Mnémo, Vol. 13, no. 3, Été 2012

par VAN DIJK Petronella

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Mike Burns, Collection Petronella van Dijk. Photo : Danièle Bérard.

Permettez-moi de jouer à l’apprentie ethnologue, moi qui n’ai qu’une maîtrise en Arts plastiques et qui ne connaît rien à l’Histoire. Toutefois, depuis 20 ans, étant intimement liée au milieu du conte au Québec et un petit peu ailleurs, je vous propose un regard subjectif sur une aventure dont on pourrait, d’une certaine manière, dire qu’elle ne fait que commencer...

Les collecteurs de paroles

Les Frères Grimm sont sans doute les plus connus des collecteurs de conte, même si la plupart des gens pensent qu’ils en sont les auteurs, donc les créateurs. De ce côté de l’océan, plusieurs chercheurs passionnés ont sillonnés les routes, les villages, les années pour imprimer sur de la cire, des bandes magnétiques ou du papier des récits, des chansons, de la musique, des descriptions de danses et autres savoir-faire. Les plus connus pour le conte, le Père Germain Lemieux et le Père Anselme Chiasson, ont laissé des traces dont les conteurs contemporains continuent de se servir pour nourrir leurs répertoires.

Plus près de nous, pour ne pas dire « parmi nos familiers », Robert Bouthillier et Vivian Labrie ont passé plusieurs années (1974-1979) à collecter toutes sortes de paroles (plus de 4000 chansons et autres propos, dont près de 500 contes) et tous ces trésors sont consultables aux Archives de folklore de l’Université Laval à Québec. Depuis, ils n’ont eu de cesse de partager avec le plus grand nombre leurs savoirs divers, les deux ayant poussé très loin des études supérieures en lien avec le patrimoine vivant, dit immatériel, Robert partageant le plus souvent possible son immense répertoire de chansons et de contes traditionnels.

Et puis, il y a « le cas » Faubert-Fradette, une passation de savoir peu commune, une relation privilégiée au sujet de laquelle vous pourrez lire l’article de Nicolas Godbout. Ernest Fradette est sans doute le dernier conteur québécois « de souche » à avoir vécu l’expérience du « conteur de tradition », à savoir qu’il aurait reçu de ses aïeuls un répertoire familial appris depuis sa tendre enfance. Au fil de l’histoire, ce genre d’apprentissage de toute une vie permettait aux conteurs, presque tous illettrés, de développer une mémoire phénoménale ainsi que leurs dispositions naturelles pour l’expression orale. Ces conteurs « du monde ordinaire » détenaient de vastes répertoires de légendes, de contes et de contes merveilleux, sans oublier toutes les petites formes qui étaient des outils utiles dans la vie de tous les jours : les dictons, les proverbes, les énigmes et les devinettes...

Les premiers venus...

Dans un autre ordre d’idées, Jocelyn Bérubé m’a rappelé avec émotion l’intérêt que Margot Fortin a été la première à démontrer envers des conteurs européens (comme par exemple le breton Patrick Ewen), assez pour les inviter au Festival d’été de Québec dès les années 1980. Si elle n’a pas pu continuer d’accueillir ces funambules de la parole, Dominique Renaud, alors active au Musée des Civilisations de Québec, a pris le relais en créant du même souffle le premier festival du conte au Québec, Les Haut-parleurs (1985) qui, si on le compare aux autres festivals qui lui ont succédé, était un événement « institutionnel » qui ne se confrontait donc pas aux mêmes réalités.

Du côté de Montréal, vers la moitié des années 80, le café « La P’tite Ricane » était déjà régulièrement investi par les Marc Laberge, Mike Burns et autres passionnés de l’imaginaire, de la mémoire et de la parole, alors que dès 1987, la toute discrète mais efficace Ann Rothfels proposait déjà une veillée mensuelle à Lennoxville, dans les Cantons de l’Est.

Les nouveaux pionniers de l’imaginaire

En 1993, une nouvelle grande aventure commence : la mise en place de deux festivals de conte indépendants. Le flamboyant « Festival interculturel du conte de Montréal », dirigé par Marc Laberge, globetrotter impénitent, et le très modeste festival « Les jours sont contés en Estrie, » dirigé par moi-même. Deux événements qui, au fil du temps, vont marquer l’histoire du conte au Québec de différentes manières.

En effet, le festival de Montréal a le privilège d’être très vite reconnu comme événement international par les institutions subventionneuses et peut, grâce à cela, inviter de grands conteurs d’Europe, principalement de France à ce moment là, mais très vite, Laberge va fréquenter différents festivals et inviter toutes sortes de conteurs d’un peu partout dans le monde. Le festival estrien reste quant à lui pendant huit ans timidement chapeauté par le Carrefour de solidarité internationale, pouvant néanmoins heureusement et avantageusement « profiter » des invités de Marc Laberge. Et puis, c’est en 2001 que le festival prend son véritable envol, sous le nouveau chapeau de Productions Littorale, spécialement créé pour que cet événement ne disparaisse pas et s’ancre dans toute la région des Cantons-de-l’Est.

Rapidement, le festival montréalais prend une ampleur provinciale tout en devenant bisannuel, alors que le festival estrien a lieu chaque année, s’affirmant en 2012 comme le plus vieux festival de conte au Québec en fêtant sa 20e édition.

Pendant tout ce temps, dans son coin, mais avec une détermination naturelle et depuis 1994, chaque dernier dimanche du mois au Pub Hurley’s de la rue Crescent à Montréal, l’Irlandais Mike Burns revisite inlassablement son immense répertoire familial, lui qui a commencé à conter à l’âge de 9 ans !

Le temps des recruteurs

Quelques années plus tard, dès 1997, Jean-Marc Massie et André Lemelin entreprennent une aventure encore différente, qui va marquer très profondément tout le milieu du conte au Québec et qui, en quelque sorte, va créer ce milieu. Les deux complices présentent, chaque semaine, chaque dimanche soir, au regretté bar le « Sergent recruteur » de la rue Saint-Laurent à Montréal, un spectacle de conte qui va rapidement attirer de nombreux jeunes. Autour d’eux : Ronald Larocque, François Lavallée, Claudette L’Heureux et Yves Robitaille, un noyau dur qui se réunira chaque semaine pendant plusieurs années pour tenter de comprendre cette parole qu’ils sont en train de découvrir. De plus, cette formidable odyssée de ce qu’il faut appeler officiellement « les Dimanches du conte » a été soigneusement et patiemment archivée par le fidèle Luc Desnoyers.

Dans le même souffle, André Lemelin, l’incroyable « développeur » du milieu fonde les Éditions Planète rebelle, principalement dédiées au conte contemporain, et qui proposent au public une superbe série de livres de conte accompagnés d’un CD, mais aussi des livres de réflexion sur la matière. Et puis, pendant que Lemelin concoctait d’autres folles entreprises (un festival printanier, un gala...) la maison d’édition était reprise par Marie-Fleurette Beaudoin. Courageusement, elle continue de présenter un catalogue qui s’enrichit d’année en année de livres pour adultes, mais aussi d’une très belle collection de livres CD pour les tout-petits.

En 1997 toujours, le phénomène des « Cercle de conteurs » commençait à Montréal, suivi au fil du temps par de nombreux groupes de conteurs surtout amateurs et émergents qui, un peu partout dans la province, se retrouvent une fois par mois soit pour travailler ensemble, soit pour présenter leurs histoires préférées devant un public amoureux de la parole et de l’imaginaire. Ces rencontres mensuelles sont des rendez-vous importants où les conteurs peuvent se pratiquer devant public.

Des porteurs d’énergie

Fred Pellerin - Le terme de phénomène n’est certainement pas exagéré dans le cas de Fred Pellerin, porteur d’une énergie jeune et villageoise. Ses ailes s’allongeant, Pellerin a rapidement multiplié son génie, son humour et ses autres talents pour se retrouver dans un univers très différent, qu’on appelle communément le show business.

Mike Burns - Ce même terme de phénomène n’est pas non plus exagéré s’adressant à Mike Burns, porteur d’une énergie séculaire. Depuis 50 ans il dit sa culture, son village, sa région, sa terre, son île, son exil avec toute la profonde puissance d’une parole patiemment et inlassablement cultivée depuis des générations. Porteur de tradition unique en son genre pour le conte, que ce soit au Québec ou au Canada, Mike Burns se mériterait indéniablement le titre de « Trésor national » décerné par l’UNESCO à des personnes exceptionnelles qui portent en elles un savoir ou un savoir-faire unique, singulier et représentatif de leur culture.

Il est gens de parole...

Parmi ceux qui se distinguent comme les plus solides de nos artistes conteurs, il y a sans conteste le formidable poète qu’est Jocelyn Bérubé, le chercheur invétéré qu’est Michel Faubert, l’épique irlandais Mike Burns, Alain Lamontagne aux pieds d’argent et Joujou Turenne, l’amie du vent. Ils représentent la première vague « contemporaine » de conteurs ayant circulé aux niveaux national et international, suivis par de plus jeunes comme Simon Gauthier, François Lavallée, Renée Robitaille, Jean-Marc Massie et bien sûr Fred Pellerin. Pendant plusieurs années, un conteur discret mais très talentueux faisait également partie du paysage montréalais : Ndjouga Sarr, le grand sénégalais à la parole sage et colorée.

Toutefois, ce petit groupe représente la pointe brillante de l’iceberg puisqu’un récent sondage du Regroupement du conte au Québec (2011) a permis d’estimer à environ 300 les conteurs du Québec, toutes catégories confondues. Quelques-uns sont membres du réseau des Artistes à l’école, un engagement leur permettant un revenu plus ou moins régulier en même temps qu’un partage de leur métier avec les jeunes générations. Nombre d’entre eux sont membres du Regroupement du conte au Québec (RCQ), dans l’espoir qu’ensemble nous ayons la capacité de développer des lieux pour se perfectionner, se pratiquer, se frotter au public, à la critique...

Comment devient-on conteur ?

Car comment devient-on conteur lorsqu’il n’y a ni maîtres (ou si peu), ni lieux d’apprentissage (formels) et que l’instrument qui nous sert à exprimer notre art est notre propre corps, notre propre voix, notre propre intuition et notre grande solitude.

Les conteurs du Québec sont pour la plupart des autodidactes solitaires, même si plusieurs organismes tentent de remédier à cette situation délicate en offrant différentes formules d’ateliers et de stages. Ces formations permettent de rencontrer des artistes expérimentés, prêts à partager un savoir complexe à transmettre puisqu’il implique de multiples niveaux d’apprentissages, car, comme dirait Marc Aubaret, directeur du Centre méditerranéen de littérature orale, le conteur peut être considéré comme étant tout en même temps « le scénariste, le réalisateur, le producteur, le cameraman, l’histoire elle-même et tous ses protagonistes » !

Ainsi, grâce au travail d’organismes montréalais comme Cantine motivée (Nicolas Rochette et Céline Jantet) et la Maison internationale du conte (Myriame El Yamani), il est possible d’avoir accès à des formateurs (surtout du Québec et surtout de l’ordre de la pratique) qui peuvent guider les conteurs dans leurs nombreux questionnements. En Estrie, c’est l’organisme Productions Littorale qui joue ce rôle, accueillant surtout des formateurs étrangers, pédagogues et/ou théoriciens notoires. Le Regroupement du conte au Québec propose aussi des formations, étant le seul à pouvoir prétendre à des subventions en tant qu’organisme national ; il travaille en concordance et en complicité avec les organismes régionaux de manière à offrir aux conteurs de toute la province une gamme de formations qui leur donne, malgré leur trop courte durée, des outils pour continuer et parfaire le travail d’une vie.

Devenir conteur n’implique pas que la pratique. Bien sûr, il est essentiel de savoir, tout comme les comédiens ou les autres artistes de la scène, appréhender l’espace en y installant adéquatement un corps averti, une voix agile, un récit bien ficelé, une relation avec le public, etc. Toutefois, au même titre que les autres arts, le conte (ou plutôt l’orature) mérite qu’on s’attarde quelque peu à son histoire en tant que patrimoine immatériel mondial. Au Québec, plusieurs y réfléchissent depuis longtemps, partageant autant que faire se peut leurs connaissances de la matière. À cet effet, André Lemelin et Bertrand Bergeron ont, chacun à leur manière, examiné de près le conte de la tradition, la légende régionale, les paroles des anciens d’ici. Christian-Marie Pons, de son côté, observe la scène plus large de la francophonie, notamment grâce à de longues nuits blanches festivalières partagées avec les conteurs, comparses amateurs du grand parler comme des bons vins et qui, le temps étant de leur côté, ont pu mettre en commun d’innombrables idées, vécus, rêves, expériences et autres palabres fécondes. Plusieurs résultats tangibles : cinq parutions aux Éditions Planète rebelle, dont « L’art du conte en dix leçons » et « Le conte : témoin du temps, observateur du présent », deux ouvrages référents ici comme en France.

Les éditions Planète rebelle sont d’ailleurs une autre source d’information extrêmement utile et importante pour les conteurs comme pour le public, averti ou non. Ayant archivé presque tout ce qui a été créé en terme de récits contés dans les dernières années, la maison d’édition reprend également cette année des classiques qui ont marqué l’inconscient collectif québécois grâce à des figures populaires comme Marie Quat’poches (Jani Pascal) ou l’inimitable et inoubliable Fanfreluche (Kim Yaroshevskaya).

En cette année d’anniversaires multiples, Planète rebelle proposera au public toute une nouveauté puisqu’elle éditera une magnifique bande dessinée présentant la version Bérubéenne d’Alexis le trotteur, mise en images par son complice normand, le conteur-dessinateur Guth DesPrez.

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Planète rebelle publiera une bande dessinée présentant la version Bérubéenne (de Jocelyn Bérubé) d’Alexis le trotteur, mise en images par son complice normand, le conteur-dessinateur Guth DesPrez.

Le conte aujourd’hui

Depuis vingt ans, le conte continue donc de circuler, presque comme si de rien n’était. Presque. Car si le conte continue de faire ce qu’il a à faire depuis la nuit des temps, les conteurs eux ont changé. Le public a changé. Les lieux ne sont plus les mêmes. Non plus que les relations des gens entre eux.

Si l’on regarde d’un peu plus près la carte dessinée par des ethnologues pour comprendre plus facilement l’ampleur du territoire à parcourir, on peut constater qu’une partie de ladite orature était en quelque sorte, au fil de l’histoire, réservée à des grands initiés : de grands poètes, des aèdes, des rhapsodes et autres bardes qui étudiaient avec de grands maîtres pendant de longues années avant d’être autorisés à réciter les oeuvres dont ils devenaient les porteurs. Les autres parties du territoire, celles arpentées par les gens « du peuple », plus accessibles à tous parce qu’imprégnées dans la vie quotidienne, étaient constituées par les légendes, les contes, les contes merveilleux et toutes les petites formes indiquées plus haut. Tous ces récits faisaient partie des rituels obligés d’une vie souvent rurale et confortaient la communauté en la rassemblant autour d’un ouvrage ou d’une fête au cours desquels les plus performants s’adonnaient à la musique ou à la parole, entre autres pour rythmer l’activité ou pour la clore. À ce titre, tous les chants (de travail, de métier, de marins, de foulage, etc.) prenaient aussi une place importante dans une vie où le sollicité pour le travail qu’il ne l’est aujourd’hui.

De nos jours, les conteurs ne sont plus des illettrés, ils sont souvent détenteurs de diplômes universitaires et s’ils sont professionnellement actifs, c’est rarement en tant que conteurs. Il est tout de même notable que malgré diverses connaissances nécessaires à leurs vies, nombre d’entre eux n’ont pas encore une vraie connaissance approfondie de cet immense patrimoine mondial communément appelé Littérature orale. Orale parce que, après avoir été créée mentalement, elle a été traditionnellement transmise de bouche à oreille, sans le recours à l’écriture ; littérature parce que composée d’innombrables récits souvent complexes qui veulent « faire oeuvre » et utilisent donc un langage plus riche que celui du quotidien, emprunts d’un symbolisme qui lui confère une profondeur universelle et archétypale.

Par ailleurs, si les conteurs ont changé notamment parce qu’ils n’ont plus accès à cette expérience traditionnellement transmise depuis l’enfance, le public lui aussi a changé. Il n’est plus composé de la famille et des voisins immédiats, des villageois complices. La grande partie du public est devenue urbaine, submergée par d’innombrables informations de toutes sortes dont des centaines de propositions artistiques, sans oublier la terrible force attractive des divers écrans qui se mettent de nos jours entre les membres de ce public et les autres, les artistes. Le besoin de se rassembler semble moins nécessaire en ces temps de « communication globale et planétaire », alors que de nombreuses statistiques confirment la solitude non assumée d’un nombre de plus en plus grand de personnes de tous âges.

Les lieux non plus ne sont plus les mêmes. Les conteurs, en tant qu’artistes de la scène, contant plus souvent qu’autrement dans un espace qui ne leur est pas « naturel », un espace qui exige des compétences semblables à celles des autres artistes du spectacle vivant, dont les comédiens. Des compétences qui en elles-mêmes peuvent exiger plusieurs années d’apprentissage. Il y a en ce moment un mouvement qui voudrait ramener les conteurs dans les cuisines car, faute de pouvoir se présenter assez souvent sur des scènes, plusieurs conteurs du milieu cherchent à créer des réseaux parallèles leur permettant de développer des complicités différentes avec des publics moins enclins à fréquenter les salles et leurs billets souvent coûteux.

Un des constats de l’enquête menée par le Regroupement du conte au Québec en 2011 démontre que les conteurs sont trop souvent strictement livrés à eux-mêmes, que ce soit pour la création de leurs récits, pour le choix des récits du patrimoine mondial, la mise en bouche, la mise en corps, la mise en espace et toutes les étapes essentielles à une prestation de qualité attendue par un artiste accompli vivant au 21e siècle.

Si on observe ce qui se passe ailleurs, en Europe (France, Belgique, Pays-Bas, Espagne, Allemagne) ou dans les Amériques, la situation est assez semblable. Une forte fièvre « académicienne », voire humoristique, souffle un peu partout, poussant de nombreux aspirants artistes – incluant les conteurs – à tout mettre en oeuvre pour avoir une heure de gloire. Certains le font avec une volonté et un talent suffisants pour les mener vers une certaine reconnaissance, succès qui peut les inciter à continuer, et surtout à se perfectionner, à avancer sur un chemin passionnant, aussi plein d’embûches que d’éblouissements.

En Europe, il existe plusieurs lieux d’apprentissage et de perfectionnement (notamment en France, en Belgique et aux Pays-Bas) ouverts au public et aux artistes et le dynamisme des milieux varie selon les pays. Toutefois, ce qui est remarquable, c’est que là-bas comme ici et malgré les efforts constants d’organisateurs dont par ailleurs le travail est peu reconnu, le conte, le contage et les conteurs font partie d’un monde marginal.

Les fêtes et les rencontres

Heureusement, depuis 20 ans, il y a les festivals, les fêtes et les rencontres, ces « universités populaires » comme les appelle si justement Gilles Garand, l’infatigable directeur de La Grande rencontre. Lors de ces grands événements, il est possible de voir, d’entendre et de rencontrer des artistes de haut niveau, modèles essentiels dans l’avancement d’un art.

Sur la route des contes, les festivals sont nombreux au Québec, surtout pendant la saison automnale. Mais l’année commence au printemps, à Montréal, avec un nouveau festival, le Festilou (Sylvi Belleau) qui s’adresse depuis deux ans aux jeunes de 7 à 17 ans, rapidement suivi par le Festival de Contes et Légendes en Abitibi-Témiscamingue (Nicole Garceau) qui souligne sa 9e édition cette année. Un peu plus tard, pendant l’été, Alexis Roy accueille au Festival du conte et de la légende de l’Innucadie des conteurs mettant en valeur les cultures innu et acadienne.

Et puis à l’automne, en plein milieu de la flambée des couleurs, les conteurs aussi s’enflamment ! D’abord, aux Îles-de-la-Madeleine où les festivités sont nombreuses pendant les deux semaines que dure l’événement Contes en Îles (2002 - Alexandre Colpron en est le nouveau directeur), au grand plaisir des madelinots assoiffés de paroles et d’imaginaires.

En 1997, en même temps que naissaient les Dimanches du conte, loin dans la province, une autre espèce de fou intrépide, Maurice Vaney, fier défenseur de la tradition orale de la francophonie, lançait le Rendez-vous des grandes gueules. Depuis, chaque année pendant la fin de semaine de l’Action de Grâce, ce grand rendez-vous attire à Trois-Pistoles un public important, devenu connaisseur, et appréciant les conteurs de partout que Vaney accueille souvent après qu’ils soient passés aux Îes-de-la-Madeleine et avant qu’ils partent en Estrie ou à Montréal, favorisant ainsi une route du conte qui, chaque automne, permet à des conteurs qui viennent de loin de présenter leurs spectacles devant différents publics et aussi de faire connaissance avec notre pays, qu’ils ne connaissent souvent que pour « son exotique accent » ! Le Rendez-vous des grandes gueules s’est vu récompensé à deux reprises par le Prix du patrimoine du Bas Saint-Laurent.

La halte suivante à lieu à Lévis où Carole Legaré tente de faire de sa ville « La ville du conte » au Québec en plus de se démener depuis de nombreuses années pour que la maison natale du très référent Louis Fréchette soit remise en état d’accueillir des assemblées d’amoureux de la littérature, écrite ou orale. Depuis dix ans déjà le Festival Jos Violon propose au public de Lévis et de Québec de rencontrer des conteurs de partout.

Bien sûr, un an sur deux il y a depuis 1993 cette immense fête montréalaise de la parole avec le Festival interculturel du conte du Québec (Marc Laberge) qui accueille de très nombreux conteurs du monde presqu’entier, et propose des activités dans de très nombreux lieux dans la grande métropole montréalaise, mais aussi en dehors de la ville, en partenariat avec divers organismes qui se trouvent un peu partout dans la province. Les plus grands conteurs de partout y sont accueillis, présentés, partagés avec un public principalement francophone, puisque le volet anglophone a dû, faute de moyens, être retiré de la programmation.

Enfin, depuis 20 ans, les Jours sont contés. En Estrie, vaste région rurale en- tourant la ville-centre de Sherbrooke où pourraient se côtoyer les étudiants de deux universités et de trois cégeps. Depuis 20 ans, le festival estrien s’obstine à présenter des spectacles en trois langues : français, anglais et espagnol, devant un public urbain et rural puisque, par exemple, pour l’édition de cette année, une douzaine de municipalités seront mises à contribution. Nous préparons une série de festivités qui débutera avec une fierté joyeuse par la présentation d’une dizaine de spectacles dans le réseau des Maisons de la Culture de Montréal et deux au Cabaret du Roy. Ensuite, une quarantaine d’activités (parade, spectacles, apérocontes, lancements, rencontres de réflexion) prendront place dans les Cantons-de-l’Est, de Frelishburgh à Saint-Camille et de Valcourt à Coaticook, en passant notamment par Magog et Sherbrooke. Une vingtaine de conteurs, presque tous des habitués, seront présents pour le plaisir d’un public qui commence à les connaître. Les grandes salles de la région seront investies en complicité et les petits cafés partenaires de longue date ne seront pas négligés, de manière à ce que tout le monde puisse être de la fête.

Ce qui distingue le festival estrien c’est qu’il est la partie la plus visible d’un travail qui se fait toute l’année, discrètement, sous le chapeau de l’organisme Productions Littorale [1], par la concrétisation d’une panoplie d’activités (spectacles programmés ou ponctuels, animations, ateliers d’initiation, ateliers de perfectionnement, création de contes sur mesure, rencontres de réflexion, publications, etc.). Toute cette gamme de services fait de Productions Littorale un lieu unique au Québec et le seul à offrir une variété aussi grande et régulière d’accès au conte, à la littérature orale et aux autres arts de la parole (poésie, slam, chanson à texte, théâtre, etc.). Dirigé depuis le mois de novembre 2011 par la jeune Marie Lupien- Durocher, j’ai toujours l’honneur et le plaisir d’en être la directrice artistique après l’avoir fondé et dirigé pendant de nombreuses années afin que l’imaginaire et la parole circulent librement et de manière dynamique dans notre immense région, dans notre belle province et que tous ensemble nous fassions en sorte de rendre à ce « vieil art [2] sa lumineuse profondeur et sa dignité.

Notes

[1Productions Littorale change de nom pour devenir la Maison des arts de la parole.

[2Expression que nous devons au conteur Jocelyn Bérubé.