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Jean Du Berger et la passion de la parole

Vol. 10, no. 4, Printemps 2007

par LESSARD Denis

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Jean Duberger

J’entends une voix chaude, engageante, où la cordialité voisine avec l’enthousiasme. Tel peut se résumer mon premier contact avec Jean Du Berger. Sur un simple appel téléphonique, il me propose tout ce dont j’ai besoin pour cet article : un C.V. impressionnant et le relevé de sa carrière universitaire et para-universitaire. C’est à cette source que je puise pour vous présenter celui qui a présidé le jury du Prix Mnemo depuis quelques années.[À la demande de Pierre Chartrand (directeur du Centre Mnémo) au FIAT à l’automne 1998.]

C’est en effet souvent dans un rapport verbal que l’on peut jauger, même sommairement, un interlocuteur. Peut-être est-ce aussi cette passion pour le domaine de l’oral et de la tradition de parole qui transparaît chez cet homme. Je m’empresse donc de vérifier cette première impression dans un contenu fort riche et abondant.

Montréalais de naissance, Jean Du Berger fait d’abord ses études classiques au collège Sainte-Marie. Il les poursuit au sein des Facultés de la Compagnie de Jésus, toujours à Montréal, pour y décrocher une Licence en Philosophie. Mais c’est à l’Université Laval qu’il consacrera ses années d’études les plus importantes : de la Licence es Lettres, jusqu’au doctorat. Durant ces années de formation, il jettera les bases les plus significatives de ses travaux et de sa carrière de chercheur.

Successivement boursier du Ministère de l’Éducation et du Conseil des Arts du Canada, il se voit de plus octroyer des subventions (F.C.A.C. et Ville de Québec), pour mener à bien ses projets et ses travaux. Prix et hommages de toutes sortes viendront couronner le fruit de ses recherches et de ses créations.[Voir biographie.]

Tour à tour enseignant (niveau collégial), professeur de littérature et d’ethnologie (Université Laval), il se consacre d’abord à la recherche et à la mise sur pied de nombre d’organismes spécialisés dans la valorisation du patrimoine. On le verra de plus oeuvrer au sein de plusieurs départements et facultés universitaires et comme animateur et conseiller pour des émissions à Radio-Canada. Enfin sa carrière s’enrichira dans des « missions » à l’étranger, (Portugal, Rwanda) et dans un grand nombre de conférences au Canada et aux États-Unis.[Voir biographie.]

Jean Du Berger œuvre d’abord dans le domaine de la littérature. Il y mène des recherches sur la chanson populaire au Québec.[Jean Du Berger, Chansons d’hier et d’aujourd’hui, dossier de travail. Québec, Département d’études canadiennes, 1968.] De plus il offre ses services pour les premiers cours sur le cinéma canadien et les premières recherches sur le théâtre québécois à la Faculté des Lettres (U. Laval).

Mais à partir de 1978, l’ethnologie fera désormais l’objet de tout son intérêt et de sa passion de chercheur. Il travaille dans divers domaines : l’histoire des études de folklore au Canada, la littérature orale, la musicologie de l’oral, les légendes d’Amérique française, le patrimoine vivant et l’ethnologie urbaine. Voici son parcours dans chacun d’eux.

En ce qui concerne l’histoire des études de folklore au Canada, Jean Du Berger participe à la création d’une bibliographie, puis construit un recueil sur l’évolution de la représentation de la culture traditionnelle au Canada français à travers les textes d’un grand nombre d’auteurs, (Ph. Aubert de Gaspé, L.O. David, E.-Z. Massicotte. M.Barbeau etc.). Enfin il profite d’un congé sabbatique pour mettre au point une banque de données, (plus de 10 000 titres, 140 pages), portant sur les études de folklore au Canada. On peut retrouver ce document aux Archives de Folklore (Laval) sous le titre : « Bibliographie systématique des pratiques culturelles en Amérique du Nord. »

Pour ce qui regarde la littérature orale, notre homme, à l’aide de bibliographies, de textes choisis et d’esquisses méthodologiques offerts à ses étudiants du premier cycle universitaire, ouvre la porte sur le monde de l’oralité. Il y établit surtout les rapports entre littérature, folklore et performance.

Ensuite Jean Du Berger propose une hypothèse, à ses yeux, fondamentale : évaluer la possibilité de concevoir un lieu où produire la « fête verbale. » C’est ainsi qu’avec un groupe de collaborateurs, il présente le concept de « musée de l’oral », un endroit où la parole tiendrait lieu de représentation, sans être réduite aux seuls textes. On peut ici imaginer la place du conteur et de son discours. Suite à des journées expérimentales dans des écoles, le groupe de recherche sur le Musée de l’oral prépare une demande de subvention. Elle est malheureusement refusée. Tenace, Jean Du Berger ne lâchera pas prise et aura l’occasion de se reprendre lors d’expériences ultérieures.

Notre homme se consacre ensuite à l’étude des légendes en Amérique française, toujours au moyen de recueil de textes, guide bibliographique, catalogue de versions parallèles, etc. Mais c’est le Diable, personnage présent dans nombre de contes et légendes, qui fera l’objet de ses recherches. Il en constituera sa thèse de doctorat.[Le Diable à la danse. Thèse de doctorat, Arts et traditions populaires, Université Laval, 1980, xxxiv, 483 p. Luc Lacoursière, dir.]

À la suite de ces travaux, il présentera les mythologies dans le cadre d’émissions radiophoniques (Radio-Canada, Démons et merveilles, Les Héros qui nous habitent).

Dans une mission que lui confie le CELAT (1987), il se retrouve au Rwanda pour mettre sur pied une collecte globale et systématique de la tradition orale. Cette expérience et le bilan qu’il en produit l’amènent peu à peu à s’intéresser au patrimoine vivant. Dès son retour du Rwanda, il accepte le poste de président du Centre de valorisation du patrimoine vivant. Il reprend alors la démarche entreprise lors de sa mission rwandaise pour l’appliquer et l’adapter au Québec. Inspiré des travaux et de la compétence des M. Barbeau, L. Lacoursière, R,-L. Séguin et de plusieurs autres ethnologues, il s’affaire à communiquer son expérience rwandaise pour élaborer des recherches sur la culture vivante. Il ne s’agit plus de se pencher sur les cultures du passé, mais plutôt sur celle du présent.

Cette nouvelle approche amène le CELAT à lui proposer d’esquisser un projet « d’ethnologie urbaine ». Jean Du Berger voit immédiatement l’occasion de mettre en pratique ce qu’il considère désormais comme l’essentiel d’une cueillette ethnologique. Quoi de plus actuel et de plus vivant que le milieu urbain, pour illustrer l’émergence d’une culture populaire qui transforme et enrichit notre mémoire collective ! Il reprend ainsi à son compte des modes de recherches déjà éprouvés :

« ...Il s’agissait de reprendre, pour l’ère industrielle et postindustrielle, la démarche entreprise autrefois auprès de la société paysanne. »[Carrière universitaire et para-universitaire de Jean Du Berger, p. 7.]

Il ne reste plus ensuite qu’à partager le fruit de tout ce travail. Il nous le livre alors, via Radio-Canada. Il y joue à la fois le rôle de conseiller pédagogique, d’animateur et de concepteur d’émissions portant sur le monde des légendes populaires et, bien sûr, de l’ethnologie urbaine. Tantôt en classe, tantôt sur les ondes radio ou télé, aussi bien que dans des productions cinématographiques,[Vive Québec, Le Diable d’Amérique, de Gilles Carle. L’Odyssée sonore, de Louis Ricard. Diable ! Le beau danseur, de Geneviève Nadeau. ] il n’a de cesse de transmettre le message d’une culture toujours vivante. Son auditoire est toujours vaste : écoliers du primaire, élèves du secondaire et du collégial, étudiants étrangers et groupes et associations culturelles. Tous profitent de son sens du partage et de la parole vivante. Il devient malgré lui, (ou peut-être est-ce son désir le plus secret), un conteur :

« ...Au royaume de la parole conteuse et menteuse, joyeuse et bâtisseuse », il a compris le sens profond de la démarche des Barbeau, Lacoursière, Savard, Chiasson et Lemieux. Il s’agissait en réalité d’écologie.

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Photographie du collège Sainte-Marie situé rue Bleury (Montréal), en 1879.

Les cultures traditionnelles, humbles et fragiles, Conservées par des hommes et des femmes de parole entrent en composition avec toutes les autres cultures, pour constituer un vaste réseau de la vie de l’esprit. Conservées par le travail de l’ethnologue, ces œuvres peuvent reprendre vie et sens dès que quelqu’un, quelque part, prononce ces mots : « Il était une fois... » ou « Il est bon de vous dire qu’il était une fois ». Et c’est merveille de voir les yeux briller, les sourires s’esquisser, les têtes approuver. »[Carrière universitaire et para-universitaire de Jean Du Berger. p. 8. ]

Maintenant à la retraite, Jean Du Berger continue d’œuvrer, via le bénévolat, dans des résidences de personnes âgées. Il y recueille des récits de vie en organisant des ateliers de contes et des activités de parole, (Cafés de la Parole). Il demeure ainsi profondément engagé dans ce qui lui tient le plus à cœur : la tradition de la parole vivante.

Lors de la remise d’un doctorat honoris causa de l’Université de Sudbury, (2006), Jean Du Berger, dans une belle communication, nous livre les fondements de sa pensée et le fruit de toutes ses années recherche. Il y traite du passage d’une « ethnologie de sauvegarde » à une « ethnologie de relation ». Dans un premier volet, il procède à une description des travaux de ses prédécesseurs. Il y fait part entre autres du « danger de l’amnésie collective » et de la « mentalité de garnison » qu’ont développée les chercheurs et les auteurs du XIXe et du début du XXe siècles. Il y est question de l’importance de se protéger de « l’ennemi », (l’étranger et sa culture), de trouver son salut par l’attachement à la « terre », en célébrant l’importance et la noblesse de l’agriculture, le rôle du paysan et du clergé et dans le combat pour la survivance.

À ce propos, Jean Du Berger pose ces questions fondamentales et tente une réponse :

« Je demande ici quel est en définitive le sens profond de ce vaste ensemble documentaire ? Sommes-nous en présence d’un patrimoine qui peut avec éloquence dire ce que nous sommes ? Que dit-il de nous ? Quelle parole intelligible cherche à se faire entendre ? ... Les archives sont un reflet des intérêts ou des préjugés de ceux et celles qui on fait des enquêtes. Elles ne sont pas un portrait fidèle de la mémoire collective ; elles sont le produit d’une mémoire sélective. »[Exposé lors de la remise d’un doctorat, Université de Sudbury, 2006, pp. 18-19. ]

Notre homme propose donc une analyse critique du contenu des documents et témoignages collectés qui seraient édulcorés, censurés souvent par l’informateur lui-même, impressionné par le statut du chercheur. Ce dernier, lui aussi, est tenté par le biais d’une recherche orientée : il choisit ses informateurs, préférant les plus âgés aux plus jeunes. C’était, affirme Du Berger, une garantie d’authenticité. Il conclut par d’autres questions :

« ...Que cherchent à dire tous les rubans magnétiques conservés dans nos archives ? Vers qui ou quoi nous orienteront-ils ? Vers la biographie du collecteur ou celle de l’informateur ? Vers une sorte de figure virtuelle où se confondraient tous ceux et celles qui ont pris la parole ? Y trouverons-nous cette « âme française », « l’âme de la Nouvelle-France », « l’âme paysanne » dont parlaient Lionel Groulx et Émile Chartier ? Ou tout simplement l’empreinte laissée par ces consciences qui sont passées avant nous ? Je n’ai pas de réponse en ce qui a trait à une ethnologie de sauvegarde. »[Op. cit. p. 20.]

Jean Du Berger se tourne alors vers une « ethnologie de relation ou de contact ». Mais cette discipline reste, selon lui, à créer. Puisque les cultures sont aujourd’hui de moins en moins isolées, il faudra désormais se pencher sur les zones d’interrelations qui progressent grâce aux nouveaux et multiples moyens de communication. Du Berger se demande si l’Université possède les moyens de créer un « lieu d’expression » de ces communautés de plus en plus interreliées. Il entrevoit une piste : les festivals comme lieux de contact. Il énumère à ce propos des événements, (La Grande Rencontre, le festival Mémoire et Racines, Festival international des arts traditionnels - FIAT, etc.), où se rejoignent, se découvrent et échangent les praticiens de l’art traditionnel vivant.

« La parole fait vivre, le silence tue. » C’est par ces propos qu’il souligne l’importance d’une mémoire collective vivante livrée au partage et à la création. Jean Du Berger est avant tout homme de parole.