Jean-Paul Filion, auteur de chansons et de poésies, peintre et chanteur, compositeur et violoneux.

Vol. 13, no. 1, Printemps 2011

par REMON Lina (Date de rédaction antérieure : mai 2011).

Lina Remon est chercheure autodidacte, elle a publié le livre Paroles et musiques, Madame Bolduc chez Guérin et réalisé le documentaire sur Madame Bolduc, D’la morue, des turlutes et des chansons, et en 2011 le documentaire Jean-Paul Filion, L’Arbre libre. Originaire de la Gaspésie, elle habite Alma depuis 1999. linaremon@gmail.com

Il dessinait un violon sur la neige pour nous faire des cartes de Noël. Un AVC l’a fait tombé. C’était le 16 décembre 2010, il est parti le 26…

Jean-Paul Filion, auteur de chansons et de poésies, peintre et chanteur, compositeur et violoneux.

Janvier 2009, première rencontre avec Jean-Paul Filion, auteur de la chanson La Parenté écrite en 1955. On placote, on chantonne, on pleure, on rit et on se ré-invite. Coup de foudre immédiat pour l’homme sage, l’humain formidable, l’artiste aux mille talents, cet homme de 82 ans en si grande forme. Des beaux yeux bleus, un humour mordant, une douceur invitante, une verve intarissable, des connaissances et une générosité incroyables. Comment ai-je pu passer à côté de son oeuvre dans mon intérêt pour l’histoire musicale québécoise ?! Simplement, parce que M. Filion s’est retiré tout doucement de la scène musicale québécoise à la fin des années ’60, après un deuxième et dernier microsillon : « Je n’avais pas le talent de la célébrité ! », dit-il. Il a continué sa vie d’artiste mais plus loin des projecteurs de la scène…

Né à Notre-Dame-de-la-Paix en 1927, Jean-Paul Filion a grandi à Saint-André-Avellin, dans l’Outaouais, dans une famille plus que modeste où il découvre la nature et la musique, les deux éléments marquants de sa vie. Son père violoneux devient un modèle. Dès lors, il apprend le violon puis, avec son frère Marcel à la guitare, il développe un lien indestructible riche de cette musique envoûtante, grand bonheur ! Sinon, ils partent aider aux durs travaux de la terre, grande nécessité ! Ils ont 12-13 ans. (Saint-André-Avellin… Le premier côté du monde, Éditions Leméac, 1975, 282 pages.)

Jean-Paul arrive à Montréal à l’âge de 15 ans pour « faire sa vie » et essayer de fuir la misère ! Sorti des Beaux-Arts en ’48, le peintre Jean-Paul Filion fréquente ceux du Refus global et de Prisme d’yeux tout en participant à des expositions ici et en Europe. À cette époque, à Montréal, le milieu des artistes vit une période des plus dynamiques. Jean-Paul devient poète et ses amis Roland Giguère et Gaston Miron l’encourage à publier, en 1955 aux Éditions l’Hexagone, Du centre de l’eau, son premier recueil de poésie. Comme il s’ennuie aussi de la musique de son enfance et de sa famille, il se met à composer des chansons qu’il enregistre en 1957, Amour, humour et pissenlits, 14 chansons dont La Parenté. Et tout ça en travaillant comme décorateur à Radio-Canada et en ayant une jeune famille.

En 1958, Jean-Paul, l’auteur, gagne le Grand Prix de la Chanson Canadienne avec la chanson La Folle, chanson surréaliste interprétée par Lise Roy. Tout semble bien aller pour lui. Il « fait la une » :

Les coulisses de CBFT cachent un talent exceptionnel ! Radiomonde, sept. 1957

Jean-Paul Filion a recréé un folklore… Photo-Journal, 24 mai 1958.

Ses poésies sont publiées dans Le Devoir (17 sept., 12 nov. et 10 déc. 1955)… En même temps, on se demande qui est ce Jean-Paul Filion qui publie des poésies, écrit des chansons surréalistes, fait de la peinture abstraite et enregistre en même temps des chansons comme La Parenté, chanson trop près du peuple au goût d’une certaine élite et La Pitro qui vient tout juste d’être mise à l’index à cause de la franchise du personnage. C’en est trop ! Jean-Paul demande et obtient une bourse pour partir deux ans à Paris. Il quitte donc avec sa famille pour prendre un nouveau départ. (Les murs de Montréal, Éditions Leméac, 1977, 431 pages.)

Retour de Paris

Nouveau départ, on ne saurait mieux dire ! Un roman, Un homme en laisse, une pièce de théâtre La grand-gigue, un autre recueil de poésies Demain les herbes rouges.
Puis tout bascule. Nouvel amour, Yo… Il déménage… direction côte de Beaupré… Nouvelle amitié marquante : Félix Leclerc, nouveau travail à Radio-Canada de Québec, nouvelle vie… Un deuxième essai, le microsillon Jean-Paul Filion et sa guitare, en 1966, tournées des boîtes à chansons, auteur pour diverses productions télévisuelles, compositeur pour d’autres. La vie est belle ! L’artiste produit et gagne des prix pour ses écrits. Après une séance d’écriture, on passe à la peinture puis on revient aux chansons et on retourne à l’écriture, etc. Mais il continue à jouer du violon ! Ce violon qu’on retrouve partout, dans ses écrits, dans ses peintures. Il continue à apprendre des airs de violon, il en compose d’autres, il aime rencontrer des violoneux avec qui il échange et joue pour le plaisir… Puis en 1987, la retraite… le calme, le silence… avec sa compagne, le bonheur. (Cap-Tourmente, Éditions Leméac, 1980, 163 pages). Jusqu’à cet accident fatal du 16 décembre 2010.

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Jean-Paul Filion avec Lina Remon

Le violon de 
Jean-Paul Filion

Dans les années ’30, ’40, la musique jouée à la radio est de Madame Bolduc, d’Ovila Légaré, du Soldat Lebrun. Parfois avec son frère Marcel, Jean-Paul passe des nuits à syntoniser un poste américain qui leur fait découvrir des univers musicaux différents qu’ils écoutent en cachette. Mais la musique la plus fascinante est sans équivoque celle de son père, violoneux. Son père, qui ne joue pourtant qu’à l’hôtel, lui lègue ces airs qu’il reproduit dès qu’il peut jouer de ce violon magique, vers 7-8 ans. De plus, son père le fait giguer à l’hôtel où il devient une petite vedette avec ses beaux souliers neufs ! Parfois aussi il va jouer du violon dans des noces ou autre événement rassembleur pour quelques sous. Évidemment que Jean-Paul est marqué par le violon, ces airs, cette énergie...

Mais rendu à Montréal, parmi ses amis-artistes d’avant-garde, qui n’aiment pas tous l’esprit que suscite l’âme d’un violon trop passéiste à leur goût, Jean-Paul, qui ne veut pas déplaire et qui veut se faire une place au soleil, range le violon au fond de la garde-robe. Cependant ce violon, ô instrument étrange, quoiqu’emmitouflé dans sa boîte noire, reste présent dans le cœur et la mémoire de Jean-Paul et le tourmente jusqu’au plus profond de lui-même. Un soir, il finit par le sortir pour se souvenir et s’affirmer davantage. Depuis ce temps, en plus de retrouver les airs de son père, il se met à composer des airs des plus envoûtants.

Ce violon qu’il avait mis dans ses peintures, il le met aussi dans ses écrits en racontant ses histoires, celles de son père ou encore ses rencontres fabuleuses avec son personnage Jean-Bel…

« …Jean-Bel. Prénom d’un mutant qui aura su frayer sa voie, entre fleur et chiendent, jusqu’à dépasser le fil d’arrivée de son « inaccessible étoile  ».

« Aujourd’hui, quand il ouvre son âme, c’est pour parler, chanter ou faire sonner son violon aux oreilles d’une immense salle bleu roi pleine à craquer. Son auditoire : les arbres, le vent, les animaux, la mer, les fées, les astres. Aussi, parfois, quelques amis de sa première vie qui, comme lui, auront réussi à se dépiéger en passant d’un bord du monde à l’autre. »

« Les conteries de Jean-Bel  », Éditions des Hautes-Terres, 2000, p. 11.

Jean-Paul Filion a écrit une centaine de chansons mais il n’a enregistré que 24 titres officiels. Dès les débuts, quelques chansons ont été enregistrées par d’autres artistes : Jacques Labrecque, Renée Claude, Pauline Julien, Lise Roy, Georges Guétary. Quelques-unes, écrites en collaboration, semblent plutôt rares comme La fumée des matins interprétée par Claude Gauthier ou À chaque mois de décembre interprétée par Renée Claude et dont la musique est de François Dompierre. La liste suivante indique les chansons de Jean-Paul Filion enregistrées par lui-même, ainsi que quatre de ses chansons qui furent enregistrées à la même époque par d’autres interprètes.

Les chansons enregistrées par lui-même :

- 1. Les pigeons
- 2. La Pitro
- 3. Roule bien ta petite main
- 4. Ce grand amour
- 5. Tu m’as souvent dit
- 6. Le mort chantant
- 7. La parenté
- 8. C’est mon oeil
- 9. Su’l’chemin des habitants
- 10. Ma mère me l’avait toujours dit
- 11. La R’nouche
- 12. Ballotte mon bateau
- 13. Où c’est qu’t’as mis ta blonde
- 14. Les pissenlits
- 15. Par la fenêtre
- 16. Tu m’as mis au monde
- 17. En ton pays
- 18. Les mains
- 19. La grondeuse
- 20. Le Carême s’en vient
- 21. Ti-Jean Québec
- 22. Ma Marie à moi
- 23. On aura beau
- 24. Un homme à la mer

Les compositions de Jean-Paul Filion enregistrées par d’autres :

La Folle, enregistrée par Lise Roy et par Pauline Julien

La Mélisa, enregistrée par Renée Claude

Monsieur Guindon, et En p’tit boghei, enregistrées par Jacques Labrecque.

M. Filion voulait être reconnu pour ses chansons poétiques autant que celles associées de près ou de loin au traditionnel comme La Parenté, Monsieur Guindon, Le Carême s’en vient, La Mélisa, En p’tit boghei, La R’nouche ou Su’l chemin des habitants. Cependant, ces dernières sont ses plus connues. Leur reprise plus récente par différents chanteurs du milieu trad québécois nous en donne une preuve : en 1989, André Marchand avec La Bottine Souriante chante La Parenté sur « Tout comme au jour de l’an », en 2001, Yves Lambert avec La Bottine chante Le P’tit boghei sur « Cordial » et en 2006, Bernard Simard interprète Monsieur Guindon sur son album « Bernard Simard, spectacle solo ». Outre ces enregistrements, plusieurs chanteurs ont repris en spectacle les chansons de M. Filion et je pense à Monsieur Guindon dans une version mémorable interprétée en 1983 par Les frères Lemieux, Daniel et Jean-François mais sans savoir que c’était une composition de M. Filion. Sans oublier les reprises récentes de Liette Remon : La Mélisa et Le Carême s’en vient ainsi que les versions originales des airs de violon de M. Filion que Liette interprète dans plusieurs de ses spectacles.

À noter que quand nous allions le voir, toute chanson était bonne à chanter, aucun préjugé, aucune retenue, nous n’avions que l’immense bonheur de partager quelques couplets et refrains ensemble, en se regardant dans les yeux… le vrai bonheur !

La Parenté est arrivée au bout de son chemin

L’histoire ne devait pas finir comme ça, j’avais tant de questions encore… Je voulais rendre hommage à Monsieur Filion de son vivant, lui dire merci pour tous ses accomplissements. Montrer au monde entier tout ce qu’il a réalisé, ses œuvres magnifiques. Montrer au monde entier que depuis les années ’40, cet homme a été au premier plan sur la scène artistique québécoise, qu’il a côtoyé les plus grands écrivains, poètes, chanteurs, peintres. Que ses écrits se lisent et se relisent en nous amenant toujours à de nouvelles réflexions, que ses peintures nous transportent dans des univers poétiques renversants ! Et que toute sa vie a été menée ou marquée par cette influence du père, le violon !!! Ce violon qui marque tant tous ceux qui ont eu le privilège d’avoir un père violoneux, ou un oncle ou une grand-mère…

Mais je suis aussi très choquée ! J’ai perdu une partie de mon patrimoine !! Jean-Paul Filion c’est aussi le patrimoine culturel qu’on néglige, qu’on oublie. C’est la base de notre culture, de notre identité qu’on laisse de côté comme un vieux chandail... Je pleure ma culture minimisée, ou inutile ou secondaire ou trop vieille !! Je pleure mon identité québécoise qui meurt un peu plus à chaque fois que meurt un de nos artistes-porteurs de traditions sans qu’on ait su les valoriser ou leur dire simplement MERCI !

J’ai eu l’audace et l’effronterie de ne pas attendre et de filmer M. Filion dans toute sa splendeur. Heureusement !! Mon documentaire sortira malgré tout, malgré le manque de ressources, malgré les délais, malgré le manque de sous, le manque de matériel, le manque d’appuis etc. Et la mort de M. Filion justifie mes revendications : l’urgence et l’importance de faire quelque chose, les filmer, les enregistrer, les rencontrer, leur rendre hommage avant qu’ils ne partent tous !!

Non, l’histoire ne devait pas finir ainsi… Jean-Paul Filion était un artiste jusqu’au bout de l’âme. Il a vécu son état d’artiste comme « arbre libre » sans vouloir faire partie d’une école. Il voulait faire son chemin tout seul, avancer sur ce sentier en friche en exploitant les multiples branches-talents de son être. Que d’œuvres magnifiques il a créées ! Ses moteurs : le violon, certes, mais aussi l’amour !! Il y croyait et le vivait encore, jour après jour, intensément avec sa compagne, Yo. Un amour vivant qui les transportait au-delà de tout, au-delà du temps… Un amour qu’ils ont eu la générosité de partager avec nous, quelques privilégiés. Merci Yo ! Salut Monsieur Filion et... merci…

Il dessinait des violons, il faisait des violons, il composait pour violon, il écrivait sur les violons, il jouait du violon, il est tombé en dessinant un violon… Jean-Paul Filion est devenu violon…