John J. Kimmel, pionnier de l’enregistrement sonore en Amérique

Vol. 13, No. 4, Automne 2012

par OUELLET, Raynald

Raynald Ouellet est accordéoniste de grand talent et directeur artistique du festival « Le Carrefour mondial de l’accordéon »

L’œuvre de John J. Kimmel revêt une importance toute particulière au Québec. Une écoute attentive des enregistrements sonores de l’époque nous rappelle la portée de son influence dans le style d’ornementation à l’accordéon. Dès le début du siècle dernier, on pouvait entendre les premiers airs irlandais gravés sur cylindre par ce pionnier de l’enregistrement sonore. Ces enregistrements constituent d’importantes sources d’information puisqu’il n’y a, encore aujourd’hui, que peu de références écrites de cette musique. Grâce à la magie des ces enregistrements, le style unique et percutant de John J. Kimmel a transcendé les frontières pour trouver son écho dans le développement de la musique traditionnelle du Québec. C’est ce fabuleux héritage que nous voulons souligner ici.

Mon intérêt pour l’accordéoniste John J. Kimmel remonte à la fin des années 1970 alors que j’ai eu le plaisir de découvrir sa musique interprétée par les accordéonistes Philippe Bruneau et Yves Verret de même que le violoniste Jean Carignan, des figures marquantes de la musique traditionnelle au Québec. Ces musiciens ont contribué de diverses façons à faire connaître l’œuvre musicale de John J. Kimmel, son style inégalé et son influence sur la musique traditionnelle au Québec. Philippe Bruneau, dont le décès récent a attristé tout le milieu, lui avait dédié une composition originale afin de lui rendre hommage : une très belle marche reprenant les éléments caractéristiques du style de Kimmel. On lui doit également l’enregistrement sur disque de Fitzmaurice Polka. Il a par ailleurs endisqué des suites de Kimmel avec Jean Carignan. Yves Verret était également un fervent admirateur de la technique de Kimmel. Il a interprété plusieurs de ses pièces, en duo avec Jean Carignan, notamment à la Place des arts de Montréal. Jean Carignan a également mis sur disque le Medley de Straight Jigs et les Valses allemandes.

J’étais véritablement fasciné par la technique instrumentale, les ornementations, l’utilisation de plusieurs tonalités avec le petit accordéon diatonique de même que la variété des styles musicaux interprétés par Kimmel. Sa technique a influencé des accordéonistes du Québec très populaires au cours des années 1930 tels que Joseph Guillemette et Théodore Duguay. Plusieurs accordéonistes de la région de Montmagny sont de véritables témoins de l’influence marquante de Kimmel. Fernand Fraser, un proche de la famille Messervier, a rencontré à plusieurs reprises Théodore Duguay à Québec. Ce dernier lui avait souligné son admiration pour la virtuosité de Kimmel qu’il travaillait à reproduire. Lorenzo Picard, également accordéoniste de Montmagny, connaissant bien la musique de Kimmel qu’il avait apprise par les disques.

Mes premières recherches furent soutenues par mon oncle Armand Labrecque, lui-même accordéoniste, mélomane et originaire de Montmagny. Grâce à sa connaissance du milieu, j’ai pu amorcer une première démarche de collectage auprès d’amis et de membres de la famille dans la région de Montmagny. J’ai ainsi rassemblé plusieurs 78 tours notamment sous étiquettes Victor et Columbia. En poursuivant mes recherches, j’ai retracé un 33 tours enregistré en Angleterre sous étiquette Leader LED2060 (1977). C’est à cette même époque que j’ai rencontré l’harmoniciste et grand collectionneur de disques Gabriel Labbé. Invité chez lui, j’ai eu le privilège d’entendre des enregistrements inédits de Kimmel tirés de sa collection personnelle. Le vaste travail de collectage réalisé par Gabriel Labbé l’a d’ailleurs amené à produire un album rendant hommage à John J. Kimmel sous étiquette Folkways RF112 (1980) aux États-Unis. J’ai pour ma part continué à cultiver cette passion pour ce maître de l’accordéon diatonique. Au fil des années, j’ai rassemblé au cours de mes recherches plus de 50 disques et 45 cylindres qui m’ont permis de parcourir l’œuvre remarquable de Kimmel. Bien sûr, cet inventaire n’est pas exhaustif. Tout récemment, j’ai déniché de nouveaux titres inédits : Along the line sous étiquette Rex Record, ainsi que Marche de concert et Yankee Doodle Dandy sous étiquette Zonophone.

Le petit accordéon diatonique

Au cours du XIXe siècle, la fabrication industrielle s’implantera tout particulièrement en Italie (Castelfidardo) et en Allemagne (Trossingen). C’est ce petit accordéon qu’on importera en Amérique à la fin des années 1800. Ces accordéons provenaient principalement d’Allemagne. John J. Kimmel jouait sur ce type d’instrument accordé en Ré. Encore aujourd’hui, ils sont toujours utilisés et même fabriqués au Québec et en Louisiane. Le petit accordéon est bisonore c’est-à-dire qu’en appuyant sur une touche on obtient une note différente selon que l’on ouvre ou on ferme le soufflet. Le clavier mélodique à la main droite comporte dix touches. L’instrument peut être doté de quatre voix par touche (deux anches médium, une basse, un piccolo). Des tirettes placées sur le dessus de l’accordéon permettent d’actionner et de combiner les différents registres. Le clavier mélodique d’un instrument accordé en Do majeur produira les notes selon la séquence suivante :

Le clavier main gauche comporte deux touches à l’avant. La touche placée en haut produit deux accords. Le premier degré majeur est produit en fermant le soufflet et le cinquième degré majeur en l’ouvrant. La touche du bas produit des sons graves, la tonique en fermant et la quinte en ouvrant.
Voici les notes produites au clavier d’accompagnement d’un instrument accordé en Do majeur.

Touche du haut
Tiré = Sol majeur
Poussé = Do majeur

Touche du bas
Tiré = Basse de Sol
Poussé = Basse de Do

Le clavier comporte également une touche à l’arrière qui laisse passer l’air sans émettre de son. Le musicien peut ainsi équilibrer l’ouverture du soufflet et moduler l’intensité du son pour produire des nuances.

La vie de John J. Kimmel

John J. Kimmel est né dans le quartier de Brooklyn à New York le 13 décembre 1866 de parents immigrés d’Allemagne. Il s’éteindra à l’âge de 75 ans au Kings County Hospital le 18 septembre 1942. Doué d’un talent naturel et d’un doigté à la fois agile et puissant, le maître du petit accordéon a laissé en héritage une œuvre remarquable et son génie créateur influence encore aujourd’hui les musiciens des nouvelles générations.

On sait peu de choses de ses débuts dans la pratique musicale, de sa formation, de ses influences ou des répertoires qu’il interprétait. Ses premiers enregistrements connus le situent déjà à l’approche de la quarantaine alors qu’il livre une performance mature et en pleine maîtrise. Son parcours musical est fortement marqué par son interprétation unique des pièces de musique traditionnelle irlandaise qu’il enrichit par son talent exceptionnel. Reels, jigs, hornpipes, clogs, straight jigs, scottish et polkas côtoient ainsi des marches militaires, thèmes de Vaudeville ou pots-pourris de mélodies populaires de l’époque. Pionnier de l’enregistrement sur disque, sa première production connue, Bedelia, réalisée en 1903 sous étiquette Zonophone, nous ramène aux débuts des enregistrements sonores. Il figure ainsi parmi les premiers accordéonistes à enregistrer commercialement de la musique et le tout premier à enregistrer de la musique irlandaise.

Plusieurs de ses enregistrements sont des compositions originales qu’il a endisquées sous le nom de John J. Kimmel. On relève également quelques enregistrements réalisés sous les noms d’Edward Mc Connell et d’Edward Kelly. De 1906 à 1918, il enregistre aussi sous le nom de Kimmble avec la compagnie Edison. On lui attribue par ailleurs les arrangements et compositions réalisés sous le nom d’Edward De Veau. La majorité de ses enregistrements sont sous étiquettes Edison et Victor. Toutefois, son inscription au catalogue de la compagnie Columbia n’apparaît qu’en 1916. On présume que cette situation est attribuable au fait que les frères Peter et Daniel Wyper à l’accordéon diatonique et Guido Deiro à l’accordéon piano étaient déjà sous contrat pour cette compagnie. Entre 1916 et 1925, il a enregistré pour différentes compagnies de disques telles que Pathé, Emerson, Zonophone, Regal, Silvertone, Perfect, Velvet tone, National music lovers, Bluebird, Rex Record, Bell Record, Par-O-Ket et Medaillon. Ses derniers enregistrements remontent à 1929. Par contre, son nom est demeuré inscrit aux catalogues de vente jusqu’en 1933 ce qui témoigne de sa grande popularité.

No. 9341, American Cake Walk, par John Kimmble, est un solo d’accordéon, avec un accompagnement de piano. Il est le premier album de ce genre à être catalogué. M. Kimmble est un accordéoniste extrêmement talentueux, probablement l’un des meilleurs que ce pays connaisse. Il a choisi, pour cette première sélection, une composition non-publiée de Edward De Veau qui est bien adaptée pour ce populaire instrument de musique.

The Edison Phonograph Monthly, septembre 1906

Kimmble March et American polka comptent parmi les pièces les plus populaires qui atteignent des chiffres records de vente. Il rivalise pour le sommet du palmarès avec Vess Ossman, célèbre joueur de banjo de l’époque. Sa popularité s’étend même de l’autre côté de l’Atlantique. Le catalogue français d’Edison d’octobre 1908 présente un enregistrement disponible sur cylindre #9343 Pot-Pourri, un solo d’accordéon exécuté par M. John Kimmble.

Kimmel a enregistré la majorité de ses productions avec le pianiste accompagnateur Joe Linder. Né à Brooklyn en 1870 et également d’origine allemande, Linder était un accompagnateur talentueux qui connaissait bien la musique irlandaise. L’accompagnement au piano de Joe Linder constitue indéniablement un atout pour Kimmel qui peut ainsi utiliser toutes les possibilités du petit accordéon diatonique. Il pouvait notamment exploiter différentes tonalités malgré l’absence de certaines altérations sur l’instrument. Dans ses derniers enregistrements, Kimmel est accompagné à la guitare par Andy Fiedler.

En plus de sa carrière sur disque, John J. Kimmel a été propriétaire de plusieurs saloons où il produisait des spectacles de Vaudeville. Il y jouait régulièrement en compagnie d’autres musiciens. On sait également qu’il maîtrisait plusieurs instruments. Son dernier établissement The Accordion était situé à l’angle des rues Myrtle et Madison dans le quartier Queens de New York (Article de Jim Walsh, Magazine Hobbies, février 1958).

9761 American Polka / Un solo d’accordéon qui ajoutera, à coup sûr, à la grande popularité de M. Kimmble en nous démontrant ses habiletés hors du commun. L’exécution de M. Kimmble convaincra même les plus sceptiques en ce qui a trait aux qualités musicales de l’accordéon. Dans ses mains, l’instrument devient plus attrayant. Ses albums précédents figurent parmi les meilleurs vendeurs des catalogues Edison. Sa plus récente contribution, quant à elle, se situera certainement en haut de l’échelle des ventes. Accompagnement de piano. Compositeur, John Kimmble. Non publié.

The Edison Phonograph Monthly, décembre 1907

Son jeu se démarque par des techniques originales et d’une redoutable efficacité. Il aimait notamment jouer deux notes à la fois en octave. Parfois, il produisait les accords à la main droite, des contre-chants avec l’index de même que des notes piquées et répétées avec un seul doigt. Sa virtuosité et son style unique ont fait de lui un musicien de légende qui a fasciné des générations de passionnés de musique traditionnelle. Sa popularité fut telle que plusieurs de ses enregistrements ont été réédités sur disque vinyle 33 tours, sur disque compact et même en format MP3. Pionnier de l’enregistrement sonore, il compte parmi les rares musiciens dont les enregistrements ont traversé les époques.

Les premiers enregistrements sonores

C’est à Thomas Edison qu’on doit l’invention du phonographe en 1877. Les sons étaient enregistrés sur un cylindre de carton recouvert d’une feuille de métal. Par la suite, on utilisera plutôt des cylindres enduits de cire. L’évolution de ces premiers enregistrements sonores fut marquée par l’expérimentation de diverses recettes visant l’amélioration de la qualité du son et de la longévité du support. Aux environs de 1902, les cylindres Gold Molded étaient de couleur noire, mesuraient 1 ¼ pouce de diamètre par 6 pouces de longueur et permettaient un enregistrement d’environ deux minutes. En 1909, l’Amberol conserve les mêmes dimensions avec des sillons deux fois plus fins doublant ainsi la durée d’enregistrement. En 1912, l’introduction du Blue Amberol en celluloïd permet d’augmenter la résistance et la durabilité du cylindre. Edison et Columbia furent les deux principales compagnies à commercialiser ces cylindres. On relève toute une gamme d’appareils développés afin de faire jouer les cylindres et d’accroître la durée d’enregistrement. À partir de 1902, les reproductions étaient fabriquées par moulage sur un master.

En 1888, Émile Berliner invente le disque plat qui a l’avantage de se dupliquer plus facilement. Les deux formats coexistent jusqu’en 1920. Puis le disque 78 tours est adopté et produit jusque dans les années 1950. Au début, les disques étaient faits de laque, souvent gravés d’un seul côté. Le disque tournait à la vitesse approximative de 78 tours par minute pour une durée d’enregistrement d’environ trois minutes. Avant 1925, comme il n’y avait pas de microphone, les artistes jouaient ou chantaient devant un cornet afin de permettre la captation des sons lors de l’enregistrement. Pour les ensembles, les musiciens étaient répartis dans le studio, les solistes plus près du cornet. Comme il n’y avait pas d’électricité, les appareils tournaient grâce à un système de ressorts. Le son était reproduit à partir d’une aiguille fixée à une membrane, elle-même reliée à un cornet pour la projection du son.

Les compagnies possédaient d’imposants réseaux de distributeurs et de revendeurs à travers toute l’Amérique. La Maison C. Robitaille, située au 320 de la rue Saint-Joseph à Québec, fut le premier distributeur Edison pour le Québec.

De nombreux artistes étaient présentés dans les catalogues pour disques et cylindres proposés par les compagnies. Ces catalogues couvraient une grande variété de styles musicaux : chant lyrique, chant populaire, musique classique, musique instrumentale pour la danse, musiques ethniques et musiques militaires. On proposait de petits et grands ensembles instrumentaux. Il y avait également des cours de langues, des monologues comiques ainsi que des discours patriotiques.
Je tiens à dire que je suis enchanté par l’invention du phonographe et que j’en retire un réel plaisir. Cette invention est certainement un très bel héritage à laisser à la postérité. Elle peut tenir quiconque occupé pendant toute sa vie ; et, bien entendu, la plus grande part de bonheur que le phonographe a su apporter revient à nul autre qu’à son inventeur, Thomas A. Edison, pendant la dernière partie de sa vie. Par les efforts et l’ingéniosité d’Edison, l’Homme a à sa portée et ce, jusqu’à satiété et à intoxication rythmique, la poésie, la musique et la mélodie. La science et la civilisation feront des progrès encore plus rapides grâce à lui.

Samuel, J. Day, Gruden, Kan, The Edison Phonograph Monthly, Novembre 1907.

À travers les recherches que j’ai effectuées, j’ai pu mesurer l’importance du petit accordéon diatonique au début du siècle dernier et sa place dans l’histoire de la musique. Dans les catalogues de l’époque, John J. Kimmel côtoyait de grands noms de la musique tels Enrico Caruso, John Philip Sousa, Fritz Kreisler, Tom Ennis, Alfred Cortot. Il faut reconnaître l’engouement populaire pour la musique de John J. Kimmel et sa contribution dans la transmission de ce patrimoine musical.

Pour ma part, ce voyage dans l’univers de Kimmel fut un véritable plaisir qui s’est poursuivi dans le développement d’une exposition temporaire consacrée à son œuvre et présentée depuis l’été 2011 au Musée de l’accordéon de Montmagny. Photographies et objets retracent son parcours. On peut notamment y voir ces fameux cylindres de cire de même que les appareils qui permettaient leur lecture. Sur le plan musical, Denis Pépin, Christian Maes et moi-même nous sommes employés à une recherche minutieuse afin de développer un concert mettant en valeur le répertoire unique popularisé par cette véritable légende de la musique traditionnelle. Au printemps 2011, accompagnés de Susie Lemay au piano, nous présentions ce concert en France, en Belgique et au Québec. Je souhaite que cet article suscite pour vous le goût de découvrir cet héritage fabuleux que nous a laissé ce grand maître du petit accordéon.

Références
Université de la Californie, Cylinder Preservation and Digitization Project : http://cylinders.library.ucsb.edu/
John J. Kimmel, Un héritage fabuleux : http://www.myspace.com/johnkimmel