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L’héritage musical de Joseph Arthur Pigeon.

Vol. 2, no. 3. Automne 1997

par BOUCHER Mario

M. Arthur Pigeon« Monsieur Pigeon, pourriez-vous venir remplacer Monsieur Montmarquette ? Il est indisposé et ne peut terminer la soirée… ». Comme l’histoire nous l’a enseigné, Alfred Montmarquette [1] n’était membre d’aucune ligue de tempérance de la métropole. Ainsi, son collègue et ami Arthur Pigeon est-il appelé à maintes reprises à le remplacer et à terminer une soirée de danses que celui-ci ne peut compléter. Accordéon sous le bras, l’homme réservé quittait son domicile de la rue Henri-Julien tard en soirée afin d’aller satisfaire les désirs des danseurs en mal de musique. Mais qui était ce musicien qui remplace à pied levé l’un des plus grands accordéonistes québécois de la première moitié du XXe siècle ?

Joseph Arthur Pigeon est né dans la paroisse Notre-Dame-de-Québec le onze septembre 1884. Selon le registre des naissances de cette paroisse, il est le dernier des trois enfants de Louis Pigeon et d’Herminie Mérineau [2]. Il a également deux demi-frères, Joseph et Honoré [3], qui sont né du premier mariage d’Herminie avec le regretté Joseph Hunault.

Faute de travail dans la Capitale, Louis Pigeon, qui est tailleur de pierre, décide de déménager sa famille à Montréal au printemps 1888. Ce qui n’est pas sans déplaire à Herminie qui est originaire de Saint-Eustache et qui pourra alors se rapprocher de ses parents. La famille Pigeon s’installe donc sur la rue Clark, tout près de la rue Beaumont, à quelques rues au sud du Parc Jarry.

C’est dans la paroisse Saint-Jean-de-la-Croix que le jeune Arthur débute l’école à l’âge de six ans. Il ne passe toutefois que quelques années sur ses bancs, puisqu’il la quitte définitivement à l’âge de dix ans. Plusieurs raisons le motivent à rompre avec le monde de l’éducation. Tout d’abord, l’argent se fait rare en cette fin de siècle et tous les membres de la famille Pigeon qui peuvent travailler sont mis à contribution. Puis, il y a ce malencontreux accident qui, à six ans, lui a fait perdre l’usage de l’oeil droit, rendant la lecture plus difficile. À ces raisons s’ajoute le fait que depuis plusieurs mois, le jeune Arthur ne pense qu’à revenir en courant de l’école afin de s’amuser avec l’accordéon de son frère Honoré.

Quand i’ arrivait de l’école, i’ s’enfermait dans la chambre, i’ prenait l’accordéon de son frère et i’ commençait à zigonner avec ça. Son frère, i’ le savait pas. Sa mère, elle l’entendait pas. Elle le savait pas. Un moment donné, son frère pogne son accordéon, i’ commence à jouer. I’ dit « Heille ! I’ y a quelqu’un qui a touché à mon accordéon … est fausse ». […] Sa mère, qui était dure d’oreille, a dit qu’i’ a pas personne qui joue avec ça. « Bon, i’ dit, ben en tout cas, j’vais m’en acheter un autre ». Ça fait que mon grand-père lui dit « Heille ! Ton accordéon ? Qu’est-ce que tu fais avec ? ». « Est pas bonne » qui dit. « Ben passe moi la donc, m’a jouer avec ça moi ». « Ah ! I’ dit, prend la ». Mon grand-père, i’ commence à jouer [rires]. « Ah ! I’ dit, c’est toi mon verrat qui a joué dessus ».

Arthur partage depuis longtemps la passion musicale de son frère. Il le su it un peu partout en ville. Ils vont au Parc Jeanne-Mance où, tous les dimanches, plusieurs violoneux, accordéonistes et harmonicistes se rencontrent. La joyeuse assemblée demande toujours à Honoré de jouer sa Marche d’ouverture afin d’entamer la rencontre. Ils se rendent aussi au parc Sohmer [4] afin de s’amuser un peu, mais aussi pour y entendre la musique qui y est jouée. Arthur passe des heures à écouter les marches, les galops et les valses joués par la Bande de la Cité, la fanfare attitrée du parc. Il revient chez lui en chantonnant quelques airs, puis s’amuse à les reproduire sur l’accordéon Ludwig que son frère lui a donné.

Quelques années plus tard, soit vers l’âge de quatorze ans, Arthur devient membre à part entière des rencontres musicales du parc Jeanne-Mance. Il accompagne également son frère dans des soirées de danses où, ensemble ou a tour de rôle, ils assurent les frais de la musique.
C’est en 1900, au cours d’une soirée de danses dans le quartier Miles End, qu’Arthur fait la rencontre de la jeune Albina Cloutier. L’année suivante, ils décident d’unir leur destinée. Sept enfants naîtront de cette union : Arthur (1903), Philias (1905), Albina (1906), Laura (1908), Azilda (1909), Lucienne (1913) et Simonne (1916). Peu de temps après le mariage, le jeune couple s’établit sur la rue Saint-Dominique, près de la rue Bellechasse, et Arthur débute un emploi d’ouvrier à la scierie L. Villeneuve [5] qui est située à quelques pâtés de maisons de sa résidence. Le nombre sans cesse croissant de bouches à nourrir n’empêche pas Arthur de poursuivre ses activités musicales. Il accepte toujours les engagements, au plus grand plaisir des danseurs et de son épouse qui peut ainsi ajouter quelques dollars supplémentaires au budget familial. Et il fréquente toujours le Parc Sohmer où ses enfants peuvent s’amuser et lui, faire un peu de musique avec quelques amis. Parmi ceux-ci se trouve une certain P’tit Plante [6] qui est renommé être un très bon accordéoniste et avec lequel Arthur échange quelques mélodies.

Depuis le début de la Grande guerre, plusieurs amis ne cessent de lui rappeler qu’il pourrait sûrement trouver un emploi plus lucratif dans une usine d’armement. C’est ainsi qu’il quitte, en 1916, la scierie pour entreprendre un emploi de machiniste à l’usine Peter Lehey où l’on fabrique de l’armement militaire. Cette période de prospérité financière, où son salaire passe de huit à cent dix dollars par semaine, dure près de trente mois. Après la signature de l’armistice, le 11 novembre 1918, Arthur revient à son emploi précédent où il reste jusqu’en 1926. En cette année, il entre au Service de la voirie de la Ville de Montréal et, grâce à l’argent épargné au cours des dernières années, il fait l’acquisition d’une maison sur la rue Henri-Julien, près de la rue Villeray. La famille compte alors deux membres de moins puisque l’ainé de la famille a trouvé épouse l’année précédente et que la jeune Laura est décédée des suites d’une longue maladie quelques années plus tôt. Le second fils, Philias, épouse Alice Desnoyers en 1928. Et ainsi, les enfants quittent la maison paternelle au cours des dix années qui suivent.

L’année 1931 est marquée d’événements heureux pour Arthur Pigeon. Le 11 juin, sa bru Alice donne naissance aux jumeaux Philias et Marcel, ceux à qui il enseignera plus tard son répertoire musical. Puis, il fait la rencontre, à l’automne de la même année, de l’accordéoniste Alfred Montmarquette. Arthur Pigeon connait bien ce musicien pour l’avoir entendu à quelques reprises au Marché Bonsecour et au Monument-National, puis par l’entremise des disques qu’il avait gravés sur étiquette Starr. Les circonstances de cette première rencontre restent inconnues, mais il est un fait que les deux hommes se lient d’amitié et se communiquent leur répertoire.

Mon grand-père, i’ joue ben des morceaux de Montmarquette, mais à sa manière. Il l’écoutait jouer pis i’ arrangeait les morceaux au sa manière. Mon grand-père me disait "J’ai jamais essayé de copier personne. J’ai mon style à moi" » confiera, lors d’une entrevue, son petit-fils Marcel.

Une nouvelle étape de la vie musicale d’Arthur Pigeon débute en 1934. Cette année là, sa fille Lucienne épouse un jeune homme de la paroisse Saint-Édouard : Henri Wattier. Initié à la musique par son père et jouant le violon, Henri Wattier n’aura aucune difficulté à se faire accepter de son beau-père. Les deux hommes parlent le même langage, celui de la musique. Le couple Wattier emménage au deuxième étage de la maison de Pigeon et, après le travail, les deux hommes se rencontrent afin de faire un peu de musique. Arthur Pigeon, qui avait jusqu’alors joué presque toujours en solo forme maintenant équipe avec son gendre. Ceci ne sera pas sans occasionner quelques difficultés à Henri Wattier puisque son beau-père n’utilise qu’un accordéon en tonalité de Do, ce qui rend l’interprétation du répertoire plus complexe pour le violon.

Ensemble, ils acceptent quelques engagements où, selon les dires, ils soulèvent la foule. Le hasard de ces engagements leur fera rencontrer un petit homme jovial, monsieur Edmond Moreau. Celui-ci touche le piano avec aisance et a un impressionnant réseau de connaissances. Il devient le pianiste attitré du groupe. À l’été 1936, Moreau rencontre Monsieur Rose, gérant de la Compo Company Ltd. Il entreprend alors de le convaincre à inviter la nouvelle formation à passer une audition. La séance devait bien se dérouler puisque après quelques pourparlers, les hommes signent un premier contrat. La mise en marché du premier disque de la formation Les Trois Copains [7], pour le Noël de 1936, connaîtra un tel succès qu’ils poursuivront leurs enregistrements avec cette compagnie jusqu’en 1940.
Cette même année, le trio sera approché par la RCA Victor afin de réaliser une session d’enregistrement pour gravure ultérieure sur étiquette Bluebird. Le groupe devient Le Trio Pigeon [8] et enregistre dix titres qui sont en fait des reprises d’enregistrements préalablement réalisés avec la compagnie Compo. Tout au long de sa période d’enregistrement, le trio participe à quelques spectacles radiophoniques [9] en plus d’accepter régulièrement des engagements pour les soirées de danses.

Après sept années d’une vie musicale bien remplie, Arthur Pigeon réalise, en 1943, un autre rêve qu’il caresse depuis son enfance. Il quitte son emploi à la Ville de Montréal et fait l’acquisition d’une terre à quelques kilomètres de Saint-Canut. Il y fera principalement la culture du blé et de l’avoine jusqu’en 1952. Son activité musicale n’en sera pas pour autant délaissé puisqu’il continue à participer à des soirées musicales dans sa nouvelle région. De plus, il enseigne l’accordéon à ses petits-fils, Philias et Marcel, qui lui rendent fréquemment visite. Ceux-ci s’amusent avec l’accordéon de leur père depuis l’âge de douze ans. Ils ne disposent malheureusement que d’un seul instrument et chacun doit attendre son tour pour pratiquer. Lorsqu’ils se rendent à Saint-Canut, leur grand-père leur communique son répertoire et ceux-ci disposent alors de deux accordéons sur lesquels ils peuvent jouer à l’unisson.
Philias et Marcel sont des élèves talentueux qui assimilent rapidement le répertoire familial. À quinze ans, ils participent à leurs premières soirées de danses en tant que musiciens. L’année suivante, ils sont engagés pour des noces et autres occasions où la danse est à l’honneur. La carrière musicale des petits-fils sera toutefois interrompue en septembre 1951 lorsque Marcel épouse Rita Boucher.

Notes

[1Alfred Montmarquette (New York 1871 - Montréal 1944) est à l’époque un accordéoniste réputé de la région montréalaise

[2L’orthographe du prénom et du nom varie d’une inscription à l’autre dans les registres d’État civil. Ainsi apparaît-elle sous le nom d’Herménille Marineau en 1880, d’Hermine Mérineau en 1882 et d’Herminie Marineau en 1884. Les arrières-petits-enfants de celle-ci s’entendent toutefois sur le nom Herminie Mérineau.

[3Honoré est le parrain d’Arthur. Lors de l’inscription au registre, l’abbé F. H. Bélanger écrit Honoré Pigeon, mais celui-ci signe Honoré Hunault. Les membres de la famille lui donnent le sobriquet de Médée.

[4Cet important parc d’attraction montréalais, ouvert de 1889 à 1919, était situé au sud de la rue Notre-Dame, entre les rues Panet et Salaberry.

[5Fondée en 1875, la scierie L. Villeneuve, maintenant le centre de rénovation Villa Nova, est située au numéro 2 de la rue Bellechasse.

[6Il s’agit du montréalais Joseph Plante (1876-1947) qui participe régulièrement aux fêtes populaires tenues au Parc Sohmer de 1889 à 1919, année où le pavillon principal du parc fut détruit par un incendie.

[7Le numéro de série 16036 de l’étiquette Starr présente sur sa face A le Reel iroquois et sur sa face B, le Reel Saint-Camille.

[8Le numéro de série B-1204 de l’étiquette Bluebird présente sur sa face A le Set de Tarzan - 1ère partie qui est en fait le Reel Iroquois et sur la face B, le Set de Tarzan - 2e partie.

[9Ils participent, entre autres, à quelques émissions radiophoniques commanditées par la compagnie Living Room Furniture qui sont diffusées en direct du théâtre Château sur les ondes du poste CKAC.