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La danse au Poulailler (1)

Vol. 10, no. 3, Hiver 2007

par BROCHU Camille (Date de rédaction antérieure : février 2007).

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Une danse au Poulailler dans les années ‘80.

Nous vous présentons ici quelques extraits du mémoire de maîtrise de Camille Brochu intitulé Processes of Cultural Expression and Self-Definition in Quebecois Dance et rédigé en 1991 à l’Université de Californie à Los Angeles. Le mémoire de Camille repose sur quatre mois de recherche, menée dans la région limitrophe de la Beauce et des Bois-Francs, une région célèbre pour la pérennité, la richesse et l’originalité de ses traditions musicales et dansantes et pour le lieu mythique où elles se pratiquaient jusqu’à tout récemment « Le Poulailler » de Lysander Falls.

Nous privilégions ici les témoignages recueillis auprès des porteurs de cette tradition, les danseurs, les musiciens et les calleurs.

Le lieu

Baptisé Le Poulailler ou The Fowl en référence à sa fonction antérieure, le Pavillon Lysander est situé à environ huit milles de Sainte-Agathe et à cinq milles du village d’Inverness. Ne pouvant plus tirer profit de son entreprise, le propriétaire du bâtiment décida, en 1949, de le convertir en salle de danse. Depuis, chaque samedi soir durant les mois d’été, les adeptes de musique et de danse traditionnelles s’y retrouvent pour s’adonner à leur passe-temps préféré. Le bâtiment est situé dans un secteur boisé d’une aire de repos et de camping, non loin des chutes de la Rivière Bécancour, à proximité du pittoresque pont couvert de la Rivière Palmer. Par la route, on y accède en traversant un terrain de jeux et une aire de pique-nique gazonnée. La charpente aux dimensions imposantes, environ quatre-vingts pieds par trente, est presque entièrement confectionnée en bois, y compris le plancher de danse et les arcs du toit voûtée qui la plafonne.

En entrant on aperçoit au fond du hall une scène surélevée et ornée d’une énorme roue de charrette ; devant l’estrade, une piste de danse, vaste espace rectangulaire bordé sur deux côtés par des rangées de bancs continus ; juste à gauche, près de l’entrée, un petit comptoir muni de quatre tabourets et quelques tables fait de bonnes affaires avec la vente de bière et de casse-croûtes ; plus loin à gauche du hall et derrière la série de bancs, une rallonge de construction récente et meublée de tables et de chaises permet d’asseoir un plus grand nombre d’adeptes et de curieux. Ensemble, le plafond incliné, l’éclairage ambré et feutré, la structure de bois et ses ogives, contribuent à l’atmosphère chaleureuse des lieux, alors que son emplacement, en pleine nature, hors du temps et des contraintes du quotidien, procure au visiteur un sentiment d’évasion et de joie de vivre.

C’est une ambiance que tu r’trouves pas ailleurs, je pense. On dirait qu’rendus là-bas y s’défoulent. La bâtisse elle-même c’est typique, c’est vieux, c’est fait en bois ; (...) le paysage, c’est dans l’bois (…), t’as la paix, tu relaxes, t’oublies tout (…). J’pense qui en a beaucoup qui viennent pour ça à part de s’amuser. (Doris, 1990).

Au moment de mon séjour, le bâtiment et le camping appartenaient à un couple dans la jeune trentaine qui en gérait l’exploitation. Chaque samedi soir cet été là, Roland et sa femme Mélanie étaient postés à l’entrée pour nous accueillir et percevoir la très modique somme de quatre dollars qui servirait à dédommager musiciens et calleur. Le violoneux Lauréat Goulet, accompagné au piano électrique par sa femme Hélène et par Normand Gosselin à la guitare électrique étaient les musiciens attitrés du Poulailler ; mais ces derniers cédaient volontiers leur place aux musiciens de passage, qu’ils soient attendus ou qu’ils arrivent à l’improviste. Vers les neuf heures, ils sont déjà là, en train d’installer leurs micros et les haut-parleurs.

Alors que les habitués s’attardent à bavarder dans le stationnement arrière ou à commander une première consommation, d’autres s’empressent de réclamer leur place habituelle ; les places de choix, adjacentes au côté gauche de l’estrade où se positionne le calleur, étant réservées aux danseurs les plus chevronnés. C’est le moment de s’enquérir des dernières nouvelles et, peut-être, de présenter un nouveau venu à de vieilles connaissances.

On arrive à la Fowl le samedi soir, Lauréat pis Hélène sont arrivés ; Mélanie pis Roland qui nous r’çoivent toujours avec le sourire ; on voit arriver les amis, pis me semble qu’on les voit tous placés à même place ; pis quand un vient pas, ben mon Dieu est-ce qu’y a été malade ? Qu’est-ce qui s’est passé cette semaine, y’est pas v’nu ? Ça dit tous bonsoir, ça s’connaît tous (...) on s’sent chez nous ; c’est une autre famille.(Thérèse, 1990).

Bien que ces soirées dansantes soient ouvertes au grand public et à tous les groupes d’âge, il est clair à première vue que la moyenne d’âge se situe entre cinquante et quatre-vingt-dix ans, répartie à peu près également entre hommes et femmes. Dans cet amalgame de Québécois francophones et d’Irlandais anglophones, certains sont issus de mariages mixtes et parlent les deux langues ; alors que d’autres ne parlent que leur langue maternelle.

En principe, la prérogative de l’homme l’autorise à inviter une nouvelle partenaire à chaque nouvelle danse ou à conserver la même durant toute la soirée ; de plus, certaines règles de conduite s’appliquent aux nouveaux venus, et aux étrangers en particulier, une présentation en bonne et due forme par un tiers est nécessaire avant que l’on puisse inviter une inconnue à danser. C’est alors à la femme d’accorder sa compagnie ou de décliner l’offre.

Tu pouvais garder l’même [partenaire], ça dépend, si y’a quelqu’un qui t’adonnait bien. Y savaient qu’on était là pour s’amuser(...). Si un chum v’nait te d’mander pour danser pis si tu y allais pas, bein des fois y’aimait pas ça trop pis y boudait pis ça s’passait. On était tous des amis en fin d’compte, on avait bein du plaisir. (Doris, 1990).

Les hommes ou les femmes dont le conjoint ne partage pas le même engouement pour la danse peuvent danser avec un autre membre de la famille ou un proche sans enfreindre les conventions, ou s’en tenir aux plaisirs de l’observation et la socialisation

Un ami que quelqu’un de Saint-Jean-de-Brébeuf m’ont présenté parce que sa femme a l’aime pas danser(...) Pis lui y voulait apprendre (...). Y’a tellement d’femmes qui aiment danser pis sont gênées d’se l’ver pour y aller(...). Y a des hommes qui vont là, eux autres aussi pour regarder seulement, pis y veulent pas danser. Fait qu’on va pas les bâdrer(...), ça les gêne. (Thérèse, 1990).

Bien que les conquêtes amoureuses ne constituent pas la fonction première d’une soirée de danse, il arrive parfois que l’amitié et l’intimité des rapports qui se développent entre certains partenaires mènent avec le temps à des fréquentations soutenues ou à un mariage.

Quand tu danses, t’as pas l’temps de penser à d’autres choses ; mais par après, peut-être (...). Quand j’étais jeune, y’en avait qu’après on sortait ensemble (...) ça dépend (...). De mes amies qui v’naient là ont marié leur danseur. (Doris, 1990).

Kenneth, un calleur de longue date, me confiait qu’il se passe bien plus sur le plancher de danse qu’il n’y paraît ; par contre, tout geste ou comportement jugé déplacé risque de susciter les commérages et les railleries.

This new couple in there last week, the short man in the white hair, I knew it couldn’t be his wife cause she was after him too much (...) too close (...). Some of the fellows are always lookin at the floor but they have terribly long hands ! (Kenneth, 1990). - Ce nouveau couple de la semaine dernière, l’homme de petite taille aux cheveux blancs, je savais que ça ne pouvait pas être sa femme car elle lui courrait trop après (...). Elle se collait trop à lui (...). Certains danseurs ne font que regarder le plancher, mais ils ont les mains terriblement longues !

Déroulement de la soirée typique

Les veillées du Poulailler se composent de trois formes de danses distinctes  : une majorité de sets carrés, entrecoupés de valses et de polkas et, en fin de soirée si l’ambiance s’y prête, des prestations de gigue individuellement ou avec un partenaire. Cependant, il est clair dans l’esprit de tous que les sets carrés constituent l’essentiel de la soirée, les valses et les polkas servant plutôt à procurer quelques minutes de répit au calleur et aux musiciens. Beaucoup de danseurs, en fait, saisissaient ces moments de pause pour quitter le plancher de danse et se livrer à quelques libations, avant de replonger dans le prochain set.

Une veillée typique débute vers neuf heures trente et permet d’enchaîner sept ou huit sets, chacun durant entre dix à douze minutes. Comme si une phase de réchauffement était nécessaire à l’envol de la soirée, il se peut que seulement deux ou trois formations de quatre couples prennent part au premier set. Mais une fois la première valse exécutée, la veillée atteint sa vitesse de croisière et le bâtiment entier résonne d’un mélange de musique électrifiée, d’appels rythmiques du calleur, de jeux de pieds percutants et du murmure des spectateurs. Mis à part une courte pause d’environ quinze minutes vers dix heures trente et une brève accalmie vers minuit pour le tirage des prix d’entrée, la danse se poursuit souvent jusqu’à une ou deux heures du matin.

Eighty years old, (...) they dance and dance every one, they get their money’s worth. (Kenneth 1990). - Malgré leurs quatre-vingts printemps, (...) ils ne manquent pas une seule danse ; ils en prennent pour leur argent (Kenneth 1990).
On n’en manquait pas une(...). Moi, le plus que j’ai vu c’est huit danses en deux parties, ça faisait seize ; pis les parties sont quand même assez longues (...). On commençait vers neuf heures, pis dans c’temps là ct’est à peu près à une heure qu’ça arrêtait ; ça faisait d’la danse. (Doris 1990).

Certains soirs, la piste de danse suffit à peine à contenir le nombre de danseurs, surtout lorsque des musiciens ou un calleur de renom sont attendus ; alors la chaleur et l’humidité, alliées à la chaleur des corps et la fumée de cigarettes rendent l’air ambiant quasi irrespirable.

Si aucune règle précise ne régit la disposition des sets sur la piste de danse, l’espace adjacent à la scène est tacitement revendiqué par les deux sets regroupant les plus habiles et les plus fervents danseurs. En outre, le set qui prend place à gauche, faisant face directement au calleur, aide ce dernier à ajuster ses calls et sert de référence aux couples moins expérimentés pour effectuer correctement leurs enchaînements.

If I don’t get in the right set(...) the others are all finished and you’re not finished yet(...) that’s why they have me start off all the time(...). You gotta have a set in front of you that dances that and never mind the rest. (Kenneth 1990). - Si je ne prends pas le bon set (...) les autres ont tous finis et vous n’avez pas encore fini (...) c’est pourquoi ils me font commencer tout le temps (...). Vous devez avoir un set devant vous qui sait bien danser et ne pas faire attention aux autres.

Être le couple meneur, ou le premier couple, dans un set, suppose donc son poids de responsabilité et exige la vigilance de la part de tous les danseurs impliqués.

Ça a toujours été la mentalité qui avait là-bas. Ceux qui savaient pas danser y restaient en arrière ; les bons qui étaient sûrs d’eux autres, y s’en allaient en avant... Assez souvent les sets d’en arrière y r’gardent l’autre (...) parce qu’assez souvent y’en a qui comprennent pas l’calleur (…). C’est vrai qu’on entend mieux en avant aussi. (Doris 1990).

Mis à part quelques mots de français ici et là, le call au Poulailler est exclusivement en anglais. Or, plusieurs francophones ne comprenant pas cette langue, ils doivent donc se fier au langage corporel des autres danseurs et à une sorte d’unisson organique qui se crée entre les sets.

The French they don’t understand the calls in English, you see. Only the old ones that used to. Once they start they know them all (...). It takes one set in the front that knows it and you just watch that (...) if you’re goin with the music, and the dancers are goin with the music, so if there’s one makes a mistake and don’t come back as that beat comes on, you’re lost, you may as well stop. (Kenneth 1990). - Les Français ne comprennent pas les calls en anglais, vous voyez. Seulement les plus âgés y sont habitués. Lorsqu’ils commencent ils les savent déjà tous. Ça nécessite un set en avant qui s’y connaisse, et vous ne regardez que celui-là. Si vous suivez bien la musique, et que les danseurs suivent aussi la musique, et que quelqu’un fasse une erreur, et ne revienne pas au bon moment, vous êtes perdu, il vaut mieux arrêter.

Le rôle du calleur ne se limite pas à proférer des phrases rythmiques au micro ; il doit en quelque sorte servir d’intermédiaire entre les danseurs et les musiciens et agir comme hôte et maître de cérémonie durant toute la soirée. Seule l’arrivée d’un calleur de passage lui permettra de prendre une pause l’espace d’un ou deux sets. Puisque les danseurs comptent sur ses indications pour l’exécution harmonieuse des figures de danses, caller nécessite un esprit clair, une bonne concentration et une endurance à toute épreuve.

Quand je sais que je vais caller (...). Vendredi soir vous avez vu, je n’ai pas touché à une damnée bière ; et je me suis préparé pour cela et j’ai pris du « Seven-up » jusqu’à la seconde pause. Alors j’ai su que je pouvais me rendre à la fin, je me suis alors ouvert une bouteille de bière, parce qu’il ne restait que quatre sets. (Kenneth 1990).

Les musiciens, pour leur part, comptent sur le calleur pour leur dicter l’ordre et le choix des pièces musicales. Les calleurs attitrés du Poulailler ont le double avantage d’être eux-mêmes musiciens et danseurs ; possédant un sens aigu du mouvement et de vastes connaissances musicales, ils excellent dans l’art de souligner vocalement chaque geste ou déplacement et cela, au grand plaisir des danseurs.

Comme c’est le cas pour le call, jouer d’un instrument de musique une veillée toute entière est une tâche exigeante qui laisse peu de temps pour la socialisation. Fréquemment sollicités pour accélérer le tempo, les accompagnateurs n’ont de répit que l’espace d’une valse ou d’un air en 6/8. Le vaste choix des airs utilisés pour accompagner les danses est généralement laissé au violoneux ou au calleur, les rythmes alternant entre les reels (2/4 ou 4/4) et les jigs (6/8). Les mélodies comportent généralement deux phrases musicales, chacune étant répétée deux fois selon la formule AABB. Certaines danses, parmi les plus anciennes, sont accompagnées de mélodies spécifiques, bien que cette pratique semble être en perdition.

La plupart des musiciens, comme Lauréat Goulet, jouent un air différent pour chacune des trois parties de danse ; mais, certains préfèrent enchaîner deux ou trois pièces lors d’une même partie, ou passer d’une mélodie en 6/8 à un reel. En règle générale, et selon l’empressement des danseurs à former leurs sets, le calleur laissera s’écouler une ou deux phrases musicales avant de lancer le premier call. Cela permet d’installer le tempo qui restera constant tout au long de la danse, entre 116 et 130 pulsations par minute. Les figures de danse correspondent généralement au phrasé musical, c’est-à-dire à trente-deux ou à un multiple de trente-deux mesures. Cependant, chaque calleur se permet de subtils ajustements dans le nombre de temps alloués à chaque figure, selon la capacité des danseurs ou leurs niveaux d’énergie.