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La danse en Nouvelle-France

Vol. 5, no. 1, Été 2000

par CHARTRAND Pierre

Que dansait-on en Nouvelle-France, à Québec, à Montréal, à Trois-Rivières ? De quelle manière se déroulaient les bals de l’Intendant Bigot [1] ou de Mme De Bégon [2] , et quel type de société rejoignaient-ils ? Telles sont les questions auxquelles nous tenterons de répondre dans la mesure des connaissances actuelles, et en nous attardant surtout aux danses de bal. [3]

La période visée va de 1650 à 1750. Avant cela, la colonie en est encore à ses balbutiements et ne s’est guère donné les moyens nécessaires au développement des arts. Après 1750, la Guerre de Sept Ans et la Conquête par l’Angleterre marqueront une rupture (lente mais sensible) dans la danse et la musique comme dans le reste de la culture francophone d’Amérique. Un siècle donc, riche et fort intéressant, mettant en scène une société parvenue à maturité (surtout au XVIIIe s), remarquable sous plusieurs aspects.

La société en Nouvelle-France et le Choc des patois

Démographiquement, la Nouvelle-France s’affirme à partir de 1663, lorsque le gouvernement royal reprend le contrôle. Seulement 400 colons se sont établis sur les rives du Saint-Laurent entre 1627 à 1663, et 6 habitants sur 10 étaient des immigrants en 1663. Maigre bilan donc. L’arrivée des 800 Filles du Roy dans la décennie qui suivra donnera le coup d’envoi au peuplement, suivi par l’arrivée des troupes de la marine entre 1683 et 1693, puis des troupes de terre pour la Guerre de Sept Ans (1756-1763). Ces trois principales vagues d’immigrations ont fourni la moitié des immigrants qui s’installèrent chez nous avant 1760.

Il va de soi que les 9/10 de ces arrivants sont d’origine française. Leur provenance régionale est cependant fort diversifiée. Presque toutes les régions de France ont fourni leur quote-part d’immigrants, mais de façon très inégale. Les Charentes et le Poitou sont en tête, puis, à égalité, la Normandie et l’Île-de-France. Les autres régions se partagent le reste... Cette diversité dans la provenance des immigrants aura un impact important sur la nouvelle société en train de se former en terre d’Amérique. Les traits culturels propres à chaque province française ne pourront facilement persister et se reproduire dans une communauté où se côtoient constamment Normands, Charentais, Poitevins et Parisiens.

Ce qui est advenu à la langue en Nouvelle-France (le fameux « Choc des patois ») n’est qu’un exemple parmi d’autres du brassage culturel propre à cette colonie. Rappelons que quantité d’observateurs de l’époque mentionnent le français très « métropolitain » en usage en Nouvelle-France : Le père Charlevoix note que « Nulle part ailleurs on ne parle plus purement notre langue. On ne remarque même ici aucun accent » [4] . Bougainville s’exprime dans les mêmes termes : « ils parlent avec aisance... leur accent est aussi bon qu’à Paris ». [5] Pierre Kalm semble même en souffrir, n’étant pas français lui-même, car il remarque que les canadiennes « sont très portées à rire des fautes de langage des étrangers. Il s’ensuit de là que les belles dames du Canada ne peuvent entendre aucun barbarisme ni expression inusitée sans rire » [6] . Cela n’est pas une question de classe puisque, comme le dit Montcalm : « J’ai observé que les paysans canadiens parlent très bien le français » [7] . Ainsi, bien qu’un bon nombre de « patoisants » se soient établis en Nouvelle-France, cette société naissante n’avait d’autre choix pour communiquer que d’utiliser le français « moderne » de l’époque, contemporain à l’immigration. Le français moderne fut ainsi la langue d’usage dans l’ensemble de la Nouvelle-France bien avant que ce soit le cas en France !

IMMIGRATION EN NOUVELLE-FRANCE
(provenance par période d’arrivée)

Pays 1608-1679 1680-1699 1700-1729 1730-1765 dans l’ensemble
FRANCE 98,8 92,4 76,1 85,7 90,2
Bretagne 2,5 6,0 5,8 6,4 4,8
Normandie 22,5 8,9 3,9 9,7 13,6
Paris 17,5 11,1 12,1 10,0 13,3
Loire 8,4 5,6 5,4 5,2 6,5
Nord 2,5 1,5 1,9 4,9 3,2
Est 3,3 2,9 4,8 13,7 7,2
Poitou-Charentes 29,1 28,1 19,8 11,0 21,3
Centre 2,0 5,6 3,1 3,9 3,3
Sud 3,4 13,0 10,9 20,4 11,6
Indéterminée 7,7 9,7 8,3 0,3 5,4
ACADIE 0,1 2,2 5,8 6,5 3,4
PAYS D’EN HAUT - 0,2 5,9 0,5 1,1
COLONIES ANGLAISES - 2,0 5,2 0,3 1,1
EUROPE (sauf France) 0,8 2,7 4,6 5,3 3,1
AMÉRINDIENS* 0,3 0,5 2,1 1,0 0,9
AUTRES - - 0,3 0,7 0,3
TOTAL 100 100 100 100 100
en nombre absolu 3808 1205 1437 3496 9946

Le Choc des danses

Ce qui advint au langage des immigrants est sans doute comparable à ce qui se produisit pour divers autres traits culturels. Il est effectivement peu probable que des formes très régionales de danses aient pu survivre dans cette société au terreau si peu homogène. Celle-ci accueillait d’autant plus facilement les nouveautés parisiennes que les anciennes danses régionales ne rencontraient pas une communauté assez large pouvant les pratiquer. Si la danse est généralement reconnue comme le miroir fidèle de la société qui l’accueille, c’est qu’elle exige de celle-ci un accord parfait de ses membres autour d’une pratique dansée particulière. Ce n’est pas le cas, par exemple, de la littérature orale ou de la chanson qui peuvent plus facilement persister dans un milieu restreint (un individu, une famille...). Il y aurait donc eu un « choc des danses » parallèlement à celui des patois.

Les sources concernant le bal sont peu nombreuses, surtout au XVIIe s. qui était très austère, surtout à Montréal. C’est du moins ce qu’exprime le baron de La Hontan à propos de son séjour à Montréal en 1685 : « pour ce qui est de la vie que je mène, elle n’est guère conforme ni à mon âge, ni à mon humeur. Le plus grand plaisir que j’ai eu cet hiver, ça été de chasser avec les Algonkins [...] J’ai passé en ville le reste de la mauvaise saison, et je l’ai passé le plus désagréablement du monde. Vous avez au moins en Europe les divertissements du Carnaval, mais c’est ici un carême perpétuel » [8] . Québec avait cependant la réputation d’être une ville plus « joyeuse » que Montréal, contrôlé par les Sulpiciens... Il est aussi vrai que l’excédent de la population masculine n’encourage guère la fréquentation des bals. Ce n’est que vers la fin du siècle, grâce aux filles du Roy que l’équilibre s’établira. Le XVIIIe s.sera plus propice à la danse grâce à plusieurs facteurs : une population plus dense et mieux établie, un équilibre hommes/femmes raisonnable, une richesse matérielle permettant la pratique des arts...

Mais quelles sont ces danses modernes, à la mode parisienne, qui ont si facilement pris racines en sol d’Amérique ? Incontestablement la contredanse, qui faisait fureur à partir du début XVIIIe s., et bien sûr le menuet qui était la danse à l’honneur depuis le dernier quart du XVIIe s. . Les relations de Madame de Bégon nous renseignent fort utilement à ce sujet. Ainsi, elle écrit le 20 janvier 1749 : « Dîner chez M. de Lantagnac. Y assistent M. Varin et de Noyan, sans oublier Deschambault "qui a porté de bons vins" [...] on y chante sauvage et on se prépare à aller au bal couler son menuet » [9] . La même année, elle ajoutera : « Il est heureux, cher fils, pour tous ceux qui se livrent à la danse, qu’ils soient deux jours à se reposer, car je crois qu’ils en mourraient : ils sont partis ce matin du bal à 6 heures. Je ne doute point qu’une partie de tout cela ne fasse point de Pâques et surtout ceux qui iront à la comédie qui doit se jouer les 3 derniers jours gras. Toutes les dames et demoiselles de la ville étaient hier priées, jusqu’à M. du Vivier qui a dansé jusqu’à ce matin. De Muy me disait après dîner qu’il ne voulait plus que sa femme et sa fille y fussent et qu’il ne convenait point de passer les nuits à danser et dormir le jour, pendant que le saint sacrement est exposé » [10] . Il ne semble pas avoir de distinction de classes lors ces bals. L’« Habitant » comme le seigneur y participent. Cela n’est que le reflet de la société somme toute aisée et égalitaire établie sur les rives du Saint-Laurent. S’il y a des bals il y a aussi des cours de danse. On sait qu’un certain Louis Renault enseigna la danse à Montréal, de 1737 à 1749 [11] . En 1748, Mme de Bégon écrit : J’ai une nouvelle à te dire ; c’est que Martel et sa femme apprennent à danser, [...] ce n’est pas tout, Landriève apprend aussi et pour s’accoutumer aux grandes façons, il donne un bal aujourd’hui [...] Ce bal se donne chez la Poudret où demeure Landriève » [12] .

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Le Menuet des canadiens
Par Georges Hériot, 1807, Galerie Nationale du Canada. Bien que postérieure à la période qui nous préoccupe, cette peinture illustre bien le mélange des couches sociales lors du bal. On peut observer un « habitant » à gauche, près du violoniste, tandis que d’autres participants sont nettement des bourgeois.

De son côté, le manuscrit intitulé « Livre de contredanses avec les figures » trouvé au Séminaire de Trois-Rivières, nous décrit sommairement 61 contredanses. Datant approximativement du milieu du siècle, il nous confirme que la danse d’ici n’est guère différente de celle qu’on pratiquait alors en France. Précisons cependant que ces contredanses du XVIIIe s. dansées chez nous ont peu de liens avec celles qui sont encore pratiquées dans nos milieux traditionnels. Celles-ci sont essentiellement des contredanses d’origine irlandaise ou écossaise, de forme tardive (XIXe s.), sans le principe de progression à 2, à 4 ou à 6 propre aux contredanses anciennes, et ne se dansent point en nombre illimité de danseurs [13] . Les contredanses pratiquées en Nouvelle-France sont par contre dans la lignée des Country dances britanniques importées en France, ainsi qu’aux États-Unis. Elles prendront le nom de Contradances chez nos voisins du Sud, et persisteront dans leur répertoire traditionnel.

Aucune de nos danses traditionnelles ne tire directement ses sources des danses pratiquées chez nous aux XVIIe et XVIIIe s. Notre tradition dansée nous vient essentiellement du XIXe s. C’est que la pratique dansée en Amérique française semble avoir subi deux chocs majeurs :

- le premier lors de l’immigration des colons français aux XVIIe et XVIIIe siècles, ne permettant pas, comme on vient de le voir, la survie des pratiques régionales françaises ;

- le second se produira après la Conquête qui, par la force des choses, favorisera les emprunts aux traditions irlandaises et écossaises principalement, et de façon secondaire aux traditions britanniques et américaines.

Notes

[1Né à Bordeaux en 1703, Intendant de la Nouvelle-France de 1748 à 1760, décédé à Neuchâtel (suisse) en 1778.

[2Veuve de Claude-Michel Bégon, gouverneur de Trois-Rivières. Elle s’installe à Montréal après le décès de son mari, en avril 1748. L’ensemble de sa correspondance est adressé à son gendre, qu’elle appelle « cher fils »...

[3Il n’y eu sans doute que très peu de danse théâtrale durant le siècle qui nous préoccupe (1650-1750), sauf, peut-être, dans quelques « intermèdes » présentés au XVIIe s. à Québec, ou autres pièces théâtrales au XVIIIe s.

[4CHARLEVOIX P.F.X. de, « Histoire et description générale de la Nouvelle-France, avec le Journal Historique d’un Voyage fait par ordre du Roi dans l’Amérique Septentrionale ». 3 vols. Paris 1744.

[5BOUGAINVILLE, « Mémoire sur l’état de la Nouvelle-France », 1757, RAPQ, 1923-1924, p. 61.

[6L.W. Marchand, éd., « Voyages de Pierre Kalm dans l’Amérique septentrionale », p. 6. Montréal, 1880.

[7Casgrain, H.-R., « Journal du Marquis de Montcalm durant ses campagnes au Canada de 1756 à 1759 ». Québec, 1895.

[8LA HONTAN, Louis-Armand DE LOM D’ARCE, baron de, « Un Outre-mer au XVIIe siècle : voyages au Canada du baron de La Hontan et de ses notes, par François de Nion », Paris, Plon, 1900, p. 102.

[9« Correspondance de Madame de Bégon », RAPQ, 1934-1935, p. 14.

[10« Correspondance de Madame de Bégon », RAPQ, 1934-1935, p. 37.

[11ANQM, Le Pailleur, 18 juin 1737. « Louis Renault dit Duval... » ; Simmonet, 19 mai 1749. « Louis Renault dit Duval ».

[12« Correspondance de Madame de Bégon », RAPQ, 1934-1935, p. 27.

[13Pour plus de détails, consulter CHARTRAND Pierre, « Du set au cotillon... (introduction à la danse traditionnelle québécoise et à ses genres) », in « Les Cahiers Mnémo », vol. 1, Éd. Mnémo, Drummondville, 1999, 101 p.