La danse traditionnelle québécoise et sa musique d’accompagnement

Par Simone Voyer et Ginette Tremblay. Vol. 5, no. 4, Printemps 2001

par CHARTRAND Pierre

Vient de paraître La Danse traditionnelle québécoise, et sa musique d’accompagnement, par Simonne Voyer et Gynette Tremblay, aux Éditions de l’IQRC (Institut Québécois de Recherche sur la Culture). Il s’agit d’une édition de très bonne facture, largement illustrée, avec plusieurs planches en couleurs, cartes, photos anciennes et récentes.

Le livre comporte deux parties : la première s’intitule Héritage et influence et la seconde Présence et survivance. En partie I on traite des origines de la danse en général, depuis le Moyen-Âge jusqu’au XXe siècle, en passant par la Nouvelle-France et le Régime Anglais. Présence et survivance expose les différents types de danses québécoises, avec les caractéristiques et les origines de chacune. Suivent un (trop) court chapitre sur L’interprétation musicale, et un autre sur Le temps et le lieu de la danse. Le sous-titre du livre (et sa musique d’accompagnement) n’est guère justifié par le contenu : on n’y traite pas des différents genres propres à notre musique de danse (galope, reel, marches, clog, valse) et de leur relation avec les danses elle-mêmes. L’ensemble des textes relatifs à la danse au Québec est fort intéressant, bien appuyé par des citations pertinentes. En cela nous retrouvons la qualité du travail auquel Mme Voyer nous a habitués avec sa Danse traditionnelle dans l’Est du Canada : Quadrille et cotillon. [1]

Les informations relatives à la danse avant la Nouvelle-France (en France, en Angleterre, durant le Moyen-Âge) sont malheureusement beaucoup moins précises et souvent erronées. Ainsi la carole, la ronde et le branle nous y sont présentés comme « danses originelles » (p.14), suggérant que ces trois danses sont contemporaines l’une de l’autre. D’une part, la « ronde » n’est pas une appellation connue au Moyen-Âge ; on parle de « carole » lorsque le cercle est fermé, et de « tresque » lorsqu’il est ouvert. Le fait que les auteures parlent de « carole... en forme de tresque (chaîne linéaire ou serpentine) ou de ronde (ouverte ou fermée) », (p. 14), génère la confusion. Celle-ci s’amplifie lorsqu’on ajoute le branle à ces « danses originelles » : le branle n’est pas une danse médiévale comme la carole et la tresque (attestées au Moyen-Âge central et après), mais bien une danse de la Renaissance du XVIe siècle [2]. Plus de trois siècles séparent donc le branle de la carole et de la tresque.

Lorsqu’on arrive en sol d’Amérique (Au temps de la Nouvelle-France p.27) tout devient beaucoup plus crédible et précis. Quantité de citations nous décrivent de manière convaincante la pratique et la transmission de la danse du XVIIe au XXe siècle. Celle de Chateaubriand parlant d’un maître à danser chez les Iroquois est tout à fait savoureuse (p.55) ! La fin du premier chapitre portant sur les interdits du clergé catholique est aussi très bien documentée.

Le deuxième chapitre est beaucoup plus convaincant et étoffé. On y trouve un tableau très intéressant des Danses enseignées au Québec dans la première moitié du XIXe siècle, relevant les noms de ces journaux, les années de parution, et le détail des annonces (p.78).

La présentation de chaque type de danse traditionnelle souffre cependant des mêmes lacunes observées au premier chapitre : plus on recule dans le temps et plus l’information est douteuse. En écrivant : La contredanse anglaise, connue en Angleterre dès le XVIe siècle sous le nom de country dance, est une danse gaie et légère, dans laquelle les couples se placent en vis-à-vis pour former une colonne. (p.81), les auteures assimilent erronément l’ensemble des Country dance d’Angleterre aux Longways (danses en « colonne » ou sur 2 lignes se faisant face), qui n’en sont qu’une des multiples facettes (voir tableau ci-joint). Aucune des Country Dances observées par la reine Elizabeth à la fin XVIe siècle ne sont des Longways [3]. Lorsque John Playford publie son English Dancing Master en 1651, le Longway « as many as will » (à nombre indéfini de couples) [4] n’est encore qu’un genre (presque mineur) parmi les divers types de danses décrites, tous sous l’appellation de Country Dance [5]. Ce n’est qu’à la fin du XVIIe siècle que le Longway éradiquera les autres genres pour demeurer le seul à s’exporter sur le Continent. Lorsque les Français importeront la Country dance (fin XVIIe s.) elle sera devenue, depuis peu, synonyme de Longway.

L’autre erreur consiste à confondre le Longway « as many as will » (ou contredanse anglaise) avec nos contredanses québécoises. Les contredanses anglaises (telles qu’adoptées en France) mettaient en action un nombre indéfini de couples qui progressaient qui vers le haut, qui vers le bas de la danse [6]. Les contredanses québécoises, telles que décrites à la page 80, font généralement descendre le premier couple directement au bas de la danse, tandis que tous les autres remontent d’une place. De plus, elles ne comportent jamais un nombre indéfini de couples, mais s’exécutent généralement à 4 couples, parfois à 8. Elles représentent en fait une forme tardive (XIXe siècle) de la contredanse britannique, qui nous serait venue d’Écosse et d’Irlande. [7] Quant à la « descendance » des contredanses anglaises du type « as many as will », c’est dans les fameuses Contradance de la Nouvelle-Angleterre (États-Unis) qu’on la rencontre.

Telle que présentée dans cet ouvrage, l’histoire de la naissance du cotillon laisse aussi perplexe : En 1705, Louis Pécour, danseur et compositeur des ballets de l’Opéra, en collaboration avec Feuillet, publient des chorégraphies de nouvelles danses cotillons ou danses à quatre (p.85-86). D’une part le Cotillon n’est nullement une création de Pécour. Il s’agit en fait d’une danse déjà à la mode que Feuillet se sent tenu de publier pour les raisons suivantes : « Le Cotillon, quoique danse ancienne, est aujourd’hui si à la mode à la Cour, que j’ai cru ne pouvoir me dispenser de la joindre à ce petit Recüeil, c’est une manière de branle à quatre que toute sorte de personnes peuvent danser sans même avoir appris » [8]. En fait, la danse en question portait le titre de Cotillon (puisque dansée sur l’air de la chanson Ma commère quand je danse / mon cotillon va-t-il bien) et le sous-titre de Danse à quatre. Le Cotillon n’est donc pas encore un genre de danse, et Feuillet ne publie donc pas une « nouvelle danse cotillon »... Ce n’est que suite à son succès et à la publication du Cotillon Nouveau, du Cotillon de Suresne, puis du Cotillon des Fêtes de Thalie en 1714 (qui se dansent tous à huit) que le cotillon devient lentement un genre de danse typiquement français, qui prendra le nom de contredanse française pour se distinguer de la contredanse anglaise [9].

La section traitant des sets carrés est très instructive. C’est un vaste sujet sur lequel on n’a guère écrit. L’influence du cotillon est évidente, celle des « rounds » progressifs est probable (surtout lorsqu’on pense aux sets à 6, 8 ou 12 couples de la Gatineau). Les auteures attribuent aux câlleurs un rôle qui semble un peu excessif, en le décrivant comme ayant toute liberté dans l’agencement des figures (p.99). Un tel rôle n’est pas attesté dans le milieu traditionnel, où la communauté répète toujours la même danse de veillée en veillée, le câlleur devant s’en tenir à cette structure connue et acceptée de tous. Sur ce point on n’observe guère de différence dans le milieu « revivaliste », où sont généralement « câllées » des versions traditionnelles de danses collectées ici et là.

La section sur le reel survole de façon assez concise ce genre de danse. L’hypothèse avancée sur l’introduction du Brandy au Québec par l’entremise des maîtres à danser, entre autres par Antoine Rod, demanderait évidemment plus de développement, tant il semble au moins aussi probable qu’il provienne de la tradition populaire des immigrants des Îles britanniques.

Le passage sur la gigue est plutôt succinct. Il y est dit à deux reprises qu’elle peut s’exécuter sur des mesures en 6/8, 12/8 ou même 9/8 (forme inexistante au Québec), tandis que la mesure la plus populaire chez nous, le reel en 2/4, n’y est nulle part mentionnée. On fait remonter son origine au règne d’Élisabeth (par une citation p.105, dont la source est inconnue), confondant, comme il est fréquent, le terme jig avec notre mot « gigue ». Plusieurs types de danses britanniques portèrent le nom de jig. Le théâtre Élisabéthain comportait souvent, à la fin ou au milieu de la pièce, un « entracte » dansé et chanté par un « fou ». Ce qu’on appelle généralement les Elizabethan Jigs. L’acteur William Kempt (de la troupe de Shakespeare) en a immortalisé le genre par sa fameuse randonnée dansée (voir aussi Kemps Jeeg dans J.Playford 1651). Les écrits et gravures de l’époque nous montre que ces danses se rapprochaient assez des morris dance que l’on connaît aujourd’hui. Chose certaine, il ne s’agit nullement de danse de pas percussive appelée « gigue » chez nous, stepdancing chez les irlandais et clogging chez les anglais et américains .

Quant au chapitre des danses de salon, on y reprend la thèse à présent réfutée de « la volte, ancêtre de la valse XIXe siècle ». On fait même remonter la valse au XIIe siècle, en Provence ! Il est maintenant généralement admis qu’elle dérive probablement du Ländler allemand ou autrichien, et il est surtout accepté qu’elle n’est en aucun cas reliée à la volte. [10] Rappelons que celle-ci n’est qu’une variante de la gaillarde Renaissance, qu’elle n’a jamais été une danse de couple fermée, et que sa mesure et son pas s’étendent sur 6 temps (comme toutes les gaillardes) avec un soupir au cinquième temps, le tout dans un style très sauté et énergique. Rien de commun avec la valse...

Malgré toutes les réserves énoncées ci-dessus, ce bel ouvrage nous livre des informations essentielles à la compréhension de notre danse traditionnelle, de surcroît agrémentées de fort belles illustrations. Les parties traitant de la danse de chez nous sont généralement bien documentées et fort pertinentes. Cela peut donc constituer une introduction intéressante à notre danse populaire, à son évolution en terre d’Amérique, et au contexte social dans lequel elle évoluait. Il est cependant dommage que les auteures aient voulu s’engager dans le sentier fort périlleux des origines lointaines de notre danse...

Notes

[1La Danse traditionnelle dans l’Est du Canada : Quadrille et cotillon, VOYER Simonne, Coll. Ethnologie de l’Amérique française, PUL, Québec, 1986.

[2On revient sur cette idée insolite du branle médiéval à la p.87 : Au Moyen Âge, les gens du peuple dansaient surtout des branles et des rondes.... ainsi qu’à la page 152 (Repères chronologiques) : Au Moyen-Âge, le branle donne naissance, en Angleterre, à la country-dance...

[3À ce sujet consulter Dancing in the Inns of Court, CUNNIGHAM James P., Jordan & Son Ltd, 1965. Également Practise for Dauncinge. Some Almans and Pavan, England 1570-1650, PUGLIESE, Patri & CASAZZA, Joseph, Cambridge Mass, 1980.

[4signifiant une colonne à nombre indéfini de couples

[5on y retrouve des « Rounds for as many as will » (progressifs ou non), des « Rounds for eight, for six », des « Squares for eight, for Four », des « Longways for six, for eight », des danses pour 2 hommes et quatre femmes, certaines sans formation particulière, d’autres relevant plus du mime ou du jeu.

[6Généralement en faisant descendre les couples impairs et monter les couples pairs (ce qu’on appelle Contredanse à 4, puisque que la progression nécessite 4 danseurs).

[7Pour plus de détails sur nos contredanses consulter Du set au cotillon (introduction à la danse traditionnelle québécoise et à ses genres) CHARTRAND, Pierre, in Cahiers Mnémo, vol.1, Éd. Mnémo, Drummondville, 1999. Également disponible sur le site du Centre Mnémo : Du set au cotillon

[8IIIe Recueil de Dance de Bal pour l’année 1706. Recueillies et mises à jour par Mr Feuillet, Mre de Dance, auteur de la Chrorégraphie (texte en Avertissement).

[9Pour plus de détails sur le cotillon, consulter « La Contredanse et les renouvellements de la danse française », GUILCHER, Jean-Michel, Mouton, Paris, 1969, pp.72-85 (Naissance et développement du cotillon).

[10À ce sujet consulter la brillante réponse de Jean-Michel Guilcher et de Yvon Guilcher à la publication du livre La Valse, de Rémi Hess. L’étude des Guilcher est parue dans L’histoire de la danse, parent pauvre de la recherche, collection Isatis, Cahiers d’ethnomusicologie régionale n°3, Conservatoire Occitan, 1994 (ISBN 2-9508474-0-4).



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