La vie culturelle des Anglo-Gaspésiens à Montréal et ses environs depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Vol.15, no.1, Été 2014

par Glenn Patterson

PNG - 520.2 ko
Neil Mackay. Coll. Tina Norris et Danny DeVouge

Dans cet article, je présente un survol de la culture de la musique et de la danse de la communauté anglo-gaspésienne qui s’est installée dans les environs de Montréal et de la Vallée de la Châteauguay, après la deuxième Guerre mondiale. Entre 2005 et 2012, j’ai étudié et j’ai travaillé comme ingénieur à Montréal et j’ai habité à Notre-Dame-de-Grâce et à Ville-Marie (deux arrondissements de Montréal). C’est durant cette période que j’ai eu la chance de rencontrer les gens de cette communauté dans les bars ‘country’ du coin. Un soir en 2006, à la célèbre soirée « Hillbilly Night » du Wheel Club sur le Boulevard Cavendish (N.D.G), j’ai été quelque peu surpris quand une dame anglophone, septuagénaire et vraie « membre » du club, m’a abordé juste après avoir joué un reel des Appalaches. Elle a alors commencé à me parler de tous les bons violoneux qu’elle avait côtoyés lors de sa jeunesse à Gaspé. Ayant personnellement grandi en Ontario, je ne savais rien à l’époque des communautés anglophones des régions du Québec. Étant un violoneux et un passionné du folklore, je me suis alors intéressé à la musique des Anglo-Gaspésiens. À quoi pouvait bien ressembler leur musique ? Était-elle différente de la musique de leurs voisins francophones en Gaspésie ou d’ailleurs dans la province ?

Deux ans plus tard, lorsque j’étais animateur à une session bluegrass et old-time country à Grumpy’s Bar sur la rue Bishop à Montréal, un guitariste du nom de Brian Morris m’a dit un soir que son père, Erskine Morris, avait été violoneux dans un village irlandais en Gaspésie. Je me suis alors rappelé la dame rencontrée au Wheel Club, et lui ai demandé s’il avait des enregistrements de son père. Après quelques mois, il m’a envoyé le premier enregistrement de certains airs de son père. J’ai été étonné de la qualité de la musique, de la performance et du caractère québécois de l’interprétation, malgré les titres locaux (par exemple « Tommy Rooney’s Jig », « Fat Molasses » et « Queen’s Reel »). Je m’attendais à quelque chose de plus « amateur », inspiré des bons violoneux célèbres comme Don Messer et Ned Landry. Mais j’entendais une musique intensément syncopée et contrôlée, accompagnée par la podorythmie, et avec le violon réaccordé « en vielle » ou « en grondeuse ».

Erskine Morris est né en 1913 dans le village de Douglastown, situé au bout de la péninsule Gaspésienne sur la Baie de Gaspé, en face de la côte de Forillon. Comme Laura Risk l’a écrit dans le Bulletin Mnémo d’hiver 2013, la culture de Douglastown et celle des villages voisins (entre la côte de Forillon et Percé) s’est développée pendant les 19e et 20e siècles dans un milieu où diverses cultures se sont mêlées, soit celles des francophones du Québec et de France, des loyalistes des États-Unis, des gens des îles Anglo-normandes, des Irlandais, des Écossais, et des Britanniques. Erskine était d’une famille de 10 enfants et il a quitté l’école à l’âge de 10 ans pour aider son père Edgar dans la pêche et l’industrie du bois. Sa mère, Béatrice Fortin, a transmis, par l’entremise de la turlutte, les premiers airs à son fils lorsqu’il avait treize ans. Brian Morris affirme que la première pièce que son père a apprise de cette façon a été « Fat Molasses », un reel en trois temps qui était bien connu parmi les vieux violoneux de Douglastown et de ses environs (l’harmoniciste Louis Blanchette a enregistré une mélodie similaire sous le titre « Reel de Windsor Mills » en 1938). Il a bientôt commencé son apprentissage avec deux violoneux, les frères Joe et Charlie Drody, nés dans le dernier quart du 19e siècle. Il les fréquenta pendant son adolescence, et apprit beaucoup des pièces locales qu’il garda dans son répertoire tout le long de sa vie. Ce qui fait d’Erskine un violoneux un peu unique parmi ceux que j’ai rencontrés ou au sujet desquels j’ai fait des recherches dans cette communauté.

PNG - 479.1 ko
Erskine Morris. Coll. Brian Morris

L’histoire de la vie d’Erskine Morris reflète une trajectoire commune à un grand nombre de Gaspésiens depuis la Deuxième Guerre mondiale, c’est-à-dire : l’exode vers les grandes villes pour gagner leur vie, que ce soit au Québec, au Canada, ou aux États-Unis. Après être revenu à la vie civile, Erskine déménagea à Montréal avec sa nouvelle épouse, Kyra Grant de Douglastown. Erskine travaillait au port de Montréal et Kyra comme couturière sur la rue Saint-Alexandre. Mais Erskine avait toujours rêvé de la vie agricole. Deux ans plus tard (1947) grâce à un prêt des anciens combattants, ils achetèrent une ferme à Powerscourt (proche de Huntingdon) dans la Vallée de la Châteauguay au sud de Montréal. C’est là qu’ils ont élevé leurs trois enfants. Brian Morris se souvient des nombreuses occasions où il entendait son père jouer du violon.

Glenn : Quand ton père jouait de la musique là-bas [à Powerscourt], jouait-il avec d’autres musiciens ?
Brian : Non, mais il y avait toujours des gens arrivant de Montréal. Et tous les Gaspésiens vivant autour de Montréal venaient souvent chez nous pour écouter son violon. Et pour la danse aussi. Et pour le party…
Glenn : Il y avait plusieurs musiciens qui venaient le visiter ?
Brian : Pas vraiment beaucoup de musiciens. Seulement quelques-uns. La plupart venaient pour fêter, danser et boire, et écouter du violon toute la nuit. Et ça arrivait souvent. C’était ainsi chaque weekend de l’été… Quand il y avait des gens qui passaient, ils disaient : « Hey, Erskine, on veut écouter le violon et on veut danser ». On déplaçait alors la table dans le coin.
Glenn : Dirais-tu qu’il jouait chaque jour ou quelquefois par semaine ?
Brian : Je ne sais pas, il travaillait fort, tu sais. Je ne sais pas s’il jouait chaque jour, mais certainement les weekends.
Glenn : Est-ce qu’il gardait son répertoire et sa forme seulement en jouant pour les partys ou est-ce qu’il apprenait de nouvelles pièces et essayait d’améliorer son jeu ?
Brian : Il n’apprenait pas beaucoup des nouvelles tounes là-bas [à Powerscourt] parce qu’il n’avait pas d’enregistrements. On n’en avait pas beaucoup, tu sais. Mais il avait toutes les tounes en tête et travaillait là-dessus de mémoire. J’étais si jeune que je ne me souviens pas vraiment. Tout ce dont je me souviens c’est qu’il était sur la galerie et que nous jouions dans le jardin. Je me souviens d’entendre cette toune, « The Shannon Reel », et ça m’est resté…

Après une quinzaine d’années à Powerscourt, au début des années 60, la famille a déménagé à Verdun, dans le sud-ouest de Montréal, région où il y avait une communauté d’Anglo-Gaspésiens provenant des villages situés entre la côte de Forillon et la ville de Percé. Erskine travaillait comme concierge et est devenu bénévole dévoué au Montreal Association for the Blind (MAB) à N.D.G. On habitait au-dessus d’un magasin à Verdun et c’est à cette époque qu’Erskine a commencé à enregistrer sa musique, au début sur les bobines « reel-to-reel » et plus tard sur les cassettes compactes. Il a fait environ une soixantaine d’enregistrements entre 1959 et 1997, seul, dans le salon ou la cuisine. Je crois que ces enregistrements reflètent le développement de son jeu au violon. Les premiers enregistrements, faits entre 1959 et 1980, présentent un répertoire basé sur les pièces apprises dans les environs de Douglastown. Elles sont exécutées dans le style local, souvent avec le violon réaccordé en Ré ou en La. Il y a aussi quelques pièces qu’il a apprises d’enregistrements de célèbres violoneux québécois, tels Jean Carignan, Isidore Soucy, Joseph Allard, et Ti-Blanc Richard. Erskine a décidé de prendre sa retraite à Cambridge (Ontario), suite aux tensions linguistiques de la fin des années 70 à Montréal. Il vécut à Cambridge jusqu’à son décès en 1997. Cette période marqua un élargissement rapide de son répertoire, puisqu’il apprenait de nouvelles pièces d’après des sources commerciales de l’époque, comme celles de Graham Townsend et Andy DeJarlis. À côté de ces nouvelles pièces (jouées quand même dans son style unique), on trouve toujours les vieilles pièces qu’Erskine a apprises de ses mentors Joe et Charlie Drody. Brian Morris m’a aussi dit que les enregistrements que faisait Erskine ont influencé son jeu : après en avoir fait un, il écoutait toute la cassette et jouait avec l’enregistrement pour évaluer ses performances et ses interprétations (Morris 2011). Je crois aussi que ses enregistrements ont joué un rôle social auprès de sa famille et de la communauté gaspésienne de plus en plus dispersée à travers le continent. Il faisait plusieurs copies de chaque enregistrement et les expédiait aux membres de sa famille à Gaspé et ailleurs qui s’ennuyaient de ces vieilles mélodies. Ces copies étaient alors recopiées et renvoyées aux autres amis et relations. C’est ainsi qu’aujourd’hui, on peut trouver des copies d’enregistrements d’Erskine dans quantité de foyers gaspésiens, partout à travers le Canada.

Inspirés par sa musique, Brian et moi avons commencé, en mars 2010, un blogue sur Erskine et la musique de sa communauté. C’est par ce projet que j’ai commencé à fréquenter les Gaspésiens(ne)s dans la région du grand Montréal. En cherchant des informations sur la musique, Brian a mentionné que la fille de Joe Drody (le mentor principal de son père) habitait à Howick, dans la Vallée de la Châteauguay (située en Montérégie). Je l’ai rencontrée pour la première fois en mai 2010 chez elle, où on a eu une « jam session » de près de huit heures, et où elle a partagé ses beaux souvenirs relatifs aux musiciens et danseurs de Douglastown et des environs. Brigid est une guitariste qui se spécialise surtout dans l’accompagnement des violoneux, un talent qu’elle met en valeur depuis sept décennies. Elle est renommée dans ses deux communautés (la Gaspésie et la Vallée de la Châteauguay) et au festival annuel à Pembroke (Ontario) où elle est la guitariste préférée de nombreux violoneux. Avec sa guitare, une copie d’un Gibson Jumbo, cette petite femme accompagne les reels avec son style mêlant une forte basse marchante et des accords grattés rapides.

Brigid Miller

Brigid s’est installée à Howick à la fin des années 60 et a gardé ses traditions musicales en visitant sa terre natale chaque année. Je crois que Brigid est un bon exemple d’une musicienne reliant plusieurs communautés d’origine géographique, culturelle et linguistique diverses. Anglophone unilingue, elle accompagne souvent les violoneux francophones en Montérégie, parmi lesquels elle compte certains de ses meilleurs amis et musiciens préférés (par exemple Jean-Paul Laplante, Michel Mallette, Claude Demers, et Gérald Giroux). Elle est en soi un carrefour de différentes cultures : celle des Anglo-Gaspésiens (incluant ceux installés à Montréal), celle des anglophones de la Vallée de la Châteauguay, et celle des francophones de la Montérégie. C’est grâce à elle que beaucoup des gens — musiciens, danseurs, ou amateurs de musique traditionnelle — de ces diverses communautés se connaissent mieux et continuent aujourd’hui de partager un même patrimoine par leurs activités culturelles tels les danses, les spectacles, les jam sessions, ou les festivals.

JPEG - 939.4 ko
Brigid Miller. Coll. Glenn Patterson

Brigid et son époux Jimmy Miller (de Wakeham, paroisse de Gaspé) font partie d’un groupe d’Anglo-Gaspésiens habitant les environs de Montréal, et qui vont au festival « Pembroke Old Time Fiddle and Step Dancing » qui se tient annuellement la semaine avant la fête du Travail. Généralement, le groupe arrive au Festival le soir, avant que le parc de roulottes n’ouvre. Le lendemain matin, ils commencent à installer leur fameuse « Gaspé Tent » (la tente des Gaspésiens). Il s’agit d’un chapiteau constitué de bâches, comprenant un petit étage surélevé pour une rangée des musiciens, une plate-forme pour les sets carrés et les gigueurs, et un terrain gazonné pour les spectateurs. Depuis 1981, plusieurs douzaines des roulottes s’installent autour de leur tente pendant cette semaine qui sert de grand rassemblement pour des Anglo-Gaspésiens (musiciens, spectateurs, et leurs familles), qu’ils demeurent encore en Gaspésie (ce qui est de moins en moins le cas au fil des ans) ou qu’ils viennent d’ailleurs en Amérique du Nord. Il y en a qui viennent du Nevada, de Colombie-Britannique, et du New Jersey par exemple. Il y a cependant de moins en moins de musiciens présents, tandis que le nombre de spectateurs augmente et représente maintenant la majorité. Dans son ensemble, cette semaine soutient et promeut la vie culturelle de cette communauté. Je dirais que les jeux de cartes et la bouffe traditionnelle gaspésienne — incluant le fameux « Fish Supper » (les galettes de morue salée et séchée) offert le samedi soir — sont aussi importants que la musique et la danse. Toujours humble, Brigid joue néanmoins un rôle clé pour ce rassemblement parce qu’elle est toujours prête à partager ses talents avec les violoneux des autres tentes qui visitent la Gaspé Tent pour un après-midi ou une soirée de musique. Brigid a la réputation d’une musicienne qui ne s’arrête pas de jouer une fois qu’elle a commencé et qui a vu bien des soirées se terminer au petit matin.

Neil MacKay

Neil MacKay est un des plus importants musiciens de la communauté anglo-gaspésienne de Montréal, et cela depuis 25 ans. Neil est fermier et violoneux de Saint-Urbain-Premier dans la Vallée de la Châteauguay. Il a grandi entouré par la musique de sa famille : ses deux parents jouaient du violon, ainsi que ses trois oncles et ses cinq tantes maternelles. Inspiré par la musique de Don Messer et Graham Townsend, il joue dans le style « old-time » popularisé dans sa région pendant les années 30 et 40.

Bien qu’il habite dans le village voisin de Brigid, il l’a rencontrée au festival à Pembroke pendant les années 80. Brigid est la guitariste préférée de Neil lorsqu’il joue pour une fête privée dans leur région. Ils jouent également ensemble à chaque année pour la « 4H Square Dance Competition » à Ormstown. Neil invite parfois Brigid à jouer dans son ensemble « The Neil MacKay Band » pour les concerts et pour les danses.

Neil s’est rapidement intégré à la vie culturelle des Anglo-Gaspésiens(ne)s de Montréal et est devenu le principal violoneux pour divers événements, tels les « Gaspé Parties » qui se tenaient à Verdun entre les années 70 et 90. Ces danses avaient lieu trois à quatre fois par année dans plusieurs salles à Ville-Émard et Verdun, notamment à la Salle Poissant à Verdun et l’Église anglicane St. John the Divine, où on pouvait voir entre 90 et 100 danseurs rassemblés (Girard-Snowman 2014). Avec Bob Fuller et Jeannie Arsenault qui l’accompagnaient, Neil jouait pour les sets carrés où, sans câlleur, chaque set dansait sa propre danse. Neil estime qu’il a joué pour les « Gaspé parties » à Verdun pendant huit ou neuf ans. Beaucoup des Gaspésiens que j’ai rencontrés m’ont dit que Neil était « leur » violoneux, ce qui montre l’importante place qu’il tient dans leur vie culturelle à Montréal.

Neil a lui-même pris conscience de l’importance qu’a prise la communauté gaspésienne de Montréal pour sa carrière de musicien lors les trois dernières décennies. Il a d’ailleurs composé deux reels sur son album « Chateauguay Valley Airs » pour rendre hommage à la communauté : « The Gaspé Party » est inspirée par toutes ces danses à Verdun et « Gary’s Fiddle » honore une des figures les plus importantes de cette communauté, Gary Snowman, gigueur, guitariste, et violoneux de l’Anse-à-Brillant qui demeure à Verdun depuis 1964. Lors d’un projet d’histoire orale que j’ai fait en juin et juillet 2013, j’ai demandé à Neil sa motivation à composer son reel « The Gaspé Party ». Il m’a dit :
« Tu sais, j’ai joué pour beaucoup, beaucoup de « Gaspé parties ». Et si vous êtes déjà allé à un « Gaspé party », ça bouge ! Tu ne joues pas de gigue, ni de valse. Tu dois jouer quelque chose de rapide parce que toute la soirée se passe rapidement. Et en regardant les danseurs, tu comprends quel genre de musique il faut… Il faut que ça soit rapide et que ça marche. Et quand je l’ai enregistré, l’ingénieur Dougie Trineer m’a dit : oui, je pense à Gaspé lorsque j’écoute cela. ». Je pense bien qu’on l’avait. (MacKay 2013) »

Références
Girard-Snowman, Mary. 2014. Personal communication, June 9, 2014.
MacKay, Neill. 2013. Oral History Interview. In StoryNet, edited by Glenn Patterson : StoryNet Productions (Quebec Anglophone Heritage Network).
Morris, Brian. 2011. Personal interview. edited by Glenn Patterson.