La vie musicale en Nouvelle-France

Vol. 8, no. 2, Hiver 2004

par PLANTE Gilles

On a longtemps cru que les rigueurs de la vie en Nouvelle-France n’avaient pas permis à nos ancêtres de mener des activités culturelles très élaborées. Certes, nos livres d’histoire nous ont habitués à voir tout ce beau monde se jeter à genoux et chanter le Te Deum. Et chacun sait que l’Intendant Bigot dilapidait les fonds publics à organiser des bals. En dehors de cela, à peu près rien sur la musique.

En 1975, Willy Amtmann, un musicologue d’origine autrichienne, vivant au Canada, publie Music in Canada, 1600-1875. Le titre implique un grand intérêt pour la musique en Nouvelle-France, puisque le régime français a duré de 1600 à 1760. Mais curieusement, ce livre, pourtant riche en pistes de toutes sortes, qui avait recensé des sources importantes, conclut que, somme toute, il ne s’était passé que peu de musique en Nouvelle-France, impliquant que la véritable « civilisation » n’avait commencé qu’après la conquête. C’est en partie pour démentir ces affirmations que des chercheurs québécois ont systématiquement fouillé les archives dans le but de démontrer qu’il y avait eu une vie avant la vie Anglaise.

Allant au-delà du Journal des Jésuites et des Lettres de Mme Bégon, déjà étudiés par Amtmann, ils ont dépouillé Actes notariés, Correspondances, Archives paroissiales, Statuts et règlements du Chapître de Québec, Annales des communautés religieuses, Comptes et Inventaires des marchands… Ils ont aussi étudié les œuvres musicales manuscrites ou imprimées qui se retrouvent dans les archives, faisant en passant des découvertes importantes telles ce Livre d’orgue de Montréal remis en lumière par Mme Gallat-Morin. Après 20 ans de recherches, est né ce livre : La vie musicale en Nouvelle-France.

Il se divise en deux parties : La musique religieuse et La musique en société. C’est Jean-Pierre Pinson qui s’est chargé de la musique religieuse. Il retrace et décrit dans le détail le chant dans les communautés religieuses et dans les paroisses. Utilisant comme sources les Règlements journaliers, Les Rituels, les Cérémonials, les Règles et Constitutions des communautés, etc., il montre que la musique est présente dans les offices religieux, qu’elle devient de plus en plus élaborée avec le temps malgré une certaine réticence face à l’usage des instruments de musique à l‘église, et malgré un Mgr de Laval plutôt austère !

Une étude des manuscrits de musique conservés dans les institutions démontre aussi que tous les genres s’y sont pratiqués : le plain-chant ancien ou grégorien ; le plain-chant « musical » alors en vogue dans certains milieux français : des œuvres de plain-chant nouvellement composées par des auteurs tels que Dumont et Nivers ; les motets dans le style français d’époque, à une ou plusieurs voix, les chants en faux-bourdon, les cantiques polyphoniques…

Le tableau de la musique religieuse est complété par trois articles intéressants :

1) L’orgue, les organistes et la musique d’orgue par Elisabeth Gallat-Morin : tout ce qu’il faut savoir sur les instruments, leurs facteurs, la musique et ceux qui en ont joué.

2) Le petit motet chez les Ursulines et à l’Hôtel Dieu de Québec par Erich Schwandt. À Québec on suivait de près la mode de la Cour de France et on avait une gourmandise pour les œuvres de Charpentier, Campra, Bernier, Delalande. Toutefois les effectifs de la Cour dépassaient largement ce qu’on pouvait s’offrir dans les communautés de Québec. Alors on adaptait les œuvres originales en les simplifiant, éliminant la basse, réduisant la polyphonie pour en faire un solo etc., ce qui permettait de jouer des œuvres de compositeurs à la mode et qui indique aussi que ces œuvres ont bel et bien pénétré en Nouvelle-France. [1]

3) Les Amérindiens, les missionnaires et la musique européenne par Paul-André Dubois. Les missionnaires ont utilisé avec efficacité la musique pour attacher les Amérindiens à la religion. Ils ont écrit hymnes, cantiques et motets en langues amérindiennes : huronne, iroquoise, montagnaise, abénaquise. Une vingtaine de manuscrits sont présentement connus. Ils contiennent des textes amérindiens sur des airs de chant grégorien ou des cantiques connus, mais aussi des monodies originales, des hymnes en faux-bourdon, des motets à plusieurs voix… Tout un monde qui s’ouvre à notre connaissance. [2]

C’est Elisabeth Gallat-Morin qui traite de la musique en société. Cette partie du livre fait le point sur les activités musicales non-religieuses en Nouvelle-France. On y décrit ces activités : danses, bals, concerts, chants en société, les acteurs de la vie musicale, tant amateurs que professionnels, leur répertoire, leurs instruments. Le tout est fait à partir d’actes notariés, d’inventaires après décès, de journaux intimes, de correspondances personnelles, et non pas à partir de documents provenant de France et « donc a dû se trouver en Nouvelle-France à un moment donné… »

Certes on se réfère volontiers à la vie musicale dans les provinces françaises pour éclairer des faits demeurés fragmentaires dans les textes d’ici, mais tout ce qui est décrit est authentiquement Nouvelle-France. Quant aux problèmes et richesses de la tradition orale, ils sont présentés dans un texte de Conrad Laforte qui prend comme témoin les chansons de canotiers. Le livre comporte près de 600 pages. Il est bien « ficelé », avec table détaillée, bibliographie, notes, annexes et un index très complet, en somme tout l’appareillage scientifique nécessaire. Il se présente sous forme de chapitres qui sont en fait des articles indépendants, qu’on peut lire et comprendre sans avoir nécessairement abordé les autres articles. On peut l’utiliser comme ouvrage de référence. Cela a toutefois obligé les rédacteurs à des redites lorsqu’on passe d’un chapitre à l’autre. Ainsi un même texte de Mme Bégon ou du Journal des Jésuites peut se retrouver commenté trois ou quatre fois de suite, selon le point de vue de chaque article. Ceci laisse supposer que les textes-témoins vraiment significatifs sont plutôt rares. J’en conclus ceci : la vie en Nouvelle-France était riche de manifestations musicales, mais on a peu écrit sur le sujet car les conditions de vie difficiles ne permettaient pas à tous de relater leurs activités journalières, fussent-elles musicales.

Notes

[1On peut entendre sur le disque Nouvelle-France de l’Ensemble Claude-Gervaise un Motet pour le St-Sacrement : Ornate Aras qui est une réduction en solo d’une œuvre à deux voix et basse continue de N. Bernier. (Oratorio ORCD 4114)

[2On peut entendre quelques-unes de ces œuvres en langue amérindienne sur le disque : Le chant de la Jérusalem des terres froides, Studio de musique ancienne de Montréal, ( Les chemins du baroque en Nouvelle-France, K6 17052)