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Le conte : un virage pour aller de l’avant

Parue en hiver 2017, Vol. 18 No.2

par Rochette, Nicolas

Toutes les semaines on entend que tel film au récit un brin fantastique est un conte magnifique, que tel chanteur à la parole bien déliée est un grand conteur. Le conte devient le thème d’installations interactives sur la Place des festivals à Montréal [1]. Puis est repris par les experts en marketing qui en font du storytelling. Le conte est omniprésent, tout parent l’a réalisé. Et pourtant qui autour de vous peut nommer plus de deux conteurs ?

Ce constat désolant est probablement semblable en musique ou en danse traditionnelles. Mais à de nombreux égards les enjeux ne sont pas les mêmes. Le marché d’un musicien traditionnel est celui de la musique, tout comme les métiers d’arts pour plusieurs porteurs de savoir-faire artisanal. Et puis on arrive au conte et l’on se demande bien quel est son marché ? L’un serait tenté de répondre en pensant au théâtre, à l’humour peut-être. Mais on constate vite que ce sont d’autres arts ; lorsque quelqu’un se déplace pour du conte, il ne vient pas pour un monologue de théâtre. Au-delà du marché, le conte a un public à se créer.

Rarement un musicien trad doit expliquer qu’est-ce que la musique. Le conteur, trad ou pas, définit le conte à chaque fois qu’on lui demande ce qu’il fait dans la vie.

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Jocelyn Bérubé, premier conteur professionnel du Québec et Christian-Marie Pons, professeur et co-fondateur du RCQ.

Ne vous méprenez pas : je ne cherche pas à démontrer que l’un est en meilleure ou en pire posture que l’autre. Simplement que les défis auxquels chacun fait face ne relèvent pas des mêmes problèmes.

Ceux du conte sont en grande partie attribuables au fait qu’il y a 25 ans à peine, le Québec ne comptait que deux conteurs professionnels, soit Jocelyn Bérubé et Alain Lamontagne. On ne parle d’un milieu du conte que depuis la deuxième moitié des années 1990. De nombreux bouillonnements ont permis son établissement, mais beaucoup reste encore à construire.

Pour l’instant, le conte au Québec s’appuie sur deux assises pour se développer : les conteurs et les diffuseurs spécialisés (festivals de conte, soirées de conte mensuelles...). Au début des années 2000 est venue s’ajouter le Regroupement du conte au Québec comme organisme de service et de soutien au milieu. Mais depuis, trop peu de nouvelles infrastructures ont vu le jour.

Du côté des artistes

Je me souviens d’une conteuse de plus de 15 ans d’expérience me lançant avec toute l’ironie du monde : « Mon dernier spectacle est un hit ! J’en suis à 10 représentations sur deux ans ! ». Quand on pense que seulement pour la phase de rodage, un nouveau spectacle d’humour bénéficie de plus de représentations, on comprend tout le chemin à parcourir pour nos conteurs d’ici.

Depuis bien longtemps, les uns blâment les diffuseurs généralistes de ne pas leur laisser de place, d’autres accusent la qualité trop faible des propositions dû au manque de moyens. Mais un constat a fait surface il y a moins d’un an et s’est vérifié lors du Colloque 2017 du RCQ qui s’est penché sur ces problématiques.

Si les auteurs ont des éditeurs, les artistes visuels des galeristes, les conteurs, ne dépendent que d’eux-mêmes pour vendre leurs productions. Et ils ne bénéficient pas du soutien de l’État consenti aux organismes de productions et de création en théâtre et en danse (essentiellement contemporaine). Bien que les comparaisons soient toujours un peu boiteuses, il n’en demeure pas moins que le conteur est toujours laissé à lui-même pour accomplir des tâches qui ne relèvent pas du tout de ses compétences de créateur. Plusieurs ont tenté de recourir à des agents ou des gérants. Mais ces derniers sont formés à évoluer dans une industrie et leur principal défi est de faire face à la compétition des autres artistes proposant un produit « similaire ». Nombreux sont ceux qui ont refuser de travailler avec des conteurs parce qu’il n’y avait pas de marché déjà en place. Et pourtant n’est-ce pas là une opportunité !

Depuis le début de ce texte, vous avez peut-être eu une pensée pour Fred Pellerin. Si c’est le cas, vous vous dites que lui, il a réussi à percer alors pourquoi pas d’autres ? En effet. Et cette question, beaucoup se la posent. Lui-même parle d’un phénomène qu’il ne comprend pas. Il espérait vraiment que d’autres conteurs puissent suivre.

Du côté des organismes

Un grand problème demeure pour les organismes en conte : le manque d’effectif. En effet pour l’ensemble de ces 23 organismes [2], dont 60% sont des festivals annuels, on ne compte qu’une poignée de travailleurs culturels. En termes d’heures salariées, notre milieu repose sur l’équivalent de six employés à temps plein. Un nombre ridiculement peu élevé qui est l’équivalent de ce qu’a un seul grand diffuseur ... pour son équipe de communication !

On pourrait résumer en disant que les organismes et les conteurs ont un problème de ressources humaines. Voilà.

Du côté des solutions

En novembre dernier, des dizaines d’intervenants se sont réunis à l’invitation du RCQ pour réfléchir sur ces constats. Au sortir de cette journée de réflexion, il était clair pour tous qu’il revenait au milieu du conte de se redresser les manches et de modifier ses façons de faire pour changer la donne.

Il est nécessaire que des infrastructures soient mises en place pour soutenir le développement de la discipline, car les artistes et organisateurs sont trop souvent à bout de ressources. Ces infrastructures sont multiples. On peut penser à la mise en place d’une formation reconnue pour conteur, afin qu’il n’y ait pas que l’autodidactie [3]. On pense aussi à la mise en place d’un centre de soutien aux conteurs qui leur fournirait des ressources humaines spécialisés pour leur administration ou la vente de leur spectacle.

Le milieu du conte doit nécessairement changer ses façons de faire et de penser s’il veut continuer à se développer. Dans l’article de Patricia Ho-Yi Wang qui suit celui-ci, vous verrez que cela va jusqu’à s’intéresser aux enjeux plus vastes de notre société et ainsi participer aux grands débats qui animent le Québec.

J’entends souvent que le conte est un art millénaire et qu’il ne mourra certainement pas demain. Ce souffle nouveau qui animera notre milieu dans les prochaines années fera tout pour s’en assurer.

Notes

[1Luminothérapie du Quartier des spectacles, décembre 2016 à janvier 2017

[2Les organismes répertoriés d’après les plus récentes données du Regroupement du conte au Québec :
- Les Productions du Diable Vert (Dimanches du conte)
- Productions Les filles d’Aliénor
- Les AmiEs Imaginaires
- Édition Blanchebruine (Contes du littoral)
- Festival interculturel du conte du Québec
- Festival des contes maltés
- Maison natale de Louis-Fréchette / Festival international du conte Jos Violon
- Fondation Diane Robertson (Festival de contes et légendes Atalukan)
- Festival de contes et légendes en Abitibi-Temiscamingue
- Festival international Contes en îles 
- Le Printemps des beaux parleurs
- Festival de contes et légendes de l’Innucadie
- Compagnons de la mise en valeur du patrimoine vivant de Trois-Pistoles (Le Rendes-vous des grandes-gueules de Trois-Pistoles)
- Planète Rebelle
- Théâtre de L’Esquisse
- Conteurs de la lièvre
- Cercle des conteurs de Gatineau
- Cercle des conteurs du Haut-Saint-Laurent
- Regroupement du conte au Québec
- Maison des arts de la parole
- Les Semeurs de contes
- Territoire 9
- La Quadrature

[3Comme aucune formation initiale (sur plus d’un an) n’existe, tous les conteurs doivent apprendre à se former à partir de la base tout en menant une carrière.