Le contexte de la danse traditionnelle.

La danse traditionnelle au Québec, par Robert-Lionel Séguin. Vol. 3, no. 1, Été 1998

par LESSARD Denis

Toute recherche en danses traditionnelles ne peut s’élaborer, à mon avis, sans prendre en compte le contexte dans lequel évolue l’art populaire en général. Qu’il soit saisonnier, lié aux fêtes du calendrier ou aux rites de passage, ce contexte doit être considéré comme partie intégrante de toute manifestation artistique au sein d’un peuple. Il suffit de relever le grand nombre d’anecdotes ou les descriptions détaillées de fêtes et de divertissements qui émaillent les comptes rendus de cueillette ou les exposés des chercheurs, pour se rendre à une évidence : la danse traditionnelle se manifeste toujours dans un contexte particulier.

L’ouvrage de Robert-Lionel Séguin, La danse traditionnelle au Québec, illustre bien ce contexte de danse et pourrait fournir un outil indispensable au chercheur. Malgré l’absence de description technique des danses, on y fait une large place à une certaine mise en situation et à une description intéressante du contexte dans lequel elles évoluent. On y retrouve de nombreuses références à l’histoire où abondent les témoignages "sur le vif" qui mettent en relief ce même contexte.

Ce qui apparaît intéressant chez R.-L. Séguin, c’est le soin qu’il prend pour situer les occasions de danse et le milieu (les gens) où elle évolue. Que ce soit le contexte défavorable, (isolement, mode de vie, surpopulation masculine etc), ou favorable, (diminution de la traite des fourrures, sédentarisation, nombreuses garnisons, implantation des lieux de commerce etc.), on retrouve ici une belle illustration de la danse durant le Régime français. Le Régime anglais d’autre part ne sera pas en reste, puisqu’on y retrouve de nombreux témoignages de voyageurs anglais ou écossais qui décrivent le peuple canadien comme celui "aimant le plus à danser", (p. 39). On fait même mention de la présence de "maîtres à danser" qui se sont illustrés au sein de la bourgeoisie des XVIIIe et XIXe siècles.

Selon R.-L. Séguin, malgré la "vindicte" des autorités civiles et religieuses des Régimes français et anglais, le peuple ne cessera pas de s’adonner aux plaisirs de la danse. Et cette interdiction, parfois soulignée jusqu’à la "menace de maladies vénériennes", (p.48), s’étendra au sein de toutes les couches de la société jusqu’au milieu du XXe siècle. R.L. Séguin appuie ses affirmations sur un grand nombre de témoignages : de Mme Bégon, en passant par les prônes du dimanche et les innombrables admonestations retrouvées dans la littérature religieuse. Ici on peut comprendre une certaine dispersion des témoignages qui nous éloigne parfois des danses elles-mêmes, puisque pratiquement tous les rassemblements joyeux de la société se terminaient par des danses. Séguin en fait de nombreuses descriptions dans le chapitre intitulé "Quand danse-t-on ?" (p.99). Veillées, noces, fêtes cycliques, corvées saisonnières constituent autant d’occasions de divertissements où la danse tient une place de choix.

Mais ce qui apparaît encore plus intéressant pour le chercheur demeure le chapitre consacré à la danse elle-même. R.-L. Séguin nous propose ici une typologie simple en regroupant les danses en trois grandes familles : les danses de pas, les danses de figures et les danses de gestes (p.61). La gigue, par exemple y sera décrite souvent comme une danse de performance, (prouesses d’Alexis le Trotteur), de gagne-pain, (quêteux), ou de rituel, (battage de la terre servant à construire le four à pain). Quant aux danses de figures, telles le menuet, les quadrilles et les cotillons, Séguin les situe dans une certaine chronologie. Il en décrit l’évolution à travers les nombreux échanges de cultures qui ont illustré les Régimes français et anglais, de même que l’apport des danses dites modernes (valse, polka, galope etc.). Les danses de gestes, selon Séguin, tiennent davantage de la pantomime et de l’expression du travail quotidien, (p.86). On se retrouve ici à l’orée du rituel ou de la comédie où la chanson joue parfois un rôle majeur, (danse du barbier, ronde de l’avoine, du voyageur etc.). On y mentionne aussi l’utilisation de la marionnette, (bonhomme gigueur), comme support rythmique ou illustration de danse giguée.

Enfin on retrouve une association fort éloquente de la danse avec le monde de la légende et du fantastique. Le diable y prendra une place de choix, résultat de tous les interdits du clergé : "La danse n’est-elle pas le prétexte dont se sert Satan pour ravir les âmes imprudentes qui s’y livrent ?" (p.136). Témoignages, littérature, (contes de Louis Fréchette), anecdotes viennent tour à tour illustrer cet univers où la danse traditionnelle tient un rôle majeur et fait naître des personnages mythiques ou réels : le diable beau danseur, Ti-Jean Gardeur de poules, Fifi Labranche le violoneux, ou même le Patriote de 1837 et son Reel du Pendu.

En somme voilà un ouvrage sur lequel tout chercheur devrait compter pour soutenir son travail sur la danse traditionnelle.