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Le mouvement revivaliste depuis le début du siècle

Vol. 3, no. 4, Printemps 1999

par CHARTRAND Pierre

Le 18 mars 1918, Conrad Gauthier et Marius Barbeau organisaient déjà les Veillées du Bon vieux temps à la Bibliothèque Saint-Sulpice [1] dans lesquelles on retrouve, entre autres, Ovila Légaré comme calleur.

C’est dans cette vague d’intérêt pour nos arts populaires qu’apparurent les Festivals des métiers du terroir (1927, 1928, 1930), organisés aussi par M. Barbeau, accompagné de Charles Marchand et de John Murray Gibbons. Ce festival faisait partie d’une série d’événements conçus par le CP (Canadien Pacifique) et se tenait dans les grands hôtels de la compagnie ferroviaire (Banff, Regina, Québec...) [2].

Les années 1930-1960

C’est à la même époque qu’apparaissent les émissions de radio diffusant de la musique et de la chanson traditionnelles. Dès 1929, la station CKAC (Montréal) présente régulièrement Conrad Gauthier, Donat Lafleur, Isidore Soucy...

En 1931, CKAC et CFCF, diffuseront les Veillées canadiennes avec, entre autres, Alfred Montmarquette, Adélard Saint-Jean, Eugène Daignault... Le cas des Montagnards Laurentiens demeure le plus bel exemple de l’impact qu’on put avoir ces émissions sur la population. La station CHRC de Québec les programmait les samedis soirs, de 18h à 19h, puis de 21h à 22h . CKAC se mêla de la partie à la fin des années 40. C’est ainsi que les Montagnards Laurentiens tinrent les ondes près de 20 ans (1934-1951). Leur cote d’écoute avoisinait les 75 %, dépassant parfois la Soirée du Hockey. Pendant la guerre, on pouvait capter l’émission sur ondes courtes de Québec à Halifax, et même en Allemagne pour nos soldats partis là-bas.

Plusieurs de ces émissions eurent un impact notoire sur la pratique de la danse au Québec. En effet, des stations engagèrent des câlleurs pour les veillées diffusées le samedi soir. Ainsi CHRC publie Danses Carrées (vers 1945), présentant les figures câllées par Jos Miller lors des émissions. Ovila Légaré fera de même en 1950 (Sets câllés), ainsi que Pierre Daignault en 1964, avec son "En place pour un set".

Ces "cahiers de câlls", présentant des figures de sets carrés, visent à faciliter la tâche aux auditeurs qui voudraient danser dans leur cuisine au son du câll radiodiffusé. La radio prenait ainsi le relais du violoneux et du câlleur du village. Cela eut comme effet de propulser le set carré à l’avant-scène, au détriment des autres genres de danses [3] (quadrille, cotillon, contredanse). On produisait aussi des disques de "danses câllées", comme celui d’Ovila Légaré avec Les Princes du folklore (1959).

Le succès des salles de bals urbains vint également avec l’Après-guerre. C’est ainsi qu’on retrouvait Philippe Bruneau, Ovila Légaré, Andy Desjarlis au Café Mocambo, à la fin des années cinquante, tandis que la Salle Saint-André "roulait" depuis une bonne dizaine d’années. Il en allait de même avec les salles du Trinidad Ballroom et du Casa Loma, pour ne nommer que celles de Montréal.

À la même époque les mouvements JÉC [4]. "récupèrent" la danse traditionnelle à des fins éducatives. Cette pratique est principalement orientée vers la classe étudiante relativement aisée, mêlant "folklore international" au répertoire d’ici. Les groupes folkloriques, principalement voués au spectacle naîtront aussi durant cette période.

L’Orde de bon temps, fondé en 1946, apparaît comme chef de file de ce mouvement dirigé (entre autres) par le père Ambroise Lafortune. Le regroupement avait comme objectif de divertir la jeunesse, en leur présentant des activités socio-culturelles regroupant pour la première fois garçons et filles. Parmi quantité de personnes associées à ce mouvement nous retrouvons Michel Cartier [5] et Grégoire Marcil. L’Ordre de bon temps sera par la suite remplacé par La Fédération folklorique du Québec, puis par la Fédération Loisir-danse Québec. Celle-ci organisera d’ailleurs d’importants stages de formation tout le long des années ’70 et début ’80.

Dans la même foulée, et suite à la création des Archives de folklore de l’Université Laval, Mme Simonne Voyer (sous l’invite de M. Luc Lacourcière) commence à recueillir des danses dans l’est de la province, ainsi qu’en Acadie. Rappelons que Mme Voyer revenait de l’Université Columbia où elle avait obtenu en 1949 sa maîtrise double en éducation physique et en danse. Elle fondera également le groupe Les folkloristes du Québec en 1951, suite encore à une invitation de M. Lacourcière et de Madeleine Doyon [6].
Les recherches de Mme Voyer sont d’une importance capitale puisqu’elle nous a donné les premières descriptions précises et fondées portant sur des danses traditionnelles de chez nous.

Les années 50-60 seront ainsi fort importantes pour la connaissance de notre répertoire traditionnel. La danse traditionnelle, se perpétuant encore dans bien des régions, devient alors objet d’étude et de cueillette ethnographiques.

Les années soixante-dix

Puis viendront les années soixante-dix, le réveil nationaliste, et l’engouement pour les traditions populaires l’accompagnant. Il y eut la Veillée des veillées, Les Veillées à tout l’monde au Pavillon Latourelle (Palestre Nationale)... En même temps qu’on produisait plein de documents sur des musiciens traditionnels (collections discographiques du Tamanoir et Philo, la série de films "Le son des français d’Amérique"...) se créait quantité de nouveaux groupes de musique (La Bottine souriante, Ruine-Babine, Barde...).

En 1977, Jean Trudel écrivait :
Un fait est intéressant à constater : c’est celui de la grande vigueur que connaît actuellement la musique traditionnelle. Plusieurs raisons expliquent ce fait : la grande vogue qui existe depuis quelques années pour tout ce qui touche à l’histoire et au patrimoine [...] S’il y a un retour marqué vers la musique traditionnelle aujourd’hui et de la part de la jeune génération c’est qu’elle commençait à sentir une perte de la vie, elle qui depuis les années 1960 a été continuellement déracinée [...] c’est cette même jeunesse donc, qui reprend à son compte la vie intime authentique et sans artifice de la collectivité dans laquelle elle se trouve. Il ne faut donc pas s’étonner que sa musique serve de base en même temps que de tremplin à une nouvelle vie musicale adaptée à ce que nous sommes [7]

Le propre du mouvement "folk" des années soixante-dix était aussi de permettre aux gens de se ré-approprier ces modes d’expression traditionnels, de réagir contre la "mise en spectacle" excessive de notre société. La veillée traditionnelle urbaine prit alors un essor important. La jeune génération, qui n’avait pas fréquenté le Trinidad ou le Mocambo, prenait contact avec la musique et la danse de chez nous.
Cette nouvelle vision plutôt axée sur la participation, était en réaction au mouvement folklorique principalement orienté vers le spectaculaire. L’appellation de " danse (ou musique) traditionnelle" sera là pour signifier cette nouvelle vision.

On connaît la suite. La perte de vitesse du mouvement nationaliste ainsi que d’autres facteurs firent que les danses et musiques traditionnelles n’étaient guère à la mode durant les années ’80.
On observe aujourd’hui, et cela depuis quelques années, un regain d’intérêt pour notre patrimoine dansé et musical, regain particulièrement porté par la jeune génération qui "reprend le flambeau folk".

Notes

[1l’actuelle Bibliothèque nationale : 1700, rue Saint-Denis, Montréal.) d’abord, puis au Monument National ensuite. En 1922, E.Z. Massicotte lance les Soirées de famille (également au Monument National

[2pour plus de détails sur le revival des années ’20 voir Chartrand Pierre, Les festivals du Canadien Pacifique dans les années vingt, Bulletin Mnémo, vol.3, n° 1, Centre Mnémo, 1998, Drummondville.

[3le set est en fait la seule danse traditionnellement câllée au Québec. D’accès facile, il s’adaptait parfaitement au nouveau média qu’était la radio.

[4Jeunesse étudiante catholique

[5qui fondera l’Ensemble des Feux-Follets.

[6il s’agissait en fait de créer un groupe pour les fêtes entourant le centenaire de l’Université Laval qui aurait lieu l’année suivante (1952).

[7La musique traditionnelle au Québec, dans la revue Possibles, vol. I, n° 3-4, printemps-été, 1977, Montréal, pp.165-197.