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Les tambours à mailloche de Portneuf - 2

Vol. 12, no. 4, automne 2010

par MORISSETTE Gaétan

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Messieurs PhilémonTrudel (tambour) et Laurent Côté (mandoline), de Saint-Léonard-de-Portneuf, à la Journée des Tambours de Portneuf 2009 (Donnacona).
Photo Claude Huot.

NDLR : Dans un précédent article (Bulletin Mnémo Vol. 11, no 2, Été 2008), Gaétan Morissette nous a décrit l’histoire des tambours à mailloche du comté de Portneuf. Ayant poursuivi sa recherche depuis ce temps, il nous fait part de ses dernières trouvailles.

Après avoir retrouvé plus de quinze familles de la région de Portneuf ayant des tambours et vu dans une collection de vieux instruments à Edimbourg [1] une tambourine identique aux tambours à mailloche, j’ai cherché à établir des liens avec des musiciens et universitaires de l’Irlande du Nord. Leurs réponses sur les liens entre notre tambour et le bodrhan étaient évasives, et il me semblait que la piste protestante (reliée aux Scott-Irishs) ne menait nulle part.

En cherchant sur Internet, je fis une découverte capitale pour ma recherche. J’ai trouvé un texte intitulé « Settlement of Bourg Louis » [2] écrit par M. Alex P. Corcoran issu d’une famille irlandaise de Saint-Raymond de Portneuf. Le texte présente ses recherches effectuées dans le milieu des années ’70, qui servirent à rédiger sa maîtrise au département de Géographie de l’Université McGill. Ce document nous donne de précieux renseignements : la seigneurie de Bourg-Louis était située au nord de celle de Pointe-aux-Trembles (Neuville et Pont-Rouge actuellement), et montait au nord jusqu’à la ville de Saint-Raymond. La seigneurie de Bourg-Louis fut ouverte officiellement au peuplement en 1820, les premiers Irlandais arrivèrent en 1833. Ils étaient protestants et fuyaient les persécutions et la crise économique qui sévissait en Irlande du Nord. Ils s’installèrent au sud de Saint-Raymond dans le secteur de la montagne (maintenant devenu le rang de la Montagne). Comme ils étaient de même confession que l’élite anglaise, une église fut construite et desservie par les ministres anglicans de Québec. La colonie de Halesborough à Ville Portneuf eu sensiblement la même histoire. Il y eut aussi une autre communauté protestante dans le même secteur : The Wesleyan Methodist. Cette église fut déménagée à Valcartier.

Mais il y a eu aussi des Irlandais de confession catholique. Le texte de Corcoran mentionne qu’ils furent l’élément prédominant de cette colonisation au 19e siècle et qu’ils s’installèrent dans le sud de cette seigneurie de Bourg-Louis (sud du Grand Rang et dans le rang Sainte-Angélique) et ne se mélangèrent pas aux protestants. Ils établirent une séparation géographique. Je commençai à orienter ma recherche du côté de la communauté catholique. Les Irlandais catholiques de ce secteur ne bâtirent pas d’église et se tournèrent naturellement du côté des francophones catholiques du village voisin : Saint-Basile de Portneuf. Je me rendis visiter le cimetière de ce village et, à ma grande surprise, j’ai pu voir les pierres tombales, regroupées ensemble, des Irlandais catholiques de Bourg-Louis : Cameron, Cleary, Lawless, Mccarthy, McClintock , McHugh, Meehan, Mulroney, Shannahan, etc. En 3-4 générations, ces familles se métissèrent aux gens de la région de Portneuf et adoptèrent la langue française.

Fait intéressant, les musiciens traditionnels francophones de ce secteur du comté de Portneuf allaient souvent visiter ces familles du Grand Rang qui étaient réputées pour faire de grosses fêtes de musique. La Saint-Patrick y fut célébrée jusqu’au milieu du 20e siècle. Les répertoires uniques du violoneux André Alain tout comme celui de Jeffrey Jobin sont fort probablement reliés à cet heureux mariage entre les deux peuples. M. Adrien Dubuc, le dernier faiseur de tambour qui m’initia à leur fabrication, habitait aussi le Grand Rang. À noter également que la majorité des tambours à mailloche utilisés dans Portneuf provenaient des alentours de ce foyer irlandais. M. Yves Marcotte, neveu du violoneux Jeffrey Jobin, me rapporta que lors d’une fête à l’église de Saint-Basile, il y a déjà eu un violoneux et un joueur de tambour à mailloche se produisant à l’intérieur de celle-ci !

En 2009, Mme Mariana O ‘Galagher, de Québec, me mit en contact avec M. Geróid O hAllmhuráin, Irlandais du comté de Clare et chercheur à l’Université du Missouri (maintenant installé à l’Université Concordia à Montréal). Celui-ci m’expliqua qu’avant les années 1950-1960, les joueurs de tambours d’Irlande jouaient plus souvent dans les campagnes seuls avec un joueur de violon, de flûte, etc., et non dans des groupes comme maintenant. Daniel Roy, musicien traditionnel bien connu, me rapporta aussi que, lors d’un voyage en Irlande en 1979, on lui avait expliqué qu’avant 1960 le bodhran était utilisé principalement lors de la fête de la Saint-Patrick et que la technique utilisée pour frapper sur le tambour à mailloche au Québec se retrouvait anciennement sur la côte ouest de ce pays.

Au printemps 2010, M. O hAllmhuráin a demandé à ses étudiants de faire une étude comparative du bodhran et du tambour à mailloche. [3]. Cette étude mentionne elle aussi qu’avant les années 1950 en Irlande, le bodhran était utilisé une fois l’an par les Wrens boys. [4].

Lorsqu’en 2010, j’ai décidé de me rendre à Dublin pour consulter les archives du « Irish Traditional Music Archive [5] », je me suis aperçu que les livres de références parlaient souvent des Wrens boys. [6] Les anciens druides vénéraient le troglodyte (ou roitelet) ; un petit oiseau et qu’on appelle wren en anglais. Le christianisme fit de cet oiseau la cause de la capture et du martyr de St Stephen par les soldats qui le pourchassait. Il se serait posté sur une branche au-dessus de la cachette du saint dans le bois ce qui aurait entrainé sa découverte, ou aurait joué avec ses ailes sur les tambours des soldats pour donner l’alerte (il y a plusieurs versions). Les jeunes formaient des bandes le 26 décembre et parcouraient la campagne avec des instruments de musique comme des flûtes et des bodhrans pour faire sortir les troglodytes des buissons et tenter d’en capturer un pour lui faire payer sa traîtrise. Par la suite, ils abandonnèrent la chasse aux oiseaux et demandèrent un penny aux gens en passant de porte-en porte (un peu comme nos anciens Mardi-Gras). Cette fête se fait encore en Irlande. D’autre part, sur plusieurs pages Internet [7]) ; je me rendis compte que la tradition de jouer avec une mailloche (bâton) à un bout semblait reliée au comté de Limerick (sud-ouest de l’Irlande). Je trouvai aussi sur YouTube un vidéo [8] montrant un joueur de tambour du comté de Clare (tout juste à côté de Limerick) jouant dans une session à Doolin où on entend entre autre le « Traveller reel » (appelé « reel des Ouvriers » au Québec). Celui-ci joue avec une mailloche à un bout et la technique et la sonorité sont identiques à ce que je me souviens d’avoir vu et entendu dans le comté de Portneuf. M. Ó hAllmhuráin m’expliqua qu’effectivement cette vieille manière de faire la musique est très présente dans cette région de l’Irlande. Et qu’il y a une région particulière, nommée le Sliabh Luchra, aux confins des comtés de Cork, Kerry et Limerick, qui est réputée pour son ancien style de jeu de tambour. Lors des troubles sous l’occupation anglaise, cette zone montagneuse aux sols pauvres, accueillit des irlandais errants ou en fuite. Ils développèrent un style de vie simple basée sur l’autosuffisance. Au 20e siècle, les musiciens de plusieurs autres comtés irlandais délaissèrent leur style et répertoire régionaux pour adopter ceux des grands violoneux comme Michael Coleman. Mais la région du Sliabh Luchra conserva son identité musicale qui était plus au service de la danse.

Lorsque j’ai demandé aux familles irlandaises catholiques précédemment mentionnées de quel secteur elles venaient en Irlande, encore une fois leur réponse vint appuyer l’idée que les tambours de Portneuf seraient reliées au sud-ouest de l’Irlande. Les Cleary sont venus du Tipperary à l’est du comté de Limerick (foyer de la mailloche à un bout ) et les McCarthy sont partis du Kerry (Ring of Kerry). Larry Cleary, de Neuville, me disait que ces deux familles étaient apparentées et jouaient toutes les deux le tambour. Le sud-ouest de l’Irlande garda longtemps sa tradition celtique, c’est-à-dire qu’elle résista plus longtemps que les autres à l’anglicisation, et ce même jusqu’à maintenant (http://www.itma.ie/English/Introduction.html).
Je suis également allé à l’Université de Limerick (comté de Limerick) et dans le comté de Clare, en participant évidemment à plusieurs sessions de musique dans des pubs et dans des maisons. Mon séjour étant trop court, je n’ai pas eu la chance de voir de vieux joueurs de tambours (ou de vieux bodhrans). Cependant, quand je jouais au violon des pièces de mon répertoire, plusieurs musiciens irlandais m’ont dit que mon jeu leur faisait penser aux anciens irlandais et aux barns dances, ces danses étaient beaucoup plus présentes avant les années 1950-1960 dans les campagnes d’Irlande quand les gens se réunissaient à des croisées de chemin ou dans des granges. On ne peut savoir pour le moment si c’est une personne ou plusieurs individus qui auraient apporté le tambour à mailloche (ou le savoir de sa fabrication) dans la région de Portneuf. Rien n’a été écrit sur le sujet et les familles ne se souviennent plus. Le tambour à mailloche a été utilisé dans un contexte d’isolement géographique et de longs hivers, ce qui a sans doute permis son développement, mais qui a surtout favorisé son utilisation pour accompagner les joueurs de violon et d’accordéon lors des soirées. Le fait qu’il se retrouvait principalement parmi des familles descendant ou connaissant les Irlandais catholiques du Grand Rang me porte à penser que son origine serait irlandaise et aurait fort probablement un lien avec le sud-ouest de ce pays : comtés de Clare, Cork, Limerick et Kerry.

Notes

Notes

[3« Comparative Study of Bodhran and Tambour à Mailloche » by : Amina Naseer, Jeci Goodleaf, Richard Moore and Sally Salamoun. Presented to : Dr. Gearoid O hAllmhurain. Concordia University, April 4th, 2010

[4Wood, P., « Hunting the Wren on the Dingle Peninsula ». Cara, Nov/Dec. 1997, selon http://www.dingle-peninsula.ie/wren.html

[7voir : http://www.ceolas.org/instruments/bodhran/styles.shtml, wikipedia.org/wiki/BodhrЗn