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Les Tambours de Portneuf

Vol. 11, no. 2, Été 2008

par MORISSETTE Gaétan

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M. Adrien Dubuc (de Saint-Raymond de Portneuf), lors du festival La grosse Bûche qui s’est tenu à Saint-Raymond au début des années 1980.
Photo Michel Suzor

Origines

La région de Portneuf, située à l’ouest de la ville de Québec, fut habitée par les colons d’origine française dès le 17e siècle, dont mes ancêtres paternels et maternels. La première influence musicale était donc de la France.

Au début des années 1800, suite à la Conquête, plusieurs seigneuries sont passées sous la gouverne de riches marchands anglophones dont la Baronnie de Portneuf (Ville-Portneuf actuellement) et celle de Bourg-Louis (région de Saint-Raymond).

À Portneuf, le dernier seigneur, Edward Hale [1] s’intéressait au commerce du bois, aux pâtes et papier et à la construction maritime. Né dans le nord de l’Angleterre, il décède à Québec en 1862. Il fit venir des colons irlandais au cours de son administration. D’autre part la seigneurie de Bourg-Louis était la propriété de la famille Panet dont un de ses membres, Bernard-Antoine avec son épouse Hariett Antill [2] , emmenèrent aussi des colons irlandais et écossais pour développer cette région située un peu à l’écart des villages francophones.

En cette époque où l’Angleterre se tournait vers l’Amérique pour s’approvisionner en bois, M. Hale et Mme Antill établirent deux foyers de colonisation anglophone dans le comté de Portneuf qui regorgeait de forêts matures.

La première colonie, fondée au nord de l’actuelle ville de Portneuf (et à l’ouest de Saint-Gilbert), se nommait Haleborough. La deuxième se situait au sud de l’actuelle ville de Saint-Raymond dans le secteur du Grand rang.

D’après les inscriptions sur les pierres tombales des deux cimetières encore existants, il ressort que ces immigrants irlandais provenaient principalement des comtés d’Antrim et de Tyrone, situés dans le nord de l’Irlande et près des côtes de l’Écosse (Lowlands). Ceci expliquerait que les patronymes de ces colons tels : Jess, Gilpin, Gillespie, Marshall, White, Welsh, Bonnellie, Kingsborough,etc sonnaient très peu Irlandais. Notons qu’ils étaient de confession anglicane (protestante) tout comme l’élite anglaise de l’époque.

Le « boom » de l’exploitation forestière terminé, une partie des colons partirent pour le Canada anglais et les États-Unis, tandis que d’autres s’installèrent pour de bon.

La disponibilité des terres cultivables devenant rare dans leurs paroisses, les francophones commencèrent à acheter des propriétés irlandaises et s’installèrent dans ces deux colonies. Plus tard, un autre phénomène intervint ; la majeure partie d’Haleborough se vit progressivement abandonné et plusieurs familles descendirent vivre dans le village de Portneuf-Station ce qui eut pour effet de mettre ces deux cultures en contact.

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Tambour de la famille Jobin-Marcotte (rang Ste- Anne ; Saint-Basile de Portneuf).
Photo Gaétan
Morissette

Tambours et musique

Il semble qu’une ou plusieurs familles, d’une ou des deux colonies, arrivèrent avec des tambours et en jouèrent pour accompagner le violon, tout comme on utilise le bodhran pour accompagner la musique en Irlande. Plusieurs personnes nous ont mentionné qu’il y aurait même eu certains tambours fabriqués d’une peau de chien.

À la même époque, le répertoire des musiciens francophones s’enrichit de pièces irlandaises, écossaises et anglaises.

C’est ainsi que pendant plus d’un siècle (1830-40 à 1985-90) ce tambour accompagna la musique traditionnelle et parfois la chanson dans le comté de Portneuf.

J’ai grandi dans une famille francophone de Portneuf-Station où la musique traditionnelle était présente. J’eus un arrière-grand-père violoneux, une grand-mère pianiste et organiste ; un père et une mère accordéonistes. Ce fut donc dans ma jeunesse que je fus mis en contact avec ces tambours lors de veillées et événements locaux populaires.

Au début des années 80, je fis la connaissance de M. Adrien Dubuc, de Saint-Raymond, dernier faiseur de tambour, qui habitait non loin de la chapelle protestante de Bourg-Louis. Ce dernier contribua grandement à faire connaître cet instrument en accompagnant les musiciens dans de nombreux galas et festivals et en vendant beaucoup de tambours. C’était un bon ami du célèbre violoneux André Alain.

Une famille de Portneuf me donna le tambour de Mendoza Alain, cousin d’André Alain, et, en 1983, j’allai le faire réparer par M. Dubuc (décédé en 1988) qui m’initia alors à leur fabrication.

Je décidai en 2005 d’en fabriquer un moi-même et j’empruntai les outils que possédait encore la famille de M. Dubuc. Je commençai à me mettre en quête d’information et me rendis vite compte qu’il ne restait plus que quelques personnes qui pouvaient encore m’en parler et ce, de façon fragmentaire. En procédant par essais et erreurs, j’ai pu maîtriser la technique traditionnelle de fabrication. Soit de plier une planche de frêne et d’y ajuster une peau de veau mort-né, tannée artisanalement en la cousant avec du fil ciré à l’aide d’une alêne. Finalement, allant de découvertes en découvertes, j’ai pu faire les constats suivants.

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Tambour de la famille Kingsborough (Portneuf-Station)
Photo Gaétan
Morissette

Nous avons retrouvé une quinzaine d’instruments encore présent dans une dizaine de familles du comté de Portneuf couvrant un secteur allant de Ville-Portneuf à Saint-Raymond-de-Portneuf passant par Saint-Basile-de-Portneuf, Sainte-Christine d’Auvergne, Pont-Rouge et Saint-Léonard-de-Portneuf. Ce secteur correspond au centre de l’ancien comté de Portneuf à partir du fleuve jusqu’aux montagnes. Le diamètre de ces tambours varient de 14 à 18 pouces (35 cm à 45 cm).

Mentionnons qu’aucun instrument n’a été retrouvé dans les villages entièrement francophone. Même chose pour le triangle de Sainte-Catherine de-la-Jacques-Cartier, Shannon et Saint-Gabriel-de-Valcartier ainsi que Saint-Malachie dans Bellechasse. Ces dernières régions semblent avoir plutôt reçue une immigration irlandaise catholique provenant du Sud de l’Irlande.

Tous ces tambours ont été fait selon la même technique : cadre de bois plié à l’eau chaude (ou à la vapeur) avec une peau de veau ou de vache tannée artisanalement et cousue sur un cercle de métal ajusté avec des équerres et des écrous-papillons de métal. Tous se jouent avec une mailloche de bois à un bout et plusieurs de celles-ci ont une cordelette attachée au plus petit bout pour y insérer un doigt.

L’usage de ce tambour a influencé la pratique de la musique traditionnelle : on a vu des personnes utiliser une boîte de céréales comme tambour, d’autres une bouteille vide ou une caisse de bière. D’autres jouaient du tambour avec la main, sans mailloche donc.

Lors de nos recherches, nous avons recueilli plusieurs photos de joueurs se produisant dans des festivals ou des fêtes familiales.

Nous avons aussi retrouvé et acheté en Pennsylvanie un tambour identique en tous points à ceux de la région, assez vieux, et qui provenait d’un comté où il y eut de la colonisation nord-irlandaise (Scotts-Irish). Ceci viendrait confirmer l’origine nord-irlandaise de l’instrument (Ulster).

Nous avons demandé aux derniers descendants parlant encore anglais à Ville-Portneuf quel était le terme utilisé autrefois et ils nous ont tous dit que leur famille nommait l’instrument tambourine. Ils ne connaissaient pas le vocable bodhran.

Actuellement, l’usage de ce type de tambour est presque éteint car il semblerait que plusieurs joueurs d’accordéon (instrument qui domine présentement) et/ou de guitare étaient incommodés par la mauvaise utilisation du tambour (coups trop forts et mal accordés). De plus, les jeunes musiciens semblent préférer le bodhran ou le djembe africain.

Enfin, il y aurait des tambourines en Écosse qui ressembleraient aux tambours à mailloche (ou vice-versa) mais nos ressources actuelles ne nous permettent pas d’aller le vérifier sur place. Des recherches plus poussées nous permettraient certainement de faire d’autres découvertes sur le sujet. Si des lecteurs possèdent de l’information sur le sujet, nous serions très heureux d’en prendre connaissance.

Pour rejoindre Gaétan Morissette :

gaetanmorissette@hotmail.com ou 418-286-2211

* Gaétan Morissette, du comté de Portneuf, est musicien (tambour de Portneuf) et s’intéresse à sa fabrication et à son histoire depuis de nombreuses années.

Notes

[1Plus de détails dans la Collection Les carnets du patrimoine publiée par le Ministère québécois de la culture, des communications et de la condition féminine (2007)