Portrait d’un chercheur : Marius Barbeau (1883-1969)

Vol. 3, no. 3, Hiver 1999

par LESSARD Denis

Marius BarbeauQui n’a jamais rêvé un jour de rencontrer une "légende vivante" ? Qui n’a jamais au moins souhaité serrer la main d’un personnage célèbre ?

Nous sommes en 1963. Avec la classe de première année d’anthropologie de l’Université de Montréal, je me rends à Ottawa, au Musée national du Canada, pour une rencontre avec M. Marius Barbeau. Nous avons tous entendu parler du personnage, ne serait-ce que dans ses recueils de chansons. Et le voici devant nous, assis paisiblement. Il est grand, la tête auréolée d’une magnifique toison blanche. Je me souviens de ses paroles, brèves, légèrement teintées de cet accent anglais propre aux francophones qui ont migré depuis longtemps à Ottawa (Marius Barbeau y travaille depuis 1911). Il nous encourage dans nos efforts, nous félicite d’avoir choisi la même discipline que lui. Bref, je suis sous le charme. En fait, pour tout étudiant, il demeure le modèle à suivre.

Mais au fait, qui est Marius Barbeau ?

Cet illustre Beauceron (il est né à Sainte-Marie) a consacré la majeure partie de sa vie à la recherche dans le domaine de la tradition populaire. Diplômé en Droit, (Université Laval), il obtiendra en fait l’essentiel de sa formation d’anthropologue à Oxford, puisqu’il est le premier boursier Rhodes du Canada français. Et, pendant les vacances d’été, l’infatigable étudiant s’empresse de quitter l’Angleterre, pour gagner la France et assister aux cours à l’École d’anthropologie de la Sorbonne.

À son retour au pays, le Musée national du Canada engage notre jeune diplômé à titre d’anthropologue. Et c’est désormais au sein de cette institution qu’il mènera ses recherches. Il y restera attaché jusqu’à son décès en 1969.

Nous le connaissons surtout pour l’abondance de sa cueillette de chansons populaires (plus de 9 000). Il en recueille d’abord chez les Amérindiens, mais aussi auprès de ses compatriotes. Muni d’un petit gramophone Edison à cylindre, il parcourt le pays pour colliger les témoignages vivants de notre culture. Puis il consigne en sténo les témoignages oraux de ses informateurs. Il consacrera ensuite une bonne partie de son temps à classifier ses documents et à rédiger nombre d’articles dans les revues savantes du Musée ou des universités canadiennes et américaines. Souvent on le retrouvera le soir, assis dans son lit en train d’écrire. Il est infatigable.
Grâce à sa patience et surtout à son grand souci du détail, nous lui devons l’une des plus grandes et des plus belles collections de chansons populaires francophones.

Il suffit de jeter un coup d’oeil dans les archives qu’il a constituées à l’Université Laval, pour constater comment la simple chanson Trois beaux canards constitue un bel exemple de travail minutieux. M. Barbeau procède d’abord à la collecte du plus grand nombre possible de versions de cette chanson (paroles et musique). Puis la juxtapose avec le répertoire français (cela suppose un inventaire exhaustif du répertoire de France). En constituant un "texte critique", sorte de chanson-modèle correspondant à la version la plus fréquemment utilisée parmi le répertoire recueilli, le chercheur pourra comparer chaque vers (soigneusement numéroté), avec les multiples variantes que l’on pourra retrouver par la suite. Il procédera de même pour l’approche musicale où les versions seront classifiées d’après les airs et les refrains.

On peut maintenant imaginer la somme de travail que peut représenter l’ensemble des 9 000 chansons que M. Barbeau a recueillies durant toutes ces années. Seule la passion pour l’art traditionnel peut soutenir un tel effort.

Mais cette passion ne se limite pas à la simple tradition orale. M. Barbeau s’intéresse aussi aux arts plastiques, à l’architecture et aussi à la danse. Bref, ce grand chercheur s’inspire du contact des plus grands ethnologues et anthropologues, tels Marcel Mauss et Franz Boas.
C’est donc à ce grand personnage que nous devons une aussi riche collection de documents sur notre patrimoine culturel. Nous lui sommes aussi redevables, comme en témoigne Luc Lacoursière, d’avoir ouvert d’innombrables avenues de recherche dont profite aujourd’hui un grand nombre de gens, universitaires, artistes ou simples amateurs passionnés par la tradition populaire. En somme, on ne peut oublier M. Barbeau quand on s’adonne à la recherche et à l’étude de notre patrimoine.

N.B. Le Musée canadien des civilisations, qui possède la collection Marius Barbeau, a mis en ligne plusieurs documents traitant de lui. Nous vous invitons à visiter leur site.

Biographie de Marius Barbeau

1883 naissance de Marius Barbeau à Sainte-Marie-de-Beauce
1906 termine son droit à l’Université Laval
1911 à la Commission géologique, à Ottawa. Il étudie les Hurons de Lorette
1914 rencontre Franz Boas, qui l’encourage à étudier la chanson traditionnelle du Canada français
1915 étudie les Tsimsiams sur la Côte Ouest (Colombie-Britannique)
1916 ses premières collectes de chansons dans Charlevoix (500 chansons au cours de la saison)
1916-18 président de l’American Folklore Society
1919 organise les Veillées du Bon vieux temps, à la Bibliothèque Saint-Sulpice, puis au Monument national
1925 étudie l’art populaire canadien-français
1927-28-30 organise le Festival de la chanson et des métiers du terroir, au Château Frontenac, à Québec
1948 prends sa retraite du Musée de l’Homme
1969 décès de Marius Barbeau