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Préface aux Veillées du bon vieux temps (1919)

Vol. 6, no. 3, Hiver 2002

par BARBEAU Marius

Nous vous proposerons dorénavant divers textes anciens (souvent vieux de près d’un siècle) portant sur les sujets qui nous tiennent à coeur. Ceux-ci nous montreront peut-être que les choses ne changent pas si vite qu’on ne le croit... (NDLR)

Texte paru dans le programme des « Veillées du bon vieux temps, à la Bibliothèque Saint-Sulpice, à Montréal, les 18 mars et 24 avril 1919, sous les auspices de la Société historique de Montréal et La Société de folklore d’Amérique (section Québec) ». G. Ducharme, Libraire-éditeur, 36a, rue Notre-Dame, Ouest, Montréal 1919.

Le projet de donner une soirée publique de traditions populaires du Canada semble avoir été conçu à la suite d’une conférence que nous avions donnée, le 29 mai 1918, à la Société historique de Montréal, sur « Le rôle de la tradition orale dans l’étude de notre histoire. » Les chansons et les contes que nous avions cités suggéraient naturellement l’idée d’aller aux sources, d’entendre les chanteurs et les conteurs, eux- mêmes. Ce qui stimula particulièrement cette curiosité fut l’interprétation réaliste que donna Miss Loraine Wyman - à l’invitation de la Société - de chansons anglaises qu’elle avait recueillies dans les montagnes du Kentucky. [1]

« L’air est aux traditions » nous déclara notre collaborateur, M E.-Z. Massicotte. « Donnons une séance publique de folklore canadien, présentons des chansons de différents genres, des contes, des gigues, de la « musique à bouche », de la guimbarde. Un succès donnerait un grand élan à l’œuvre. »
L’idée nous parut excellente ; sa réalisation valait d’être tentée. Mieux avertie, la classe instruite partagerait peut-être notre profonde appréciation des trésors cachés du terroir canadien et nous aiderait à triompher de résistances qui nuisent au progrès de nos travaux folkloriques ; car nous avons grand’peine à - nous procurer l’appui matériel nécessaire. Nous faisons d’ailleurs face à l’indifférence générale et souvent - même à l’hostilité hautaine de quelques intellectuels. Aux yeux de ces critiques, c’est une futilité que de s’amuser à recueillir et à publier des contes, des anecdotes du pays. Le bas-peuple n’est-il pas, en soi, méprisable et ignorant ? Ses coutumes et son langage ne sont-ils pas grossiers ? « Pourquoi persistez-vous à déterrer ces niaiseries que nous cherchons à faire disparaître depuis cinquante ans ? » nous reprochait avec impatience, en séance publique, un collègue de la Société royale du Canada. D’autres, des littérateurs, affirmaient depuis des années : « le seul moyen de régénérer notre littérature, c’est d’imiter de près celle de France ; plongeons-nous donc dans la littérature française moderne. » Des craintifs nous avertissaient : « Ne faites pas comme ces imprudents (Fréchette, Drummond, de Montigny) qui ont répandu partout la légende du « patois canadien » en mettant un langage farci dans la bouche de leurs habitants. Ne donnez pas des armes à nos adversaires qui soutiennent que nous parlons comme des sauvages ! »

Ce n’est pas pour amuser nos lecteurs que nous citons ces opinions assez généralement répandues, mais bien pour indiquer, que, comme en Allemagne au temps des Grimm, ou, plus récemment, en France, la candeur des textes ou des choses du peuple révolte ceux dont l’esprit s’alanguit dans une atmosphère livresque ou dans l’air étouffant des salons de bonnes familles. La même campagne devait donc s’entreprendre, chez nous cinquante ans ou un siècle après s’être terminée victorieusement en Europe.

Au Canada ainsi que partout ailleurs, on aspire à l’originalité créatrice dans l’art ; mais on présume trop généralement que l’œuvre artistique est un don des dieux qu’il faut attendre comme ce personnage de la fable attendait la Fortune, assis dans son lit, les mains tendues et les yeux fermés. On tâtonne, faute de mieux savoir. Au lieu d’exercer ses facultés au contact des multiples manifestations de la nature, on ne cesse de les enduire de préceptes dogmatiques qui engendrent la pédanterie académique et détruisent toute perspicacité. Y a-t-il vraiment rien de plus énervant que cette servitude ou ce parasitisme intellectuel qui veut qu’on se cramponne toujours à quelqu’un ou à quelque chose. Que peut-on créer de personnel sous cette auréole blafarde qui ne couronne que le lieu commun ?
Si nos anciens poètes ne faisaient trop souvent que paraphraser les tirades bien connues de Lamartine ou de Hugo, cette pratique est devenue vieux jeu pour nos raffinés de la décadence.

Quelques membres d’un petit cénacle contemporain, à Montréal, s’inspirent plus ingénieusement des œuvres les moins connues des poètes impressionnistes ou ultra-modernes de France. Car les sujets, les formules et les modèles s’importent au Canada, comme on y importe le vin, l’huile d’olive ou la soie. L’imitation de ce qui est à la mode ailleurs entrave l’essor viril et indépendant. Certains de nos littérateurs gagneraient la palme qui leur échappe s’ils envisageaient sans préjugé les thèmes variés qui s’offrent à eux dans leur pays, au lieu de rabattre des platitudes universelles. N’était-il pas à propos de signaler à ces esprits exilés les richesses poétiques ou mélodiques inexplorées du peuple dont ils sortent et auxquelles ils feraient mieux de revenir ? Le moment n’était-il pas venu de s’attaquer aux préjugés urbains en faisant connaître, au moyen d’exemples — et par suite aimer — ce patrimoine obscur que la population rurale conserve inconsciemment pour la régénération de la race ?

Ces considérations nous ont donc fait suivre avec enthousiasme le projet de présenter au public de Montréal un peu de ces choses archaïques qui sont encore l’essence de la tradition française en Amérique. Certes, nous connaissions la rudesse, les naïvetés et même les âpretés de cet art robuste des gens du pays. Mais, à nos yeux, elles importaient moins que sa vitalité et son charme essentiels. C’étaient là comme des scories qui, au creuset, se détachent d’elles-mêmes du métal précieux. Notre seule appréhension venait de ce que l’auditoire pût se laisser distraire par des trivialités. Il arrive souvent qu’un seul mot mal venu choque l’oreille susceptible, qu’un geste ou qu’une fioriture ne soit pas conforme aux préceptes du conservatoire ou des professeurs d’opéra.

Comment l’auditoire accueillerait-il le laisser-aller et la verve toute naturelle de nos chanteurs et de nos conteurs ? Ces humbles personnages, sûrs d’eux-mêmes dans leur entourage familier, ne perdraient-ils pas contenance sur la rampe, devant une rangée de lumières électriques, en face d’un auditoire volontiers gouailleur ? C’était un risque. Heureusement, la confiance des organisateurs de la soirée de folklore n’en fut pas ébranlée.

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La Bibliothèque Saint-Sulpice, au 1700 rue Saint-Denis, à Montréal, vers 1930-1950 (Archives Ville de Montréal)

La première soirée de traditions populaires — après des retards et des désappointements d’importance secondaire — eut lieu le 18 mars 1919. Le succès en fut décisif. À ceux qui ne purent pénétrer dans la salle trop comble on dut promettre une deuxième soirée à brève échéance. « C’est comme dans le bon vieux temps ! » disait-on de toutes parts. Même avant que le chanteur de Repentigny — vêtu en bûcheron, portant grand chapeau de feutre relevé, ceinture fléchée et bottes de draveur — eût soulevé l’enthousiasme avec sa chanson de rames « Envoyons de l’avant, nos gens ! » nous n’avions plus de doute sur le sort de notre entreprise. L’auditoire semblait gagné. Violoneux, chanteurs (Rousselle fut ajouté au dernier moment au programme), danseurs, conteurs, se suivirent pendant plus de deux heures sans qu’on se fatiguât de les applaudir. Les points faibles du programme passèrent inaperçus, grâce au reste. Le fond de scène, ingénieusement préparé par M. Emile Vaillancourt, représentait l’intérieur d’une maison rustique, avec « banc-lit », chaises canadiennes, huche, baratte, rouet « à canelles », lampe à bec, fanal de ferblanc, banc des seaux, fusil « à pierre », « joug » de porteur d’eau, moule à cuillers, ceinture fléchée et catalognes. [2] À beaucoup de témoins le réveil des souvenirs d’enfance causait un ravissement complet. On était même venu de loin pour assister à cette résurrection du passé.

Nous n’avions pas osé produire un vrai conteur du cru, redoutant les embarras de sa semi- improvisation ; mais c’était à tort. Le diseur recommandé, à qui nous avions remis deux contes préparés, n’avait pas pris la peine de les étudier, et son débit, péniblement entrecoupé des chuchotements du souffleur, nous avait fortement ennuyés, malgré l’indulgenœ de l’auditoire. Rousselle, le conteur du terroir, nous répétait dans la coulisse : « Ce n’est pas ça ! Je pourrais faire cent fois mieux ; laissez-moi y aller ; je vais conter le conte du jeu d’épinette. » L’essai que nous fimes de vrais conteurs, à la deuxième soirée, nous a décidés à renoncer aux intermédiaires grimés et maniérés. Le vrai, la nature, encore une fois, triomphaient du factice.

Pour original et suggestif que soit le document folklorique, il n’est pas uniquement destiné au savant, à l’historien. Aux yeux des artistes il est éminemment approprié à l’inspiration académique. Les grands maîtres de l’Europe ont constamment puisé aux sources populaires de leur pays. Pourquoi leurs disciples du Canada ne suivraient-ils pas leur vivifiant exemple ? Afin de signaler les thèmes mélodiques du terroir canadien à nos compositeurs, nous voulions faire exécuter sur instruments quelques rhapsodies ou chansons fondées sur des airs du pays. Après avoir cherché en vain, notre choix dut s’arrêter à des variations banales pour piano, composées il y a un demi-siècle par un Allemand en voyage ! Où étaient donc les compositeurs canadiens ? Moins dépourvus de chansons populaires harmonisées — bien que fort peu soient au point — nous ne pûmes trouver d’interprète possédant la technique spéciale requise. Les Yvette Guilbert ou les Loraine Wyman sont rares, au Canada. Deux chanteuses — mieux habituées au grand opéra — nous firent faux bond au dernier moment. Mesdemoiselles Fisher et Montet voulurent bien, à l’improviste, combler cette lacune en lisant quelques chansons publiées avec accompagnement par MM. Achille Fortier et Amédée Tremblay. Le concours gracieux de Miss Wyman, à la seconde soirée de folklore, fit clairement saisir la valeur artistique de la chanson populaire.

Un critique écrivait : [3] « La première soirée de la Société historique fut purement anecdotique. La seconde a été à la fois anecdotique et artistique, et elle a été visiblement plus goûtée sous son second que sous son premier aspect. »... « C’est en entendant Mlle Loraine Wyman dire si admirablement des chansons françaises et des chansons canadiennes qu’on put constater comment, d’une chose fruste, la chanson populaire s’élève aux sommets de l’art avec pourtant les mêmes éléments de texte et de musique ».

Une fois ces séances terminées, la question s’est posée : « S’est-il jamais donné, ailleurs, des soirées de ce genre ? » Bien qu’on penchât généralement vers la négative, nous n’oserions être aussi catégoriques ; car c’est dans la présentation des exécutants du terroir plutôt que dans l’usage des pièces folkloriques que nos séances diffèrent de celles qui les ont précédées.

La Société de folklore d’Angleterre, peut-être aussi quelque section de celle d’Amérique, ont dû — il nous semble — déjà tenter quelque essai de ce genre, et plutôt en séance privée. Nous avions assisté, en 1910, à une représentation véritable de « Jack in the green », une ancienne danse costumée et chantée, que notre estimé professeur, M. R.-R. Marett, avait fait exécuter sur ses pelouses, devant certains invités, à Oxford (Angleterre). À une foule réunie au grand hôtel des bains, à Saint-Irénée (Charlevoix, Qué.), en 1916, nous avions présenté notre chanteur « Louis l’aveugle » (Simard), qui sut fort bien divertir ses auditeurs, pendant toute une soirée, avec ses chansons, ses contes, ses danses et ses airs de violon. Enfin, tout dernièrement, un passage de Mélusine [4] (la revue folklorique française) nous a appris qu’en 1885, à Paris, des savants et des artistes avaient eux-mêmes interprété des chansons populaires françaises. Citons :

« Un concert de musique populaire, au Cercle historique. — Le mercredi, 3 juin (1885), a eu lieu, au Cercle Saint-Simon, une audition très réussie de mélodies populaires françaises, dirigée par M. Julien Tiersot et précédée d’une intéressante causerie de M. Gaston Paris. M. Tiersot doit être triplement félicité : au point de vue du choix des chansons très variées qui figuraient sur le programme, comme auteur de plusieurs des harmonisations adaptées à ces mélodies, et comme diseur incomparable… Parmi les chansons les plus applaudies de cette séance, citons les chansons bretonnes recueillies et chantées par M. Quellien, dont une, harmonisée par M. Bourgault-Ducoudray, a été bissée ; -la chanson de Jean Renaud..., chantée par M. Gaston Paris, a valu à l’éminent érudit un succès musical... ; une chanson alsacienne fort bien dite par M. Jacquin, élève du Conservatoire ; enfin, une vraie perle fine (extraite du recueil J. Bugeaud), « La femme du marin », que Mlle Mercédès, élève du Conservatoire, a interprétée d’une façon remarquable. L’exécution de chaque mélodie était précédée d’observations très intéressantes, présentées par M. Quellien, sur le caractère particulier du chant populaire dans nos différentes provinces françaises. (Extrait du Ménestrel du 14 juin 1885). « Cette intéressante séance à laquelle Mélusine assistait n’a pas duré moins de deux heures et demie. On nous en promet une autre pour le mois d’octobre prochain. »

La Société historique de Montréal voulut perpétuer le souvenir de ces soirées de traditions canadiennes. Afin d’assurer la publication des documents folkloriques tels qu’ils avaient été présentés en séance, elle remit la tâche de les préparer à M. Massicotte et à nous-même. Déjà bon nombre des pièces exécutées avaient été recueillies en texte et au phonographe et formaient partie des collections déposées à la Section d’anthropologie (Commission géologique, Ottawa). Quelques-unes étaient même à la veille de paraître dans le N° 123 du The Journal of American Folk-Lore (« Chants populaires du Canada » première série ; « Contes populaires... » troisième série).

Il est bon de noter que, depuis près de deux ans, M. Massicotte avait gracieusement entrepris, avec notre collaboration éloignée, une enquête folklorique approfondie, dans son milieu ; ce qui [aura] grandement facilité le recrutement de nos chanteurs pour les soirées. Parmi les nombreuses chansons qu’il nous avait transmises se trouvaient celles de Repentigny, de Tison et de Rousselle. C’est en connaissant à fond le répertoire de ces chanteurs que nous avions choisi les pièces qui convenaient à la circonstance. Nous n’eûmes donc qu’à les transcrire, en nous servant du texte manuscrit de M. Massicotte et des rouleaux phonographiques en notre possession. Mais comme les enregistrements des mélodies de violon et de guimbarde étaient insuffisants pour l’analyse, il nous fallut noter les mélodies de Bougie, de Jarry, de Baulne et de Mme Major, directement à l’oreille.

Le texte du conte « Le cordonnier et la fileuse » fut recueilli par un sténographe dont M. Massicotte faisait l’essai. Le manque de compétence de ce sténographe nous obligea à reprendre entièrement le conte de Rousselle, « Le jeu d’épinette ». Miss Loraine Wyman nous remit, toutes prêtes, les chansons qu’elle avait interprétées et parmi lesquelles sont comprises deux pièces canadiennes recueillies par elle-même à Percé (Gaspé, Qué.). De notre propre collection nous avons aussi tiré des chansons, des contes et des photographies, provenant principalement des comtés de Charlevoix, de Témiscouata et de Québec. Nous donnons, dans chaque cas, des indications précises sur l’origine de nos documents. L’ordre varié des pièces aux programmes n’a pas été suivi ici. Il a paru préférable de les disposer suivant leur nature, afin de grouper les commentaires. Tandis que nous avons nous-mêmes - sous les auspices de la Commission géologique du Canada - préparé les manuscrits et le dessin des mélodies, notre collègue M. Massicotte a écrit des notes biographiques sur les exécutants. M. Morin nous a remis le texte des commentaires généraux qu’il fit comme président de la Société historique de Montréal. Nous devons des remerciements à M. E.-Z. Massicotte, qui a bien voulu relire notre manuscrit.

Notes

[1Publiées dans ses Lonesome Tunes

[2Ces meubles, ou objets, avaient été prêtés gracieusement par le sculpteur, M. Alfred Laliberté, la Canadian Handicrafts Guild et la Bibliothèque Saint-Sulpice

[3M. Fred. Pelletier, dans Le Devoir, 3 avril 1919

[4II, col. 431.