Prix Mnémo 2002 : un CD et une collecte à Saint-Côme

Éric Beaudry (photo ci-contre) interviewé par Pierre Chartrand. Vol. 7, no. 2, Automne 2002

par Centre Mnémo

Cette année le Centre Mnémo décernait son Prix Mnémo à Éric Beaudry pour la production du CD Édouard Richard, musique gaspésienne, ainsi que pour le projet de collecte de chansons qu’il réalisa dans son village natal de Saint-Côme. Nous avions déjà publié un article d’Éric Beaudry qui racontait sommairement l’histoire de son projet de CD avec M. Richard. Nous l’avons donc rencontré pour qu’il nous raconte maintenant le comment et le pourquoi de sa collecte à Saint-Côme

P.C. : Quand as-tu réalisé ta collecte à Saint-Côme ?

É.B. : C’est l’automne dernier (2001). Un projet qui a commencé en septembre, suite à l’acceptation de ma demande de financement au Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), en recherche et création dans le secteur Chanson. Bien qu’il n’y ait pas de programme de collectage précis au CALQ, j’ai pensé que le secteur chanson pourrait s’intéresser à mon projet.

P.C. : Quels étaient les objectifs principaux de ton projet ?

É.B. : Celui-ci consistait à aller enregistrer principalement les personnes âgées du village que je connaissais pour la plupart, et dont le répertoire était d’autant plus fragile vu leur grand âge. J’en ai d’ailleurs perdu deux durant les trois mois du projet. C’était pour moi une urgence de faire cette collecte puisque, bien qu’on dise qu’il y a beaucoup de répertoire à Saint-Côme, celui-ci est loin d’être connu par tout le monde. Et il n’est généralement plus retransmis dans chaque famille.

P.C. : Tu connaissais donc déjà les personnes à collecter…

É.B. : Étant moi-même originaire de Saint-Côme, il y avait au départ tout le réseau de ma famille à explorer. Cela me facilitait grandement la tâche puisqu’il n’est pas toujours facile d’arriver en inconnu dans une maison pour faire chanter quelqu’un… Et c’est quand même un milieu fermé qu’un petit village comme Saint-Côme. Si on remonte de quelques générations, il n’y avait que quatre ou cinq grandes familles dans le village. On est donc parent avec une bonne partie du village.

Il faut aussi dire que dans les dix dernières années, il s’est formé quatre groupes de chanteurs qui ont tous enregistré un album. On avait donc déjà fouillé le répertoire, mais on n’en ressortait principalement que les chansons qui « swingnaient » puisque l’idée de base de ces groupes était principalement la fête. Les complaintes étaient donc délaissées au profit des chansons à répondre. Et pourtant : les complaintes et chansons lentes représentent près de 70% du répertoire que j’ai recueilli.

P.C. : Combien de personnes as-tu collectées, et combien de chansons as-tu recueillies ?

É.B. : Il faut dire que beaucoup de chansons collectées étaient très similaires entre elles. On peut dire que j’ai enregistré de 115 à 120 chansons vraiment distinctes, et cela pour environ 15 chanteurs.

P.C. : Quelles sont tes conclusions générales sur ton projet de collecte ?

É.B. : Je considère que je n’ai gratté que la surface de ce qui existe en chanson à Saint-Côme. Je ne serais pas surpris que chaque chanteur que j’ai rencontré connaisse au moins 50 chansons.

Comme plusieurs de ces chanteurs étaient beaucoup plus à l’aise à chanter en groupe, j’enregistrais les chansons lors de sessions. Mme Marielle Marion, qui adore elle-même la chanson et la musique traditionnelles, avait décidé de son plein gré d’organiser des rencontres de chanson chez elle chaque mardi. Je me rendais donc chez elle chaque semaine pour enregistrer la session. Je visitais également une autre famille chaque semaine, puisque les familles se mêlent parfois, mais pas toujours.

P.C. : Et tu as donc déposé le résultat de ta collecte à la bibliothèque de Saint-Côme…

É.B. : J’ai réalisé six disques compacts qui furent effectivement déposés à la bibliothèque du village. Chaque participant des sessions a également reçu une copie du CD de la session en question. Car mon but était bien de remettre le répertoire aux gens du milieu. Et les chanteurs m’avaient bien spécifié qu’ils n’étaient pas particulièrement intéressés à avoir leurs chansons à eux (qu’ils connaissent déjà) mais bien celles des autres participants de la rencontre.

P.C. : Quel impact a pu avoir ta collecte sur la pratique de la chanson à Saint-Côme ?

É.B. : D’une part cela a redonné le goût aux aînés de chanter. Et d’autre part cela a fait connaître Saint-Côme comme lieu de chanson. À trois reprises, des ethnologues français ont débarqué au village pour venir enregistrer… ainsi que la télévision française. Ainsi on a remis les affaires un peu plus à leur place puisque ce sont maintenant les aînés qui sont au premier plan et non plus les jeunes comme moi qui interprètent leurs chansons.

P.C. : Et est-ce que les chansons déposées à la bibliothèque sont régulièrement consultées ?

É.B. : Je crois bien car on m’appelle souvent pour savoir si c’est disponible commercialement. Mais cela aurait été assez compliqué pour la question des droits, vu, entre autres, le nombre de personnes impliquées… On peut cependant demander des copies à la bibliothèque, et tous les fonds sont versé au Comité historique de Saint-Côme qui projette sortir un livre sur l’histoire du village.