Quand le Diable l’emporte...

Vol. 13, no. 3, Printemps 2012

par BOLDUC Marc

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Le Rêve du diable en 1976, avec (de gauche à droite) : Paul Dubois, Jean-Pierre Lachance, Claude Méthé et Gervais Lessard. Collection Gervais Lessard.

Il a connu un succès infernal, il a visité le purgatoire, mais dans tous les épisodes de son existence, il a su demeurer un bon diable. Pour souligner son apport à la culture québécoise, le groupe de musique traditionnelle, le Rêve du diable, a reçu, à Lévis, le 10 mai dernier, la médaille de l’Assemblée nationale du Québec. Il s’agit donc de la consécration d’une formation à l’itinéraire particulier, car bien malin eut été celui qui, lors de la formation du groupe en 1974, aurait pu prédire son parcours extraordinaire qu’il poursuit depuis trente-huit ans. En effet, ce qui devait être, au départ, une simple prestation dans le bar d’un ami, s’est transformé en une aventure qui perdure encore....

Pour mieux connaître l’histoire du Rêve du diable et réfléchir sur l’existence du groupe, nous avons donc profité de cette occasion exceptionnelle pour rencontrer la figure emblématique de la formation, Gervais Lessard. [1]

Pianotant dès l’âge de deux ans, pour ensuite, à quatorze ans, devenir batteur dans l’orchestre de son père (« Jacques Lessard et son ensemble », de 1963 à 1967), puis dans celui de Paul Couture jusqu’en 1969, Gervais Lessard avait goûté tôt à la musique, qu’il avait mis en veilleuse pour se concentrer sur ses études en biologie à l’Université Laval. De cette période formatrice des soirées dansantes hebdomadaires, Gervais Lessard avait particulièrement apprécié le répertoire des accordéonistes responsables de la partie folklorique des veillées [2], en l’occurrence André Nadeau, puis Léo Doiron. C’est à partir de ces airs traditionnels enfouis dans sa mémoire, qu’il se mit à l’apprentissage de l’harmonica, puis du violon, autour de 1970, tout en poursuivant sa formation scientifique. En effet, la « découverte » de Phillipe Gagnon [3] avait ravivé sa curiosité pour le violon, un instrument qui le fascinait depuis toujours. Empruntant un violon d’abord destiné à sa soeur Carmen [4], il s’investit sans relâche dans la maîtrise du nouvel instrument avec le but éventuel de pouvoir être “assez bon” pour faire danser les gens. Cet espoir se matérialisa lors d’une des nombreuses sorties organisées par le département de biologie de l’Université Laval, un peu partout sur le territoire québécois (pour des recherches de terrains, des inventaires), et qui, en soirée, donnaient des occasions propices à la fête. C’est au moment où, dans une de ces soirées, un de ses professeurs se mit à giguer au son de sa musique que Gervais se rendit pleinement compte du chemin parcouru depuis les premières notes et, surtout, de l’importance du folklore et de ces mélodies qui « touchent le coeur ». Et la chanson ? C’est à l’initiative du cinéaste André Gladu [5], qui l’avait invité à aller chanter dans une cabane à sucre de Saint-Sévérin de Beauce, au printemps 1973, que le chanteur public prit son envol, interprétant des chansons de son oncle Roger Lessard, lui qui ne poussait la chanson que lors des fêtes familiales.

Durant la même période, lors d’une fête, les deux amies Danièle Lessard et Louise Méthé organisèrent la rencontre de leurs deux frères respectifs, Gervais et Claude. Ce dernier était guitariste autodidacte, un passionné de musique folk et un adepte du style finger picking ; le déclic se fit immédiatement entre les deux qui devinrent des compagnons musicaux qui développèrent un répertoire commun. En 1974, le duo Gervais Lessard (harmonica, pieds, violon et voix) - Claude Méthé (guitare, voix) obtint une première chance de se produire en public à La Barricade de Lévis. Pour mieux vendre ce spectacle, on choisit Le Rêve du diable (reel connu que l’on ajouta, à ce moment au répertoire) pour désigner la formation. C’est aussi à cet endroit qu’ils rencontrèrent Jean-Pierre Lachance et Pierre Beaulé qui formaient le groupe Les fourmis du rang. On décida alors de fusionner les deux formations, pour créer Les toasts sur le poêle à bois, un groupe dont l’existence brève dura jusqu’au départ de Pierre Beaulé pour des raisons de santé. Cette union, qui incluait un autre guitariste dans le groupe, permettait à Claude Méthé de se consacrer davantage au violon, instrument dont il était maintenant passionné. Redevenu trio, Le Rêve du diable multipliait les prestations, en région, aussi à Montréal (au bar La coupe) et à Québec (au bar Élite, quatre soirs par semaine une fois par mois). C’est d’ailleurs à cet endroit qu’ils firent la rencontre de l’accordéoniste Paul Dubois qui devint le quatrième membre du groupe dès le printemps 1975.

Remarqué par la maison de disques Tamanoir, Le Rêve du diable fut invité à réaliser son premier album, éponyme, qui connut un succès fulgurant, même à la radio dite commerciale. Cette renommée rapide lui permit de multiplier les présences sur scène et de côtoyer les grandes vedettes de l’époque comme Jean-Pierre Ferland, Robert Charlebois, Louise Forestier ou Plume Latraverse (entre autres, au Rassemblement sur le Mont-Royal), rendant difficile de prendre la pleine mesure cette popularité. Toutefois, la vie de tournée, sans cesse sur la route, payante en nombre de spectacles donnés mais pas tellement sur le plan monétaire, ne convenait guère à Paul Dubois ; il quitta donc la formation, qui poursuivit, encore une fois, ses activités en trio.

En 1977, sur la lancée de l’album Le Rêve du diable, parut Rivière jaune, sur lequel, pour quelques pièces, l’accompagnement au piano était assuré par Jacques Lessard. Cette participation appréciée de part et d’autre, permettait à Gervais de remercier son père pour les années formatrices dans son orchestre. Le succès fut de courte durée et en 1978, on décida de dissoudre le groupe pour raisons internes, ce qui marqua la fin de l’association avec Jean-Pierre Lachance. Après un hiatus de quelques mois, Claude Méthé, invita son beau-frère, le guitariste Pierre Vézina, à se joindre à lui et à Gervais pour repartir Le Rêve du Diable.

En 1979, au moment d’entrer en studio pour la production d’un troisième album, André Marchand, quittait La Bottine Souriante pour se joindre à la formation afin d’enregistrer, à la hâte et avec peu de préparation préalable, « Des délires et des reels ». Sur cet album figurent deux de ses compositions : « Les petites chansons » et « Les mangeurs de fourmis ». Cependant, la collaboration fut de courte durée et au début de l’année 1980, André Marchand décida de quitter Le Rêve du diable qui redevint un trio. Durant cette période, les tournées en Europe se multipliaient et étaient assez nombreuses...

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Les anciens et actuels membres du Rêve du diable, en juin 2012, qui s’étaient rencontrés lors de la remise de la médaille de l’Assemblée nationale à Gevais Lessard : (de gauche à droite) Claude Morin, Pierre Laporte, Daniel Lemieux, Pierre Vézina, Paul Dubois, Jean-Pierre Lachance, André Marchand, Gervais Lessard, Claude Méthé et Daniel Roy. Collection Gervais Lessard, photo Marcel Morais.

En 1981, une rencontre fortuite avec Normand Roger, compositeur de musique de film, eut un impact majeur sur l’existence du groupe. Ce dernier, mandaté par Frédéric Back pour réaliser la trame sonore du film « Crac ! », recruta Le Rêve du Diable pour assurer la musique associée à la partie traditionnelle. Ainsi, dès les premières images du film, on entend « En passant par les épinettes » adaptée par Gervais Lessard pour correspondre aux dessins de l’univers de la berçante. Cette collaboration avec l’artiste se poursuivit au-delà du film, récipiendaire d’un Oscar en 1982 ; Frédérick Back illustra gracieusement l’album Auberge le Rêve du Diable, qui, la même année, obtint un prix Félix au gala de l’ADISQ [6].

Ces honneurs qui rejaillirent sur Le Rêve du Diable, auraient dû, en principe, lancer la formation vers de nouveaux sommets, mais cette gloire s’avéra éphémère et on assista plutôt à une lente descente aux enfers... Les engagements, dans un Québec postréférendaire se faisaient rares, voire inexistants. C’était la période disco, avec des salles éclairées aux stroboscopes les groupes comme Le Rêve n’avaient plus la cote...

Ce creux de vague entraîna le départ de Pierre Vézina en 1983, mais pas avant d’avoir trouvé un remplaçant, en l’occurrence, le chanteur, pianiste et guitariste Claude Morin, auquel il laissa même sa guitare.. La même année, on forma la compagnie Le Diable à quatre (Claude Méthé, Claude Morin, Gervais Lessard et leur gérant Marcel Guérin) ; on engagea pour quelques contrats le violoneux Pierre Laporte et la compagnie procéda même à l’acquisition d’un bar, situé à Leicester dans le comté de Lotbinière... (le Quatre épaules). Des problèmes administratifs accablèrent le groupe, ce qui entraîna le départ définitif de Claude Méthé en 1985.

Vu la précarité des engagements, et pour la première fois depuis la création du groupe, on décida de poursuivre à deux (Claude Morin et Gervais Lessard), afin de réduire les coûts le plus possible... Cette décision permit la survie de la formation en lui procurant plusieurs contrats annuellement (autour de quatre vingt, dont plusieurs en France, particulièrement dans les Vosges) et de se monter un nouveau répertoire. Fort de l’expérience acquise au fil des saisons, le duo enregistra « Avec cholestérol » chez Denis Fréchette, un album vendu par les membres du groupe et distribué à petite échelle. Cette façon de procéder, avec quelques spectacles par année perdura jusqu’aux environs de 1997...

Cette année-là, Le Rêve du Diable reçu une offre difficile à refuser. En effet, Jean-Guy Tremblay, de Tamanoir, leur offrit de produire un nouvel album-concept sur lequel figuraient bon nombre d’invités afin de relancer l’ensemble. Cette occasion inespérée permettait de remettre le groupe au goût du jour puisqu’on ne parlait guère plus d’eux, même s’ils se produisaient encore. En fait, il semble que plusieurs croyaient Le Rêve du Diable mort et enterré...Alors, place à « Résurrection » !

Cependant, le battage médiatique autour du lancement fut relativement inexistant et l’album connut un succès mitigé, surtout que le public s’attendait au même type de prestation que celle entendue sur l’album ; les deux protagonistes avaient beau se démener comme des diables dans le bénitier, ils convinrent de s’adjoindre un troisième membre, le violoneux et chanteur Daniel Lemieux, qui resta avec la formation jusqu’en 2000, moment où il fut remplacé par Pierre Laporte. Sur sa recommandation, on ajouta le multi-intrumentiste Daniel Roy, collaborateur de longue date du groupe (comme sonorisateur entre autres). De cette formation, naquit « Sans tambours ni trompettes » en 2002, dernier disque en règle du Rêve du Diable.

Depuis ce temps, il est redevenu un duo, passablement inactif depuis la Saint-Jean 2011, mais qui renouera avec la scène le 24 juin avec le duo père-fils de Daniel et Louis-Simon Lemieux. Est-ce le début d’une nouvelle incarnation du Rêve ? Seul l’avenir le dira... Par ailleurs, il est annoncé que dix musiciens ayant fait partie du Rêve du diable auront l’occasion de retrouvailles mémorables sur la scène de L’Anglicane le 29 septembre prochain... Chose certaine, le Diable est tenace et n’est certainement pas mort...

Dans ce contexte, il semble que la médaille de l’Assemblée nationale est décernée tardivement, mais à point nommé, dans le mesure où le groupe est très peu actif depuis quelques années. Cette inaction est en partie imputable à Gervais Lessard, qui de sa propre admission, reconnaît que Le Rêve du diable est devenu un passe-temps en marge de sa vie professionnelle, mais auquel il entend consacrer davantage d’énergie une fois la retraite atteinte. Pour ce dernier, la médaille, incarne une reconnaissance du passé, de ce qui a déjà été fait et elle est à partager entre tous les pionniers du groupe. En tant que dénominateur commun de la formation depuis son origine, il réalise, bien modestement, que le Rêve « c’est un peu lui », mais que rien ne serait survenu sans l’apport de tous les autres collaborateurs qui en ont fait le succès.

Après toutes ces années d’existence, sur quoi repose l’identité du Rêve du diable ?

Selon Gervais Lessard, les prestations du groupe sont connues pour leur caractère humoristique, et, même si elles peuvent parfois connaître des moments plus sérieux, elles sont d’abord axées sur le plaisir de l’auditoire. Selon ses dires, le groupe n’a pas la prétention de verser dans la recherche ethnologique, et est plutôt reconnu pour sa capacité à présenter un univers festif, empreint parfois d’improvisation, avec des gars capables « d’être bon enfant, pas académiques, sans prétention, [avec] une présentation un peu nonchalante... un peu cuisine, en ayant l’air un peu tout croche » [7]. Même si l’aventure est loin d’être terminée, quel héritage Le Rêve du diable laissera-t-il ?

Le fait que des groupes reprennent un peu partout en province le répertoire du Rêve du diable dans son style et son esprit témoigne de l’influence de la formation dans la culture trad du Québec. D’entendre « Dondaine la ridaine » reprise par le groupe rock québécois Groovy Aardvark [8] ou carrément réutilisée (avec voix originale) en mode électro-trad [9] est flatteur et fait chaud au coeur... Pour ce qui est de l’héritage en tant que tel, il est encore trop tôt pour en parler... le diable est dans les détails...

Notes

[1Entrevue réalisée chez Gervais Lessard, le 29 avril 2012.

[2Généralement, ces soirées dansantes du Jardin de Capri de Saint-Charles, propriété de son oncle Eugène Frenette, comprenaient une première partie dédiée aux danses sociales et “modernes” (chachas, valses, sambas, rock-and-roll...), la seconde consacrée aux danses “canadiennes (saratogas, calédonias...)

[3Violoneux qui a accompagné Robert Charlebois (entre autres, sur la pièce Dolorès), aussi connu pour sa collaboration avec Dominique Tremblay (Dominique Tremblay - Philippe Gagnon présentent...avec les stainless steel : Ça roule - Polydor 2917-001 en 1973). Il a aussi enregistré, en solo, La garouine, c’est l’enveloppe de tes yeux... - Polydor 2424-079, (1973) et Mon Québec, c’est mon désir - Le Tamanoir, TAM-27002 (1977)

[4Violon acquis par une tante à l’intention de Carmen, lors de l’encan de succession d’un curé décédé. Possédant un violon de meilleure qualité, le violon demeure inutilisé pendant nombre d’années. Lorsque Gervais s’approprie l’instrument, Carmen, violoniste de formation classique, lui montre, par voie téléphonique, au son, comment accorder son instrument....

[5André Gladu le réinvitera plus tard à une soirée du « Son des Français d’Amérique » puis à « la Veillée des veillées »

[6Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo, catégorie Microsillon de l’année/Folklore et traditionnel, 1982

[7Entrevue avec Gervais Lessard, 1:57:33

[8Groovy Aardvark, « Dondaine », Exit Stage Dive - MPV/Musicor, 1999

[9Olivier (Soucy), « Dondaine la ridaine - La rosée du matin », Patrimoine irréel - Les Disques Scorbut, 2011