Qu’est-ce que la turlutte ?

Vol. 7, no. 3, Automne 2002

par PLANTE Gilles

Qu’est-ce que turluter dans le contexte de la chanson québécoise ? Cela se produit dans une chanson lorsque le chanteur arrête de chanter les paroles pour faire un intermède instrumental… sans instrument. C’est-à-dire qu’il prononce des mots qui n’ont pas de sens, qui sont choisis pour leur rythme, pour leur sonorité, pour leur allure cocasse, leur possibilité de double sens…

Or il est difficile d’inventer des mots qui n’ont pas de sens et un peu redondant de ne faire que des « la-la-la-lan-lère ». Aussi, pour comprendre la turlutte, nous croyons qu’il faut revenir à l’idée d’un intermède instrumental : on essayera d’abord d’imiter les sons d’un instrument de musique.

Les instruments de musique

Or que fait-on pour imiter un instrument ? Des onomatopées qui sont établies à l’avance, qui imitent ces instruments de façon conventionnelle, c’est-à-dire que tout le monde reconnaît :
zing zing zing de ce violon-là
tut tut tut de cette flûte-là
boum boum boum de ce tambour-là

comme dit la chanson.
On peut y ajouter « ding dong » pour les cloches, (qui donnera les « don don dondaine » de certaines chansons) et « zouinzouin » pour la cornemuse, en se pinçant le nez !
Toutefois, ces onomatopées, si amusantes qu’elles soient, s’adaptent mal à des rythmes endiablés et ne se prêtent pas beaucoup à la virtuosité. Mais il y a une autre possibilité.

Pour beaucoup d’instruments, il existe des enchaînements de syllabes, qui ont trait à la technique du jeu et à la mémorisation des pièces, et qui sont très près de l’exécution musicale.
En voici quelques exemples :

1- Les joueurs de tambour du XVIe siècle emploient des mots qui représentent leurs différents coups de tambour et en font des phrases qui les aident à mémoriser leurs séquences rythmiques :
Ran tan plan
Colin tam pon
Patapatapan, tereteretan

Nous croyons que le rapetipetam de nos turluttes vient de là. [1]

2- Depuis le XVe siècle, il s’est établi une technique pour l’articulation des notes aux instruments à vent : flûtes, cornets, hautbois…
L’essentiel de cette technique tient en quelques syllabes :
Tu tu tu pour les notes longues,
Turu turu pour les notes rapides,
Teke teke Tiki tiki pour les passages agressifs,
Turelurelurele pour les longues séries de notes rapides.
Il faut noter ici que ce sont les Italiens qui ont établi les premiers ce système et que les RE se prononcent du bout de la langue et non de la gorge et que les français, qui roulaient leurs RR au XVIe siècle ont continué de la même façon.

Or il y a une chanson, un noël provençal du XVe siècle qui nous indique que ces techniques sont bien connues et qui identifie clairement le turelurelu au son de la flûte :
Guillot pren ton tabourin
Toi pren ta flûte Robin
Au son de ces instruments :
Turelurelu Patapatapan
Au son de ces instruments :
Je dirons Noé gaiement

On remarquera que le violon, le roi des instruments dans la musique traditionnelle québécoise, est mal représenté de ce côté-là : la technique fonctionne selon les tirés ou poussés de l’archet et « Tir’pouss’pouss’ » ne fait pas de bonnes turluttes.

Par ailleurs c’est un fait qu’au Moyen Âge et à la Renaissance, dans beaucoup de chansons, on imite des instruments de musique et on a développé des séries d’onomatopées pour les identifier, fondées soit sur leur technique ou leur sonorité :
Turelurelu et turelututu pour les flûtes
Lire lire liliron pour les cornemuses
Ran tan plan fere fere tan pour les tambours
Tarira rira pour les trompettes
Ti ti ton pour les nacaires, [2]

En voici quelques exemples :
Or tost, nacaires, cornemuses sonnez :
Lirelire liliron liliron lire
Tititon tititon tititon tititon
In Or sus vous dormez trop
(virelai anonyme du XIVe siècle)

Quel stromento sai tu sonare ? (De quel instrument sais-tu jouer ?)
So sonar’il mio arpicordo (De mon clavecin)
Dingu dinga la dingu dingu la dingu la din…
E tu che sai toccare ?
(Et toi que sais-tu jouer ?)
So toccare il mio violone (De mon gros violon)
Lirum lirum lirum li…
Dimmi che sai tu fare ?
(Dis-moi que sais tu jouer ?)
So archetiare ben la mia lira (De la lyre à archet)
Lira lira lira lira…
E tu che sai sonare
(Et toi que sais-tu jouer ?)
So sonare la cornamusa (De la cornemuse)
_ Vion vion vo vion vion vo…
Sonate voi compare ?
(Sais-tu jouer mon compère ?)
So sonare il mio leuto (Je sais jouer de mon luth)
Tren tren tirin tirin tirin tin…
In Questa ghirlanda , madrigal de Orazio Vecci.

Cette manière d’imiter les instruments remonte en fait au XIIIe siècle où les pastourelles mettent en scène des bergers munis de cornemuses, qu’on imite avec diverses formules :
Dorelo dorelo dorelo do (à rapprocher de turelu tu)
Valuru, valuru valuraine
Va li duriaus li duriaus lairelle

et pour le bourdon :
Bon Bon Bon
La bergère disoit O A E O
Et Robin disoit Dorenlot
(p. 242)

S’ont lou museour manda (Aussi on fit venir les cornemuseux)
Et Thieris son bordon ait destoupeit (Et Thiery déboucha son bourdon)
Ki disait : « Bon Bon Bon Bon Bo
Se de la rire dural durei lire durei.
(p. 66)
Pastores et pastorel(Bergers et bergères)
En lor muse a frestel (sur leur cornemuse à bourdon)
Vont chantant un « dorenlot.
(p.57) [3] .

On a même droit, dans une chanson de Guillaume le Vinier, poète Artois du XIIIe siècle à une première forme du mot « turlutte » :
Cil de Feuchières et d’Alies (Ceux de Feuchères et d’Allies)
Ont prises espringueries (Ont fait des espiègleries)
Et mult granz renvoiseries (et beaucoup de bruit )
De sons, de notes d’estives (de chansons, d’airs de cornemuse)
Contre ceus de la (Contre ceux de [l’autre village])
Mes vous orrois ja (Mais vous auriez dû entendre)
Que Guiot i vint qui turuluruta (Quand Guiot arriva et turuluruta)

« Valuru valuru valuraine valuru va. » [4] p. 316
Voilà pour les instruments.

Les chanteurs

On peut aussi imaginer qu’on tente d’imiter les chanteurs en plus des instruments. Or la technique du chant, c’est la solmisation : chanter le nom des notes.
On trouve en effet au XVIe siècle des refrains de chansons sur « Fa la la », deux notes de la gamme. Mais cette habitude ne se rencontre qu’en Angleterre et en Italie, pratiquement pas en France. Toutefois, dans tous les pays, on a imité d’autres espèces de chanteurs : les oiseaux. Déjà au XIIIe siècle il y a des oiseaux vedettes dans les chansons : le coucou, l’alouette et le rossignol. Assez étrangement, leur chant ressemble souvent à celui des instruments : lire lire liron pour l’alouette, tiri tiri tiki tiki pour le rossignol… Très tôt on a essayé de remplacer ces onomatopées par des mots :

Que dis tu ? que dis tu ? pour le sansonnet
Que te dit Dieu que te dit Dieu
Tue tue tue, occis occis occis pour le rossignol, parfois considéré comme messager de la mort. Ce phénomène, intégrer de vrais mots, se répétera plus tard avec les turluttes.

Et tam di delam

Au Québec, on a utilisé ces turluttes anciennes jusqu’au XIXe siècle. D’ailleurs on les retrouve dans toute la francophonie, aussi bien en Acadie, qu’en Louisiane, bien qu’on ait fini par oublier qu’il s’agissait au départ d’imiter les instruments de musique ou les chants des oiseaux.
De bon matin j’me suis levé
J’entendais l’rossignol chanter
Et tu ma turelure
Epi dura dura durette tam tire lire lam

(Version du disque Acadie - Québec, Archives de folklore , U. Laval, R. Maton)

_ C’est un corbeau pis un’ corneille
Qui voulaient bien se marier
Mais ils voulaient bien fair’ des noces
Mais ils n’avaient pas d’quoi manger
Li lon la lam turelure
Des trompeurs oui l’y en aura

(version de Alcide Ferland, St-Severin, Beauce, disque Le Tamanoir)

Braddock avait toujours dit
Qu’il viendrait, chose bien sûre,
Pour attaquer Pécody
Turelure
Et renverser sa clôture
Robin turelure.

(Chanson anonyme composée en 1755)

Mais il semble que le paysage ait changé après la conquête, et plus probablement sous l’influence des Irlandais au XIXe siècle. Les Irlandais, tout comme les Écossais, connaissaient en effet une façon de chanter sans paroles appelée « lilting ». La base de cette technique serait le « did’ll did‘ll » qui est aussi une imitation des instruments de musique, notamment des flûtes.

En effet, un flûtiste et théoricien allemand de grand renom, Johann Joachim Quantz, qui vivait au XVIIIe siècle, a écrit un important traité sur l’art de jouer de la flûte. Or il remplace systématiquement les « turelurelu » des traités italiens et français par des « did’ll did‘ll » qui donnent le même effet. Cela tiendrait à ce que les Allemands éprouvent quelques difficultés à prononcer les TURU du bout de la langue familiers aux peuples latins.

Extrait de la méthode de flûte de J.-J. Quantz, préconisant l’emploi de didll’didll’di pour les passages rapides. Versuch einer anweisung die flute traversiere zu spielen, J.-J. Quantz, Breslau, 1789

Par conséquent, dans les pays de langue germanique : Allemagne et Royaume Uni, on utilise did’ll did‘ll à la place de turelurelu et notre tam tidelidelidelam viendrait de l’influence des Anglais depuis la conquête, et des Irlandais au XIXe siècle. D’ailleurs une de nos grandes turluteuses, Mme Bolduc, était d’origine irlandaise et elle a sûrement influencé bon nombre des turluteurs du pays.

Tendances

Depuis quelques siècles, les turluteurs ont oublié qu’ils imitent des instruments de musique et les motifs turlutés se sont transformés petit à petit. Ainsi les « Lire liliron » des cornemuses vont céder la place aux « lurons » avec les variantes « gailuron » : joyeux luron et « maluron » : mauvais luron. Petit à petit on remplace les mots qui ont perdu leur sens onomatopéique par d’autres mots plus connus, et tant mieux s’ils peuvent avoir une connotation sexuelle déguisée ! :
« Ma ta pat ali matou ma tant’alou… »
Les turluttes à double sens existent en effet depuis longtemps et il y a un plaisir évident à joindre une connotation sexuelle déguisée à la virtuosité des turluteries.
Ainsi dans la chanson suivante, le mot turlututu peut prendre toutes les significations qu’on voudra :
Ce sont les filles de notre village
Elles ont de beaux turlututus
Elles ont de beaux turluron turlurette
Elles ont de beaux turluron turluré
Elles ont de beaux jupons piqués…

Disque Acadie - Québec, op.cit.

Une autre tendance, qui se retrouve principalement en Acadie [5] consiste à faire de la turlutte une pièce en soi, sans que cela vienne compléter les paroles d’une chanson. À ce moment la turlutte remplace carrément le violon pour la danse. À juger de la grande popularité dont jouit ce genre de turluttes au Québec de nos jours, il est certain que le phénomène va se répandre.

Nous avions noté qu’au Moyen-Âge on avait commencé à attribuer de vrais mots aux onomatopées qui imitaient les chants d’oiseaux. Cette tendance a, en quelque sorte, déteint sur les turluttes de nos jours et on entend maintenant toutes sortes de turluttes qui utilisent des mots connus, dans des situations cocasses. La région de Lanaudière semble particulièrement fertile dans l’invention de ce genre de refrains. Mais nous avons un cas extrême à citer : une chanson où toutes les syllabes utilisées dans les turluttes sont mises à contribution pour raconter la saga d’une famille irlando-québecoise issue d’un mariage entre Eddy Delisle et Dalida Little : La turlutte des Little-Delisle de Monique Jutras.
Déjà la généalogie de la famille est toute une leçon de turlutte :
_ Eddie Delisle, Dalida Little, Teddy Little-Delisle,
Odett’ Little, Lily Delisle, Dolly Little-Delisle,
Odile, Élodie, Eddie Delisle, Dalida,
Odette et Lily, Dolly Teddy Little-Delisle.

_ Eddie Delisle était laitier, loadait, déloadait du lait
A tant loadé et déloadé, Eddie a mal au dos.
Eddie était atteint d’une douleur dans le dos
Le dos tout dolent a tenu Eddie dans le lit…
Après cela, où ira donc la turlutte ?

Notes

[1Par ailleurs on aura tous entendu les joueurs de tablas indiennes chanter les passages de leur répertoire avant de les jouer sur leurs tambours. Ils reproduisent le même phénomène.

[2Les nacaires sont au Moyen-Âge des tambours en terre cuite, d’origine arabe, groupés en paires, de taille différente, qui donnent par conséquent deux sons de hauteur distincte.

[3Note : on dit déjà « un dorenlot » comme on dit « une turlutte »

[4Toutes ces citations sont tirées d’un recueil de chansons de trouvères intitulé : Chanter m’estuet. Ed. Samuel N. Rosenberg et Hans Tischler, Indiana Univ. Press, Bloomington, 1981, 560 p.

[5Notons que les Irlandais et Écossais sont déjà très familiers avec ce procédé