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Souvenirs de collectes en danse

Paru en hiver 2017, Vol. 18 No.2

par LEGAULT Normand

Ma pratique de la danse traditionnelle remonte à une lointaine affaire de fêtes familiales du côté de ma mère lorsque j’étais tout jeune puis de rencontres hebdomadaires à Montréal dans les sous-sols d’église où l’on apprenait des danses internationales.

La collecte au Saguenay

J’ai entrepris mes premières collectes portant sur la danse traditionnelle au Saguenay au début des années 1970, alors que j’étais étudiant en foresterie au Cégep de Chicoutimi. À l’époque, je m’étais joint à l’ensemble folklorique Les Farandoles, ce qui me permettait d’entretenir mon intérêt pour la danse folklorique et de voyager en présentant des spectacles de danses et de gigue dans la région. Deux organismes, la Fédération des loisirs-danse du Québec et le Conseil canadien des arts populaires, organisaient périodiquement des camps et des ateliers de formation où l’on pouvait acquérir du répertoire en danse internationale et en danse québécoise avec des formateurs issus du milieu des loisirs et aussi avec des danseurs naturels [1] provenant de plusieurs régions au Québec. C’est à ce moment que j’ai connu mes premières sessions de gigue intensives avec Denis Lessard et Jacques Binette, où l’on apprenait des pas de gigue sous forme de routines chorégraphiées pour la représentation scénique. J’ai aussi bénéficié de contacts marquants avec des danseurs naturels du Saguenay qui avaient cette façon d’exécuter la danse avec des pas souples, légers, articulés, spontanés et qui savaient improviser bien librement.

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La Grande chaîne sur le traversier entre l’Île–aux-coudres et Saint-Joseph-de-la-Rive, août 1949. Photo Suzanne Labossière-Legault.

J’ai alors fait la rencontre des premiers informateurs qui m’ont fait plonger dans l’univers des danses traditionnelles de cette région et j’y ai vécu une pratique naturelle qui était bien ancrée dans la vie communautaire et très caractéristique en termes de répertoire musical et chorégraphique. Mes premiers contacts avec la tradition eurent lieu en 1972-73 avec Mme Rita Dufour, qui habitait La Baie (Port-Alfred) et M. Lajoie avec qui j’ai appris et dansé la ronde du Capitaine trompeur, le Coupé 6-4-2 [2] assez unique, les gigues à deux et le Brandy frotté, dansé au complet avec des pas de gigue magnifiques.

Les soirées de danse se tenaient alors à l’Hôtel Colibri, à l’Anse Saint-Jean, avec l’orchestre de Pierre Martel, et l’accordéoniste Olivier Thibault de Chicoutimi. Ces soirées étaient aussi l’occasion pour moi de faire mes premières expériences avec l’usage du magnétoscope. Une vidéo de ces danses a été produite avec la précieuse collaboration de Jean Trudel [3]qui, à l’époque, participait activement au collectage et à la préservation des traditions québécoises. Je me souviens que lors de la captation, au printemps 1973, au moment où commençait la danse du « Coupé par 6-4-2 » durant la promenade de l’introduction de la danse, un cinquième couple s’est tout bonnement avancé pour se joindre aux quatre couples qui complétaient déjà la danse. Mme Dufour, qui dirigeait les figures, a quand même poursuivi la danse tant bien que mal, avec un couple qui ne comprenait pas les séquences des déplacements.

À cette période, j’ai également rencontré le gigueur et danseur d’Arvida, Daniel Lessard, qui faisait partie du groupe les Joyeux Carnavals ainsi que l’accordéoniste Joseph-Marie Tremblay, de Chicoutimi-Nord. Malgré la proximité régionale, ils possédaient un répertoire tout autre notamment leur version du Brandy frotté ou celle de la Contredanse, mais faisaient également d’autres danses comme la Danse du castor, le Carrousel ou la Danse du soleil, les Mains blanches. J’ai constaté alors les premières rivalités régionales à propos de danses traditionnelles dans un même coin de pays, chacun affirmant détenir la version officielle du répertoire régional, ce qui était assez cocasse !

Grande région de Québec

Les années entre 1973 et 1980 furent charnières au niveau du collectage de la danse. Après mon DEC à F.-X. Garneau je me suis inscrit au programme Arts et traditions populaires (Ethnographie traditionnelle) à l’Université Laval. Dans le cadre de cette formation, j’ai acquis auprès de Simonne Voyer [4], entre autres, une méthode de collectage plus rigoureuse. Ces années ont été pour moi très productives et créatives. La plupart des danses collectées durant ces années comptent parmi les plus belles et les plus structurées : quadrilles régionaux (Portneuf, Lac-Saint-Charles, Kedgwick, Île d’Orléans, Québec, Bas-du-Fleuve), sets en deux et en trois parties (Saint-Pierre-de-Broughton, Baie-Saint-Paul, Fortiervillle, Frampton, Lotbinière, Gaspésie, Montmagny, Saint-Fabien-de-Panet), le tout avec des musiciens au vaste répertoire et au style tout aussi différent.

Mon premier contact avec la danse, lors de mon installation à Québec en 1973, fut avec Marcel Guay, calleur et chercheur bien actif dans la région. Il dirigeait alors la troupe bien connue Les danseurs Durocher equi animaient des démonstrations et des soirées de danses. Marcel avait eu l’occasion de collecter des danses de la région de Montmagny dont le Chaînez bras droit et le Coupé par 6. C’est aussi Marcel qui m’a introduit aux quadrilles de la région, dont le Calédonia, le Lancier et le quadrille français qui se pratiquaient à Charlesbourg, à Loretteville et à Lac-Saint-Charles. C’est en même temps que j’ai connu l’accordéoniste Adélard Thomassin qui faisait partie de l’Orchestre de Marcel Trudel, ensemble musical fort apprécié à Québec et qui accompagnait la troupe de Marcel Guay. Fait étonnant, plusieurs années auparavant, Adélard Thomassin venait tous les étés faire de la musique à l’occasion de réunions de famille chez sa sœur qui était notre voisine immédiate à Ville Saint-Laurent. Mes premiers airs de musique à l’accordéon diatonique ont été entendus à ce moment, bien avant de le revoir à Québec.

Charlevoix

L’aventure dans Charlevoix a débuté grâce au contact obtenu de Marcel Guay avec les Danseurs du Gouffre de Baie-Saint-Paul. Comme travail d’appoint, Marcel m’avait orienté vers le Centre d’Art de Baie-Saint-Paul car le groupe se cherchait un directeur artistique. La troupe répétait toutes les semaines au Centre d’Art de Baie-Saint-Paul et se préparait, avec les musiciens de l’orchestre de Baie-Saint-Paul, à mettre en valeur les danses traditionnelles de la région pour les festivités de l’été. J’ai connu là des musiciens bien engagés au plan régional ainsi que des danseurs naturels qui ne désiraient que faire revivre leurs danses familiales. Les Danseurs du Gouffre (du nom de la rivière qui rejoint la baie) étaient un regroupement d’amis, de cousins et de passionnés de la danse et leur répertoire comprenait le Set en trois parties composé de l’un des plus beaux Coupé en 6-4-2 que je connaisse avec sa promenade unique en galop sur la ligne et ses pivots aux quatre coins et d’autres détails de structures plus complexes qui la font durer plus de 20 minutes. Elle était suivie de la Danse de l’étoile puis de la Bistringue. Il y avait aussi la Danse du soldat ou la Canne du père Noël, les Paniers, la Plongeuse, le Brandy, le Quadrille en cinq parties avec sa chaine des dames en do-si-do pivoté. Toutes ces danses utilisaient le pas du « claque-pied » ou two-step frotté ! De la belle danse ! Et je salue celles et ceux qui me viennent en mémoire : Véronique, Jean-Paul et Philippe Bélanger, Paul-Henri Lavoie, F.-X. Tremblay, Madeleine, Rosella, Alyre...

Beauce

C’est aussi en 1973 que j’ai eu l’occasion de connaître Lauréat Goulet, violoneux de Saint-Pierre-de-Broughton. J’avais eu l’information que la danse était bien ancrée à Saint-Pierre et j’ai obtenu son adresse après m’être informé chez un commerçant local. Lauréat m’a fait rencontrer les calleurs Almen Connelly et Kenneth Murphy et le danseur Émilien Lessard ainsi que tout le milieu de la danse qui fréquentait le « poulailler » de Lysander Falls où j’ai capté, avec la collaboration de Jean Trudel, quelques-unes de ces soirées de danses sur bandes magnétoscopiques dans le cadre de la recherche Danse et costumes régionaux du Québec [5], menée par la Fédération des loisirs danse du Québec, en février 1974. Il pouvait bien se danser environ une vingtaine de danses durant ces soirées, jamais la même et ce, régulièrement à tous les samedis soirs, remarquablement depuis quarante ans déjà à l’époque, avec le même violoneux ! C’était assez typique à cet endroit d’observer les plus anciens danseurs se placer au même endroit, directement devant les musiciens et le calleur, places qui semblaient leur être réservées contrairement aux moins assidus qui se voyaient relégués au fond de la salle. C’était un privilège que d’être invité par un plus ancien à venir se joindre à eux, c’était une marque de confiance, une reconnaissance bien sentie.

Île d’Orléans

Avec certains danseurs de l’ensemble folklorique La Parenté fondé en 1973, on allait passer la plupart de nos samedis après-midi au Château Bel-Air à Sainte-Famille, à l’Île-d’Orléans où il se dansait depuis quelques années déjà, quatre grands quadrilles qui duraient environ quarante minutes chacun : le Lancier, le Calédonia, le Quadrille et le Saratoga. Sauf le Saratoga, c’était des quadrilles doubles (à quatre côtés), composés de dix à quatorze couples par danse (ex. : 3 couples sur deux côtés et 4 couples sur les deux autres, font 14 couples). On avait réussi, à force de le danser, à monter dans les échelons des privilèges et enfin obtenu sur invitation de Mme Audet, nos places sur les côtés 1 ou 3. Mme Georgiana Audet savait mener ses quadrilles avec une main solide pour diriger l’attribution des places. Ne dansait pas qui voulait n’importe où et il s’agissait de danser avec les bons vis-à-vis, sur le bon côté de la danse, sinon on risquait de se retrouver seul. La danse se devait d’être bien dansée. Les musiciens Jean-Louis Picard, Gérard Turcotte, Arthur Rouleau, Grégoire Tremblay, Georgiana Audet et j’en oublie, savaient orchestrer le son particulier et plein de chaleur qui était propre à l’endroit. J’ai eu le grand plaisir de collaborer comme recherchiste auprès du cinéaste et documentariste André Gladu pour la réalisation du film La Révolution du dansage de la série Le Son des français d’Amérique. [6]

On avait l’opportunité à cette époque de faire des enquêtes de terrain en procédant à des rencontres dans les maisons de retraite, l’accessibilité aux sources et aux témoignages n’était pas toujours facile mais des fois on y trouvait de bons informateurs et cela donnait d’intéressants résultats. Dans un projet d’études universitaires, je m’étais rendu à Saint-Fabien-de-Panet pour recueillir chansons, contes, danses, récits pour finalement réunir tout le village dans une soirée où les informateurs étaient au premier plan d’une programmation assez unique.

C’est aussi à l’été 1978, avec le projet Animation folklorique Mauricie, que l’on a pu réunir des informateurs de Fortierville dans Lotbinière, et recueillir un magnifique set en trois parties de danses : le Trois par trois, le Breakdown et le P’tit train.

Un autre beau moment exceptionnel fut la réunion d’informateurs du village de Saint-Sylvestre (Beauce), sous les indications de Jean-Claude Dupont, professeur d’ethnologie à l’Université Laval et directeur du CELAT à l’époque, qui répondait à une demande du CNRS en France, sur la tradition de la gigue de l’ours au Québec. Je me suis rendu à quelques reprises chez les informateurs afin de leur présenter le projet et de vérifier la faisabilité d’une captation audio-visuelle. Cela s’est passé au printemps 1979, chez le violoneux Georges Ferland. Cela a donné lieu à un film qui présente une tradition très ancienne qui s’est pratiquée au Québec La gigue de l’ours dansée par l’homme sauvage, de Philippe Lavalette, disponible à l’adresse suivante : http://videotheque.cnrs.fr/doc=734

Il ne faudrait pas laisser sous silence ces moments spontanés où, à l’occasion d’événements publics ou de fêtes familiales privées, des gens se lèvent et se mettent à danser quand l’atmosphère prend de l’allure et se réchauffe au son de la musique. Alors, où que l’on soit, il faut savoir ouvrir les yeux, observer et prendre des notes, ces moments rares passent de façon éphémère et sont souvent uniques, que ce soit pour récupérer quelques pas de gigue ou pour la danse. J’ai alors en tête le Chainez bras droit de Breakeyville (1979), le 4 x 4 de Trois-Rivières (1990), le Set de Frampton (1978) qui ressemble à s’y méprendre à une 2e partie de quadrille, la contredanse les Foins de Petite-Vallée (1976), les danses de Clarence Labrie, Saint-Paul (Alberta 1984), le Brandy des Laurentides (2002), le set de Douglastown (2010).

Il y a eu finalement ce vaste projet de collecte sur la pratique de la danse traditionnelle que j’ai effectué dans la région du Bas-Saint-François, mis sur pied par l’Ensemble Mackinaw en 1987. Le projet a permis de recueillir près d’une trentaine de danses dans sept localités. [7]

Toutes ces danses que j’ai pu recueillir au fil du temps et au gré des rencontres fortuites ou de soirées organisées sont devenues des sources de références majeures qui ont bien servi le métier de calleur que j’ai commencé à exercer de façon plus importante à Québec, lors des soirées de danses tenues au Pavillon Pollack à l’université Laval vers les années 1975, puis à Montréal de 1978 à 1980 avec les Veillées à tout le monde au Pavillon Latourelle de l’UQÀM, où l’on dansait jusqu’à 2h toutes les semaines durant les sessions étudiantes.

Aujourd’hui c’est encore à ce répertoire (devenu mon fonds d’archives personnelles) que je continue de m’abreuver pour mes animations de soirées de danses et pour les formations en danse traditionnelle (offertes par Danse traditionnelle Québec : http://www.dansetrad.qc.ca) que je dispense. C’est « l’âme » de ces danses et l’esprit festif qui les habite que je souhaite continuer à transmettre pour préserver la mémoire de ceux et celles qui me les ont léguées et qui m’ont transmis leur « joie » de danser. Ces danses se sont transportées au gré des soirées et des veillées, de l’un à l’autre, ballottées par le rythme et le fil de la continuité, simplement pour le plaisir de tous, de remettre ça encore à une prochaine fois !

Notes

[1On qualifie de « naturels » les artistes conteurs, chanteurs, musiciens ou danseurs dont la pratique est en continuité avec la tradition, se fait dans son milieu naturel et hors des contextes académiques.

[2LESSARD Denis, BOURQUE France, LEGAULT Normand, MATHIEU Jocelyne, TREMBLAY Gynette, Danse et costumes régionaux, vol. 1. Fédération des loisirs-danse du Québec, Montréal, 1977, 189p.

[3Jean Trudel a été, au tout début des années 1970, très impliqué dans la recherche, la mise en valeur et la diffusion des éléments de la culture traditionnelle. Il collectait, collectionnait, photographiait, enregistrait et participait à la majorité des événements de formation qui traitaient de patrimoine culturel matériel et immatériel.

[4VOYER Simonne, La danse traditionnelle dans l’est du Canada, Quadrilles et cotillons. Presses de l’Université Laval, Québec, 1986, 509p.

[5LEGAULT Normand, LANDRY Guy, MONETTE Pierre, DUMAIS Lynda, Danse et costumes régionaux, vol. 2. Fédération des loisirs-danse du Québec, Montréal, 1976, 269p.

[6GLADU André, BRAULT Michel, Le son des français d’Amérique. Documentaire, 1. La Révolution du dansage : Île d’Orléans, Québec,16mm, 28 min. 1976

[7LEGAULT, Normand, CHARTRAND Pierre, La danse traditionnelle dans le Bas-Saint-François, Mnémo, Drummondville, 1996, 150p.