The fiddle Music of Newfoundland & Labrador, vol. 1

Vol. 6, no. 3, Automne 2002

par FAVREAU Éric

Paru au cours de l’année 2001 ce recueil rassemble des airs traditionnels de deux violoneux qui ont marqué fortement la tradition musicale de Terre-Neuve, soit Rufus Guinchard et Émile Benoit. Ce recueil est l’initiative de Kelly Russell, lui même violoneux, qui a joué dans différents groupes tels Figgy Duff, The Planks et Irish Descendants. Kelly Russel a donc très bien connu ces deux violoneux. Bien qu’il ait eu des relations régulières avec ces musiciens pendant plus de quinze ans, c’est entre 1978 et 1980 qu’il entretient des liens plus étroits avec eux.

Commence alors pour lui une période de collectage intense, non seulement auprès de Guinchard et Benoit, mais aussi auprès de plusieurs violoneux de Terre-Neuve. Il en résulte une collecte de plus de 500 pièces qu’il considère plus spécifique à ce territoire. La moitié de ces résultats proviennent principalement de Guinchard et Benoit qui ont un très grand répertoire en plus d’être des compositeurs prolifiques. Devant l’abondance du collectage effectué, Russell décide alors de publier ces résultats.

Il n’est pas surprenant que le choix de Russell se soit tourné vers ces deux violoneux. Non seulement ont-ils un répertoire vaste, mais encore plus, leurs styles très particuliers est très identifiable à Terre-Neuve. Rufus Guinchard (1899-1990) a commencé à jouer du violon à l’âge de 11 ans et il a développé, au cours de sa vie, un style unique. Contrairement à beaucoup de violoneux de sa génération, il n’a pas subit d’influence marquante de la part de musiciens comme Don Messer. Il a plutôt conservé un répertoire spécifique appris auprès des violoneux de sa communauté ou dans sa famille. Bien sûr son répertoire comporte des « standards » ainsi que des pièces plus identifiables à la culture irlandaise et écossaise, deux peuples ayant marqué la culture populaire de Terre-Neuve.

Par contre, une bonne partie du répertoire de Guinchard n’a rien à voir avec ces traditions musicales. Pour certaines pièces, Russell émet l’hypothèse que la proximité du territoire avec le Québec pourrait avoir eu une influence. De plus, il faut se rappeler que beaucoup de marins venus de France venaient séjourner sur les côtes de Terre-Neuve. Certaines structures mélodiques de Guinchard nous rappellent effectivement qu’il pourrait y avoir un lien avec une culture musicale française. N’oublions pas qu’il y a encore une importante communauté francophone à Terre-Neuve.

Mentionnons qu’on peut entendre Rufus Guinchard sur trois albums.
Pour sa part, Émile Benoit (1913-1992) est issu de la communauté francophone de Black Duck Brook. Comme plusieurs violoneux, c’est par l’intermédiaire de son grand-père et de son père qu’il s’initie au violon. Son père lui transmet d’ailleurs une façon originale de jouer : celle de turlutter ou de fredonner la mélodie tout en jouant le violon. Benoit conservera cette façon de faire durant toute sa vie. Émile Benoit devient au cours des années 1970 une figure dominante du « revival ». Il parcourt de nombreux festivals, notamment avec Russell. Doté d’un talent de conteur, il capte l’attention des foules. Peu de temps avant son décès, il recevra un doctorat honorifique de l’Université de St-John’s pour sa contribution à la vie culturelle de sa province. Émile Benoit a développé au cours de sa vie un style unique qui n’est pas sans rappeler celui de certains musiciens acadiens, mettant un accent très prononcé sur le temps fort et syncopant légèrement la mélodie. De toute évidence, Émile Benoit possédait un talent de compositeur indéniable. Il avait un sens de la mélodie très développé. Au cours de sa vie il a enregistré trois albums.

Le livre est donc divisé en deux parties distinctes : l’une comportant 102 airs du répertoire de Rufus Guinchard et l’autre section présentant 152 mélodies d’Émile Benoit. La section consacré à Guinchard est subdivisée en une section pour les reels, une pour les 6/8 et une autre pour les valses. La majorité des pièces de la section Guinchard sont traditionnelles. Kelly Russell agrémente la majorité des pièces d’un commentaire bref en relation avec l’origine de la pièce, la source mentionnée par le musicien, ou bien il relate le contexte de la cueillette. La section d’Émile Benoit reprend la même structure, sauf qu’il présente tout d’abord les 95 compositions de monsieur Benoit, puis 65 autres pièces traditionnelles. Le recueil est en soit bien fait. Il comporte une introduction de cinq pages qui explique entre autres toutes les démarches entreprises par Russell. Celui-ci explique comment se sont effectués les rencontres avec ces deux musiciens. De plus, il nous offre une bibliographie de Guinchard et Benoit et une courte analyse de leur répertoire et style. Le répertoire sélectionné est très intéressant et mise à part quelques pièces plus communes, le recueil reflète bien la tradition musicale de Terre-Neuve.

Russell est tout à fait conscient de la limite de son recueil. Comme il le mentionne lui-même, les transcriptions représentent une ossature. Il est donc préférable de se référer à un enregistrement pour saisir l’esprit et le sens de la pièce, car les transcriptions reproduisent uniquement la ligne mélodique de base, sans détails en ce qui concerne les ornementations et les coups d’archet. À l’audition de la musique produite par Guinchard et à voir les transcriptions il y a comme deux mondes. Le jeu de Guinchard est rempli de détails spécifiques qui le caractérise, notamment dans l’interprétation des 6/8. Il en est de même pour le répertoire d’Émile Benoit. Idéalement il faut se procurer les enregistrements de ces deux musiciens pour compléter le livre. Comme ces deux violoneux ont enregistré quelques disques, il aurait été pertinent de la part de Russell de mentionner pour chacune des pièces transcrites si elles apparaissent sur un album et lequel.

Somme toute, cette initiative nous fait découvrir encore plus ces deux musiciens. On ne peut que féliciter monsieur Russell d’avoir mis à la disponibilité de tous ces nombreuses années d’efforts de collectage auprès de ces deux grands violoneux. Au cours de l’année 2002 ou 2003, Kelly Russell publiera un second volume.
Pour commander ce livre : krussel@pigeoninlet.nfnet.com ou à www.pigeoninlet.nfnet.com ou téléphone :1-709-754-7324