Une messagère passionnée de la musique traditionnelle : Élizabeth Gagnon

Interview d’Élizabeth Gagnon par Denis Lessard, Vol. 9, no. 1, 2 et 3, Printemps 2005

par LESSARD Denis

Bonjour à tous. Ici Élizabeth Gagnon. À des Musiques en mémoire aujourd’hui... Depuis pratiquement 20 ans, nous pouvions entendre tous les samedis après-midi cette voix chaude et chantante nous offrir une émission consacrée à la musique traditionnelle. Chaque semaine, sans prétention, mais avec toute la passion qui l’habite, Élizabeth nous a ouvert un coffret aux mille trésors. Avec la même passion, elle nous livre ici généreusement son témoignage.

D.L. : Comment est née « Des Musiques en Mémoire » ?

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Élizabeth Gagnon à ses débuts à Radio-Canada (alors CBF-690), en 1979.

É.G. : De nuit, à la radio de Radio-Canada. Je travaillais avec Lorraine Chalifoux. Je remplaçais. Nous faisions des émissions de nuit à la Chaîne culturelle. Nous aimions beaucoup, Lorraine et moi, les musiques traditionnelles et les musiques du Monde. Nous avions la même curiosité. Lorraine a étudié en ethnomusicologie à l’Université de Montréal.

Moi, j’ai toujours eu un petit côté ethno que je n’avais jamais assouvi d’une certaine manière par des études. J’avais été acceptée à l’Université Laval, mais je n’y suis jamais allée, parce que j’ai commencé à faire de la radio et des communications. Alors l’ethno, je l’ai fait en pratique, par la bande, à travers la radio. Je l’ai fait par les rencontres, par les gens et particulièrement par l’intérêt à leur égard. Par exemple, quand j’ai commencé à Radio-Canada à Chicoutimi, j’avais fait une série d’émissions. Faute d’aller faire mon ethno, j’avais fait des travaux pratiques en allant réaliser une collecte sur la réserve amérindienne de Pointe-Bleue, (aujourd’hui Mashteuiash). J’étais allée rencontrer la mère d’un régisseur que j’ai connu ici à Radio-Canada. Elle m’avait raconté sa vie  : comment elle avait accouché de ses enfants dans le bois.

Cette entrevue m’avait beaucoup marquée. Le réalisateur et le technicien étaient cachés, parce que ça l’intimidait. J’étais donc toute seule avec elle dans sa cuisine. Je lui faisais raconter toute son histoire, dire ce qu’ils mangeaient, comment ils passaient leur temps etc. Une véritable enquête ethnographique. Ça a fait une série d’émissions qui était adorable, (2 à 3 heures), que nous avions montée avec de la musique.
Ça avait fait boule-de-neige au Saguenay, ça avait marqué les gens. Ensuite nous avons fait une série sur les artisans, les gens du Saguenay qui pratiquaient des vieux métiers. Entre autres, nous avions fait des entrevues durant les fins de semaine avec un forgeron à la forge. Nous ne faisions pas ça en studio, mais à l’extérieur, chez les gens. Ça donnait une couleur radiophonique intéressante. De la radio bruyante, mais en couleurs.
J’ai donc toujours eu un intérêt pour les musiques traditionnelles, les musiques du Monde, les « musiques du voyage ». Alors quand je me ramassais la nuit avec Lorraine (Chalifoux) et que nous avions à passer des symphonies qui duraient 50 minutes, nous avions le temps de manger nos sandwiches, mais aussi d’échafauder plein de plans. Nous avons donc pensé proposer une émission qui pourrait remplacer ou compléter ce que faisait à l’époque Alain Stanké. Il recevait des immigrants qui apportaient leur musique, racontaient leur parcours de vie. Nous trouvions que ça donnait un certain regard. Nous pensions que ce genre d’émission devait continuer, parce que ça créait une sorte d’intégration des immigrants en les faisant connaître.
Nous avons pensé construire quelque chose qui serait orienté plutôt sur la musique. Nous voulions aller plus loin. Nous avons donc élaboré un synopsis d’émission, essayé des petits bouts durant la nuit.

D.L. : En quelle année avez-vous commencé « Des Musiques en Mémoire » ?
É.G.  : Nous aurions fêté les 20 ans de l’émission cette année. La première a commencé par une série en collaboration avec les radios de France, de Belgique et de Suisse. C’était une émission en direct et en simultané avec ces mêmes radios. Nous étions jumelés avec un co-animateur français qui ne connaissait absolument rien de la musique traditionnelle, puisqu’il était spécialiste du « baroque ». Imagine alors l’énergie que Lorraine et moi avons déployée pour essayer de le faire entrer dans le cadre. Il y avait beaucoup de monde : Raynald Ouellet, Marcel Messervier, La Bottine souriante etc.
Bref, c’était le départ, la concrétisation de nos échafaudages de nuit en 1984-85. Enfin en septembre, nous étions en ondes avec une émission à nous : Des musiques en mémoire.
Pourquoi ce titre ? Je trouvais que ça avait une double connotation : la mémoire du patrimoine et la mémoire informatique. Les ordinateurs prenaient de l’importance à ce moment-là. D’ailleurs une émission en Suisse vient de naître sous le titre Des musiques en mémoire. Elle est consacrée à la musique classique. Comme quoi ce titre n’était pas si farfelu que ça, que ça peut prendre toutes sortes de couleurs. Nous lui avions donné celle du patrimoine et celle des musiques du Monde.

Lorraine et moi avions un grand intérêt pour les voyages. Nous sommes allées en Europe et jusqu’aux portes de l’Asie. Au début, nous avions toutes les deux le goût de concevoir une émission plus «  straigth  », sans beaucoup d’invités. C’étaient plutôt des parcours de musique. Plus tard, nous avons fait des trucs plus «  intemporels  », des choses sur lesquelles nous trouvions qu’il y avait de belles musiques. Nous trouvions que ça valait la peine de les faire connaître. Nous les avons rassemblées dans une émission.
Des musiques en mémoire durait 1 heure à ses débuts. Puis nous sommes passés à 1h 20, le samedi, avant l’Opéra. Nous en avons fait ensuite le dimanche en après-midi. Des émissions de 3 heures qui se terminaient sur une quatrième avec des chansons. Nous avions monté, (j’étais particulièrement contente de ça), une série sur les contes avec Gilles Vigneault. Le conte devenait très en demande à ce moment-là.

Nous avons suivi toutes les mouvances, accompagné les groupes de musique québécoise, parce que c’était aussi dans nos priorités. Nous avions mis nos couleurs dès la première émission avec des artistes d’ici. À cette époque, Raynald Ouellet, avec d’autres, a mis sur pied le Carrefour mondial de l’accordéon. Nous l’avons accompagné dans cette aventure-là, puisque nous avons été les premiers à enregistrer les concerts du Carrefour. Nous l’avons fait jusqu’en 2003.

Nous avons vraiment suivi toute l’évolution de la musique traditionnelle et aussi l’intérêt grandissant pour les musiques du Monde, (qu’on appelait au début musiques du voyage). De temps en temps, nous faisions entrer des invités là-dedans.
À ce moment, nous avions des liens avec l’Université de Montréal et Monique Desroches, qui dirigeait le programme en ethnomusicologie. Elle recevait des invités extraordinaires. Nous avons donc fait quelques émissions avec eux en même temps. Nous avons monté ainsi une série sur la Bretagne. Petit à petit, nous avons ouvert sur des gens qui n’étaient pas nécessairement des ethno, mais qui avaient le goût des musiques « voyageuses ». En leur donnant un petit cachet, nous avons bâti quelque chose avec le matériel qu’ils avaient rapporté. Ils ne le faisaient pas spécialement pour nous, mais nous donnaient la primeur avant de produire des disques avec ça.

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Radio-Canada publicisait son émission Des musiques en mémoires dans le Guide Mnémo 2003

Il y avait d’ailleurs un début d’ouverture chez les maisons de disques. Nous en avons profité en forçant un petit peu leur porte. Particulièrement la maison Arion. À cette occasion, nous avons proposé un projet des Musiques en mémoire avec Francis Corpato. C’était sur le chant des enfants du monde. La première collecte de Francis allait dans toutes les directions. Son intérêt portait sur l’enseignement aux enfants. Nous en avons fait une dizaine d’émissions : de l’Afrique à la Bulgarie, en passant par l’Asie. Toutes ses collectes, sauf la dernière sur Madagascar. Quelqu’un d’autre en parlera, j’imagine. Nous sommes donc allés à Radio-France, chez Ocora. Ils ont montré un léger intérêt. J’ai alors frappé à la porte de la maison Arion. C’est ainsi que s’est construite la collection (17 ou 18 disques) chez eux. Nous étions, Lorraine et moi, un peu des entremetteuses.

Nous fréquentions aussi beaucoup de festivals. Nous étions à celui de Drummondville dès ses débuts. Nous allions y enregistrer les formations musicales qui accompagnaient les danseurs. Mais c’est devenu de plus en plus difficile  : nous allions souvent à la pêche sans toujours savoir ce que nous allions rapporter. Personne en effet ne pouvait nous garantir un nombre précis de groupes à rencontrer. Parfois nous en avions une dizaine, parfois à peine 3. Nous avons dû abandonner, c’était trop cher pour notre maigre budget.
Nous avons tiré dans toutes les directions. Nous voulions être le lien entre les gens qui ont étudié en ethnomusicologie, des gens qui veulent en savoir un peu plus sur le terrain ou des gens qui veulent simplement raconter leur expérience humaine. Nous voulions nous préoccuper de ceux pour qui l’oralité demeure le seul apprentissage. De cette manière, qu’on ait affaire à un ethno ou pas, c’était toujours l’oralité dont il était question. L’oralité passait à travers la science de l’ethnologue qui la rapportait ou l’ethnomusicologue qui l’avait collectée.

Nous étions assez folles. Parfois nous regardions un magazine et ça se déclenchait. Nous y voyions la moindre petite ouverture. Nous nous emparions littéralement de la personne qui avait fait quelque chose et nous avons essayé de faire une émission avec ça. Tout ça en faisant autre chose, Lorraine et moi, de la main droite et de la main gauche, selon nos affectations. Ce n’était pas à temps plein, mais nous le faisions par passion.

D.L.  : Tu as aussi travaillé dans des émissions pour enfants ?
É.G.  : Oui. Voici mon bref parcours : je suis partie de Chicoutimi après 2 ans de radio pour travailler à l’étranger. J’avais 20 ans. En voyant mes collègues annonceurs qui avaient 10, 20 ou même 30 ans de plus que moi, je me suis dit que je ne pourrais pas rester à la même place jusqu’à la fin de mes jours. J’avais le goût de voyager. J’ai donc téléphoné à l’annonceur conseil, Raymond Laplante, et lui ai demandé quel était l’endroit le plus éloigné où il pouvait m’envoyer. C’était en Allemagne, à Lahr, pour la radio des Forces armées canadiennes. Une sorte de laboratoire pour les émissions d’ici, (au Canada). J’ai accepté. Je suis partie un mois après. J’y suis restée 2 ans. Puis on m’a rappelée pour faire une émission. Ma porte d’entrée : Montréal, à la Chaîne culturelle, (alors le FM), pour une émission que j’animais en fin de journée. C’était en 1978, à l’automne. Mais j’avais le goût de faire autre chose. Au Service Jeunesse, commençait une nouvelle émission, Télé-Jeans. Comme j’avais déjà une expérience à la télé au Saguenay, j’y suis entrée. C’était bâti selon un concept original  : les adultes faisaient les entrevues avec les enfants invités, et les adultes invités étaient interviewés par des enfants. J’y ai travaillé 3 ans à faire des entrevues, de la recherche etc. Je suis ensuite partie à Télé-Québec, à l’émission Téléservice pour 2 ans. En même temps, je faisais toujours de la radio. Je suis allée faire Québec 84, toujours en contact avec les émissions jeunesse. J’ai aussi travaillé à des Ateliers du 3e Âge. J’y faisais les extérieurs et coordonnais la recherche pan-canadienne. Je voyais alors du monde, des Îles-de-la-Madeleine jusqu’à Vancouver. J’étais en même temps en contact avec la musique, enquêtant ici et là pour savoir qui en faisait.

Après Québec 84, j’ai vécu une rupture avec la 1ere Chaîne (AM). Mon réalisateur m’avait punie pour être allée travailler avec un autre. Il m’avait dit que son orgueil était plus fort que ma compétence et m’avait laissée sur le carreau. Ce qui me restait : je suis allée à la Chaîne culturelle offrir mes services la nuit. C’est donc par la porte de la nuit que je suis entrée à cette Chaîne. Durant la nuit, on peut construire des émissions, comme « Des musiques en mémoire ». La boucle était bouclée.

Comme cette émission n’était pas considérée comme une affectation à temps complet, j’en ai bâti une autre  : «  Chansons en liberté  », un autre de mes dadas depuis toujours. J’étais seule pour la faire, puis j’ai obtenu un recherchiste après maintes réclamations. Ça permettait d’élaborer un contenu avec des commentaires, des entrevues etc. «  Des musiques en mémoire  » était réalisée par Lorraine Chalifoux. Mais elle était plutôt portée vers la captation de concerts. Elle a donc gardé avec moi (à l’animation) l’émission «   Mémoires vives  » et m’a laissé «   Des Musiques en Mémoire   », (animation et réalisation) depuis 5 ou 6 ans. Une grosse affectation.

Faute de sous, nous ne pouvions pas toujours réaliser de gros projets ; par exemple, une série sur la danse. Nous avons fait alors appel à des spécialistes, des gens capables de faire ça. C’est pour cette raison que nous avons demandé à Pierre Chartrand de monter une chronique (sur la danse) et de venir nous la présenter 1 fois par mois à l’émission magazine. Nous avons fait la même chose avec Sophie Laurent avec son séjour au Népal. Cette dernière personne a aussi fait du terrain auprès des communautés culturelles. C’était d’ailleurs la partie la plus difficile de notre émission : créer des ponts avec ces communautés. Un job à temps plein. Certaines ont été apprivoisées très rapidement et sont toujours restées en lien avec nous. Je pense à la communauté vietnamienne, grâce au professeur Tran Van Quieu, un de nos invités fidèles jusqu’à tout récemment. Je suis allée à Paris il y a quelques semaines pour faire une entrevue. C’était pour la série que je prépare sur Serge Reggiani pour l’été prochain. Et là-bas, j’ai rencontré le professeur Tran Van Quieu, Il retourne au Vietnam après 50 ans d’exil en France. J’ai d’ailleurs ici en archive une entrevue qui n’a pas encore été diffusée et ne le sera peut-être pas. Mais ceci est une autre histoire.

Il y avait, outre Lorraine, Kathleen Verdereau et Geneviève Nadeau, nous avions formé un noyau extraordinaire. Et cette année, en septembre, nous aurions dû fêter les 20 ans de l’émission.

(Ici Élizabeth me montre un document volumineux où sont consignés tous les titres des émissions depuis les débuts en 1985. Elle m’en fait la lecture en diagonale en raison de leur grand nombre. J’en retiens en particulier les commentaires qui suivent, car il s’avèrent fort intéressants).

...Chansons de baleiniers. Mon dada sur les musiques marines commençait. C’était la collection Chasse marée qui commençait à se développer. Nous nous sommes intéressés à ça. «  Chansons de travail de la marine à voile  » a été le thème de nos premières émissions...

Il y avait tellement de concerts que nous aurions pu faire une émission quotidienne. Personne ne nous écoutait à ce moment. C’est le contraire maintenant. Concerts des musiques du Monde, une fois par semaine. Jusqu’à deux parfois. Concerts enregistrés par nous ou par les Radios européennes. Nous avons réalisé, Lorraine et moi, que c’était en train de nous bouffer tout rond. Nous n’avions plus d’invités, nous n’avions que des concerts. Nous aurions pu développer un créneau à part. Mais à ce moment, nous n’avions pas assez d’écoute pour ce genre de choses.

DL. À ce moment-là, les concerts «  Mémoires vives  » étaient-ils en pa-rallèle à «  Des Musiques en mémoire   » ?
R. Non. C’était le Folk Club qui les organisait. Quand il a commencé à battre de l’aile, c’est à ce moment qu’est né «  Mémoires vives  ». Nous avons trouvé un autre lieu, une autre salle. La Maison de la culture Frontenac s’est montrée très ouverte à accueillir la chanson et la musique traditionnelles. Nous y sommes depuis ce temps. (Ça aura fait) 10 ans l’année dernière. Ça fonctionne encore cette année, diffusé dans différents créneaux d’«   Espace musique   ».

Dans les magazines, nous développions des marottes. Nous y présentions un instrument. Tous les instruments y sont passés. Bref, un monde tellement vaste, tellement riche, sans fin. Plus nous creusions, plus nous trouvions des choses. L’obstacle était toujours les moyens financiers, pour ne faire que ça. Comme nous ne faisions pas que ça, nous étions toujours dans le compromis. Mais nous faisions quand même des «  émissions-cadeau  », qui prenaient moins de temps à faire, pour se consacrer à des émissions qui prenaient de 2 à 3 semaines ou un mois de recherche. Bien des émissions mises sur cette tablette que tu vois, jusqu’à ce que nous en accumulions suffisamment pour considérer la possibilité de diffusion. L’air de rien, j’ai fait ça pendant 19 ans. Je n’ai jamais eu l’impression de travailler. Nous étions des boulimiques de ça. Nous avions, Lorraine, Kathleen, Geneviève et moi, une expertise assez intéressante. À 4, nous aurions pu bâtir une super-émission, si nous avions pu être toutes ensemble. Nous étions surtout en relais. Lorraine a aussi développé une expertise pour les concerts. Elle a nourri aussi une autre série en complément des concerts : «  Géo musiques  ». Des musiques baladeuses, comme elle aimait les faire à nos débuts.

D.L.. Qu’est-ce qui te passionne dans ce métier ?
E.G. Dans ce métier-là ou dans cette matière-là ?

D.L. Dans le métier.
E.G. Je me vois comme un trait d’union. Nous sommes des chanceuses, des privilégiées qui ont accès à un gros magasin d’informations. Et de là, notre rôle, c’est de faire le relais et de le passer à ceux qui n’ont pas les moyens de se procurer autant de livres que nous en achetons ou en recevons ; qui n’ont pas nécessairement accès à autant de disques que nous, (grâce à la grande discothèque de Radio-Canada, mais aussi parce que nous avons développé des amitiés avec les maisons de disques qui nous tiennent au courant de ce qu’elles font). Nous sommes aussi abonnés à des tas de magazines qui nous donnent accès à une foule de renseignements, une ouverture. Nous pouvons alors faire des recoupements entre des magazines anglais, français, canadiens, américains, pour découvrir que nous sommes bien toujours dans le bon chemin. Ici on parle des musiques du Monde ou traditionnelles. Mais nous avons toujours été les parents pauvres de ça.
Je laisse la matière. Je reviens au métier. C’est ma passion, les gens. J’aime le monde. J’aime les rencontrer, jaser, parler de quelque chose. «  C’est quoi ton petit moteur ? Qu’est-ce qui te fait rouler dans la vie ? Ouvre-nous un peu tes portes.   » Je pense que je suis allée à une école extraordinaire avec des grands intervieweurs. J’ai appris en allant m’asseoir dans le studio de (Jacques) Languirand, en travaillant aux côtés de Lisette Gervais et Andréanne Lafond ; avec Pierre Paquette, qui savait faire parler les gens de manière fabuleuse. Développer l’écoute active tout en mettant l’invité en valeur. C’est une école de pensée. Il y en a une autre qui est «  je, me moi  ». Nous sommes plus dans cela maintenant que dans «  je suis à l’écoute, je fais parler la personne que j’aime, qu’elle soit connue ou non  ». Que je fasse une entrevue avec Raymond Lévesque, Sylvain Lelièvre, Claire Pelletier ou avec Marcel Messervier ou Monsieur ou Madame dans la rue sur n’importe quoi, pour moi c’est pas mal pareil. L’approche est la même : entrer en communication avec l’autre et s’échanger quelque chose. Nous avons une matière à échanger. J’ai la mienne, l’autre a son vécu, son parcours. Nous côtoyons parfois des gens extraordinaires et nous ne le savons même pas. Tout ce que nous leur disons, c’est «  bonjour, bonsoir, comment ça va ce matin ?   ». Et ça s’arrête là. On n’ose pas. On est trop gêné, on ne veut pas déranger. Mais la radio a tous les prétextes. C’est pour ça que j’aime la radio par rapport à la télé.

Je suis une travailleuse de fond, je suis une marathonienne, pas une sprinteuse. J’en suis capable, mais j’aime mieux travailler à long terme, dans quelque chose qui va durer. J’aime mieux voir venir les choses et les offrir aux gens. Je me rappelle une expérience avec André Hamelin, quand je travaillais à l’émission Les belles heures, à la 1ère chaîne. Deux années intéressantes, assez riches, qui m’ont permis d’aborder la musique classique que je connaissais peu. Lors de la première tournée de l’OSM, j’ai dit à M. Hamelin : « Vous devriez m’envoyer avec eux. Je vous avertis, ils vont faire un malheur. » J’avais senti ça à la suite de mes rencontres avec eux (les musiciens). Mon expérience me suggérait qu’il allait se passer quelque chose. Mais selon M. Hamelin, c’était trop cher, Radio Canada ne pouvait pas. Alors j’ai fait des entrevues avec l’attachée de presse (de l’orchestre), qui me donnait son point de vue pendant toute la tournée européenne. À un moment, c’est devenu très gros dans les journaux. L’orchestre avait un succès énorme. J’ai répliqué à M. Hamelin  : « Je vous l’avais dit. On a l’air de quoi ? On a fait parler une attachée de presse, une personne extraordinaire, mais un intermédiaire dont on pouvait se passer, pour avoir directement le point de vue des musiciens et des gens qui sont dans la salle.  » Il m’a donné raison. Une heure plus tard, j’avais devant moi un billet d’avion pour rencontrer l’orchestre à Londres. Trois jours. J’ai fait des entrevues à Londres et dans l’avion. Nous avons fait du montage toute la nuit pour que le lendemain il y ait une émission sur l’Orchestre symphonique de Montréal en ondes. C’est fou, mais nécessaire. J’appelle ça de l’éphémère. C’est du sprint. Par contre, le travail à long terme que nous avons fait sur les musiques du Monde a porté fruit parce qu’il était à long terme. Ni Lorraine ni moi ne nous sommes jamais donné de limites, ni nous dire que c’était trop, que nous ne pouvions faire ça. Complètement gagas, nous travaillions 6 jours par semaine. Nos enfants nous suivaient dans chaque festival de musique. Ça aurait pu être encore meilleur, si nous n’avions pu faire que ça. Mais nous avons fait ce que nous avons pu. Ce que nous aimions : donner écho à toutes les cultures. Nous donner la peine d’écouter ce que les autres ont à dire, c’est sûrement quelque chose d’extraordinaire. Mais il faut chercher. Du temps de (l’émission) La vie quotidienne, Pierre (Paquette), Lisette (Gervais), Andréanne (Lafond) ou moi faisions une heure avec des invités. Quand on dépasse le cap des 10 minutes, c’est là que ça commence, que la personne a quelque chose à partager. Je vois mon métier comme ça. Nous sommes des connecteurs, des entremetteurs. Je prends d’une main et je redonne. Je le prends pas fleuri d’un bord et le redonne fleuri de l’autre. Comme un jardinier, je prends un plant, le bouture et je fais un pot avec pour le redonner. Ça fait 30 ans cette année que je fais ça.

D.L. Et les 30 prochaines années  ?
E.G. Je ne sais pas. Je ne sais pas si on voudra de moi. J’en fais une à la fois et je signe mon contrat chaque année. Pour le moment, je fais des remplacements de vacances de Noël en chanson. Après, je ne sais pas. J’aurais beaucoup aimé couvrir le North American Folk Alliance cette année. J’ai proposé quelque chose. On ne m’a jamais donné de réponse. J’ai proposé d’être en direct pendant la semaine où ça va se dérouler, d’inviter aussi les gens, d’autres partenaires des autres radios, (entre autres, belge, suisse et française). Voilà. Pas d’accusé de réception. Je sais que Lorraine enregistre les concerts.

D.L. Dans ta famille, est-ce que ça chantait, dansait, faisait de la musique ?
E.G. Il y avait un piano dans la maison. Les tantes de mon père chantaient des chansons (du répertoire) de « La bonne chanson », un peu de tout. Ma tante Cécile était au piano, toutes ses sœurs autour. Pas plus que ça. Ça dansait, mais je n’ai pas souvenir que c’était des quadrilles ou des sets carrés. Je ne viens pas d’une famille de musiciens traditionnels. Ado, je trippais sur les musiques populaires de l’époque. J’ai même trippé sur ce groupe habillé de rose : Les Excentriques. À côté de ça, j’écoutais des chansons, puisque ma mère en écoutait beaucoup. Je connaissais donc les grands chanteurs francophones en vogue à cette époque : Nougaro, Aznavour etc. J’écoutais aussi toutes sortes de musiques : classiques et populaires. Ce qui a été le déclencheur de mon métier, je ne m’en souviens pas. Je pense que c’est le début des groupes de musique traditionnelle en France, à travers le disque, comme Malicorne, bref des gens comme ça. Quand je suis allée en Europe en 1977-78, ces groupes commençaient et étaient de plus en plus nombreux. C’est l’écoute d’abord, puis la rencontre avec eux qui a éveillé mon intérêt. Je me rappelle avoir traversé toute l’Alsace pour aller voir Malicorne. J’avais fait une entrevue après leur spectacle. J’étais gênée ! Malicorne, c’était mes Rolling Stones à moi. Ils avaient été tout simples. J’étais bien petite dans mes souliers, j’avais 20 ans. Je commençais dans le métier.

Non, je n’ai pas de souvenir précis dans ma famille, mis à part qu’il y avait toujours de la musique. Mon père a joué de la clarinette dans une fanfare. Il en jouait à la maison pour nous faire rigoler, nous faire coucher le soir. Il jouait toujours la même toune : « Si les cochons avaient des ailes, Élizabeth irait au ciel... » Quand il se mettait à jouer ça, inutile de l’entendre chanter, nous savions qu’il fallait aller se coucher. Pas de gros party chez nous, mais j’en ai vu chez des amis.

D.L. Pourtant à l’époque, Louis Pitou Boudreau était populaire.
E.G. J’ai fait une entrevue avec Pitou en 1974 au Saguenay. J’ai fait des émissions avec lui. J’aurais aimé être ce que je suis maintenant et refaire ces émissions, car je ne connaissais pas grand-chose sur ça. Je le faisais parler plus qu’autre chose. Nous avions eu un plaisir fou. C’était, je pense, avant les collectes de Lisa (Ornstein). C’était dans la série sur les Artisans. Lui était un violoneux célèbre, même si certains le décriaient, tout comme pour la Bolduc. Des gens snobs de Chicoutimi disaient de lui qu’il n’était qu’un violoneux. Ils ne voyaient pas son talent. Vrai, il était exubérant, coloré, comme l’était Émile Benoît, de Terre-Neuve. Il ne se roulait pas par terre, mais presque. Nous avons vécu avec lui des moments extraordinaires. À Chicoutimi, je voulais tellement aller en ethno, mais je n’avais pas de formation musicale. J’ai bien appris la guitare, essayé la guitare classique, mais sans succès. J’aurais pu faire de la guitare folk, mais je ne suis pas allée voir les bonnes personnes. Quand j’ai voulu entrer à (l’Université) Laval, Édith Butler y était. J’ai plutôt étudié à l’Université du Québec à Chicoutimi. J’y ai connu un extraordinaire prof d’histoire qui arrivait du Grand Nord et parlait les langues amérindiennes de ces régions. Il avait ce don de raconter l’histoire du Nord autrement que ce que nous avions appris. C’est par lui que je suis entrée en contact avec les cultures amérindiennes. Et c’est un peu par ce biais que j’en suis venue à éveiller ma curiosité pour les peuples. Ouverture à la fois vers la musique et le vécu des gens. Mais tout finit par se lier dans la vie. C’est ce que je continue de faire : le trait d’union. Quand je peux.