Une troupe de danse innovatrice : les FEUX-FOLLETS

Vol. 8, no. 3, Printemps 2004

par LESSARD Denis

Fin des années 50, notre société en mutation vit une période de grande effervescence. Les historiens et analystes de toutes sortes lui ont apposé une étiquette : Révolution tranquille. Nous sommes de plus devant une société en quête de loisirs et d’activités nouvelles. La jeunesse ne fait pas exception, puisqu’elle se montre à l’avant-garde grâce à son dynamisme et sa créativité. Déjà l’avènement de la télévision (1952) bouleverse le monde des communications.

La danse folklorique [1], autrefois confinée au monde rural, a fait son entrée en ville. Elle permet à nombre de jeunes de se réunir et de vivre une aventure culturelle commune et constitue un moyen « acceptable » auprès du clergé de permettre la rencontre des filles et des garçons durant leurs loisirs. C’est dans le cadre paroissial, sous la surveillance du curé, que s’organisent de telles rencontres. On assiste alors à la naissance de nombre de troupes qui s’adonnent à l’apprentissage et à l’animation de soirées de danses dans les sous-sols d’églises ou les gymnases d’écoles. On ne compte plus le nombre de groupes ainsi formés. Cette forme de loisir fera en outre l’objet d’une chronique hebdomadaire dans La Presse (Loisirs et récréation) signée par Dollard Morin. Il suffit donc de la consulter pour trouver le moyen de danser le folklore du vendredi soir jusqu’au dimanche après-midi. Encore mieux, on devient membre d’une troupe pour approfondir ses connaissances et les partager avec ses pairs.

C’est dans ces circonstances que naîtra une troupe qui connaîtra rapidement la notoriété : les Feux-follets. Mais l’histoire de ce groupe de danseurs, c’est avant tout le parcours de son directeur-fondateur, Michel Cartier.

Dès le début des années 50, Michel Cartier fréquente les activités de « L’Ordre de Bon Temps ». Dans le même esprit que l’organisme du même nom créé par Samuel de Champlain, cet organisme, fondé en 1946, organise des activités de loisirs (danse, chant, mime, ciné-clubs) et exerce du bénévolat auprès des orphelins. Cartier, lui, s’intéresse surtout aux soirées de danses que tient l’OBT au sous-sol de l’église St-Jacques, rue Saint-Denis. Il y câllera ses premiers sets qu’il avait appris quelque temps auparavant. Il y côtoiera des personnages, tels Ambroise Lafortune, (animateur de feux de camp chez les scouts et aumônier à l’Institut des Arts graphiques où Cartier a étudié), Gaston Miron et Félix Leclerc. (Par un heureux hasard, on retrouve aujourd’hui Michel Cartier sur le même site, mais à titre de professeur au Département des communications de l’UQAM).

Cartier apprend aussi ses premiers câlls et ses premières figures à la salle Saint-André, rue Sainte Catherine : « On y dansait 20 minutes de quadrilles du Bas de la Ville, et 20 minutes de moderne, Sur un coup de sifflet, le leader appelait le set ... [2]. C’est aussi à cet endroit que les frères Carignan assuraient la musique pour les sets.

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Philippe Bruneau et Jean Carignan, lors d’une répétition des Feux-Follets.

Durant la même période, Cartier débute sa cueillette de danses lors d’excursions de ski dans les Laurentides. Il mettra donc en pratique ce qu’il aura appris en animant des soirées de danse de l’OBT à l’église St-Jacques.

Lors de la dissolution de l’OBT en 1952, Michel Cartier, fort de ses premières expériences, met sur pied une troupe de scouts routiers à la paroisse St-Antoine de Longueuil : les Feux-Follets. Comme toutes les activités de loisirs, le tout se passe au sous-sol de l’église avec, bien sûr, la supervision du curé. Et puisque ces activités, (danse oblige), impliquent des rencontres entre des garçons et des filles, les restrictions seront nombreuses. Rapidement le curé mettra Michel Cartier devant un choix : s’en tenir à des activités de loisirs en général ou organiser des soirées de danses. Sans hésitation, il choisira la danse. Au grand désarroi du curé qui lui fermera les portes de son église.

La troupe Feux-Follets s’associera alors aux activités de la Ville de Longueuil. Michel Cartier et ses danseurs tiendront des séances d’animation en plein air sur la rue bordant l’Hôtel de Ville. De plus Cartier fera appel aux violoneux de diverses municipalités de la Rive Sud pour les besoins de la musique. Les Feux-Follets y présenteront en même temps leurs premières démonstrations de danses. C’est à partir de ce moment que la troupe prendra son orientation définitive : la démonstration et le spectacle.

Michel Cartier devra alors parfaire ses connaissances pour fournir du matériel à sa troupe. Il part donc chaque fin de semaine aux Etats-Unis en compagnie des quelques danseurs de sa troupe qui étaient disponibles. Cartier et ses danseurs se rendaient à New-York chez des spécialistes de danses internationales, Michael et Marianne Herman, (Folk Dance House). Même s’il s’agissait d’abord de danses destinées à l’animation, les Feux-Follets les ont habilement transformées en danses de démonstration. La troupe commence ainsi à construire son répertoire international, mais sans négliger la danse canadienne. Durant cette période de cueillette, Cartier consulte Ovila Légaré, histoire de perfectionner ses connaissances sur le câll et apprendre d’autres figures de danses. Puis de nouveau, il rencontre les frères Carignan lors de soirées de danses à l’Université McGill animées par le Club de Square Dance de Montréal. Ces rencontres allaient d’ailleurs s’avérer déterminantes, car Jean Carignan fera partie de la troupe quelques années plus tard.

Pendant ce temps, Michel Cartier continue toujours de recueillir du matériel pour sa troupe. Cette fois-ci, c’est auprès de Ralph Page à Keene (New-York), qu’il apprend les rudiments des contredanses de Nouvelle-Angleterre.

Durant ces années très actives, (1954 à 1958), Michel Cartier et sa troupe tiennent des camps de danses dans les Cantons de l’Est (Stukeley) et des ateliers (folkmoot) à Montréal. À tout cela s’ajoute une publication, (Ques’Kia ?). Tout ce travail aboutit à la fondation de la Fédération folklorique du Québec en 1958.

« Les Feux-Follets sont les pionniers du mouvement provincial. Ce sont eux qui lui ont donné l’élan fantastique qu’il connaît aujourd’hui. Ils représentent l’idéal comme groupe folklorique et sont avantageusement comparables à bien des troupes étrangères. Il est malheureux que nos institutions publiques ne leur accordent pas de meilleures subventions. [3]

Ce rôle de diffuseur de la danse et de la culture internationale assure la troupe d’un vaste bassin de danseurs pour sa relève. Pour nombre d’entre eux, l’admission au sein des Feux-Follets constitue la plus grande promotion. Mais pour un plus grand nombre encore, ces ateliers permettent de s’ouvrir à de nouvelles cultures, d’apprendre de nouvelles danses ou de former une troupe et, à l’exemple des Feux-Follets, animer des soirées et même se lancer dans le monde du spectacle.

Par la suite, les exigences artistiques croissantes de la troupe allaient amener Michel Cartier à emprunter de multiples avenues. Il fréquente alors plusieurs communautés ethniques de Montréal. À cette occasion, il fait la connaissance d’un Ukrainien de Winnipeg. Cette rencontre allait constituer un point tournant dans la carrière artistique du « meneur » des Feux-Follets. Cette personne était en effet chargée de trouver des juges en danse, musique et chant pour le Festival de l’Union internationale de la Jeunesse à Moscou. Notre Ukrainien demande alors à Michel Cartier d’en faire partie. Ce dernier prend alors une grande décision : il quitte son emploi et prend la direction de l’Europe.

En route pour Moscou, Michel Cartier fera quelques arrêts aux Pays-Bas, à Paris et en « Tchécoslovaquie ». À son arrivée dans la « capitale soviétique », Il constate qu’il est le seul Nord-Américain parmi les membres du jury. Et par un heureux hasard, il se retrouve assis en face du célèbre Igor Moïseyev. Cet homme, c’est le directeur artistique et fondateur des Ballets folkloriques auxquels il a donné son nom. L’ensemble réputé, fondé en 1937, présentait une mosaïque des différentes cultures des Républiques de l’URSS.

Michel Cartier, déjà bien au courant de la réputation du groupe et de son directeur et sans se soucier de ses deux interprètes anglophones, lance la discussion. Il s’adresse à Moïseyev, (qui parle aussi le français) : « Tes danses ne sont pas folkloriques ». Une telle audace s’avère payante pour Cartier : il sera promu vice-président du jury, dont le président est nul autre que... Moïseyev. En guise de réponse, ce dernier aura l’occasion quelques années plus tard de souligner avec emphase la qualité des spectacles présentés par les Feux-Follets.

Après la célèbre rencontre à Moscou, Michel Cartier continue son périple en passant par Bucarest. Il y séjournera 1 mois comme danseur au sein de l’Ensemble national des Chemins de fer roumains. Puis on le retrouve à Sofia (Bulgarie) encore une fois comme danseur avec l’Ensemble Philip Koutev.

Michel Cartier continue ensuite son périple en Grèce où il recueille du matériel auprès d’un vieux professeur qui avait enseigné la danse au Roi de Grèce enfant. On le retrouve plus tard en « Yougoslavie » avec l’Ensemble Kolo de Serbie. Enfin il fait un dernier séjour en Autriche pour enrichir une fois de plus son abondante cueillette. Fort de ces apprentissages, Cartier revient avec une trentaine de costumes et un tas de disques dans ses bagages. Les Feux-Follets venaient d’acquérir un répertoire inusité qui allait consolider leur réputation de premier ensemble de danses folkloriques à se produire sur la scène canadienne.

Vers la fin des années 50, la troupe déménage de Longueuil à Montréal. Cécile Grenier, conseillère pédagogique, (éducation physique), à la CECM et directrice d’une troupe de danse, avait fait part de ses besoins de danseurs masculins à Michel Cartier. Ce dernier avait, de son côté, besoin de filles pour son groupe. La fusion des deux troupes allait ainsi sceller l’avenir montréalais des Feux-Follets.

C’est au théâtre du Gesù que la troupe montera ses premiers spectacles. À ce moment, (1960), les Feux-Follets sont formés de 4 sections : internationale, canadienne, musicale et junior, (cette dernière est consacrée à la formation des futurs danseurs). Ces sections seront respectivement sous la direction de Michel Cartier, Guy Thomas, Martin Doppelhammer et Philippe Forget. Outre leur récital annuel au Gesù, les Feux-Follets donnent plusieurs représentations au Québec. Ils deviennent aussi les ambassadeurs de la Ville de Montréal auprès des grands ensembles folkloriques professionnels qui se produisent au Forum, au Her Majesty [4] et plus tard à la salle Wilfrid-Pelletier (Place des Arts).

Suite au départ de Guy Thomas, [5] Cartier réalise l’importance de produire du matériel de son propre pays. C’est dans cet esprit qu’il part à la cueillette de danses et de rituels chez les Amérindiens des Plaines et de la Côte Ouest ainsi que chez les Inuits. Il revient encore une fois avec des bagages richement remplis. Ce sera suffisant pour créer les premières esquisses de la « Mosaïque canadienne », grand thème du spectacle de « l’Ensemble national Feux-Follets ». Ce répertoire s’ajoutera au contenu des anciens spectacles et sera désormais réparti entre les deux nouvelles sections dirigées par Michel Cartier (section 1) et Michel St-Louis (section 2).

Entre temps, la troupe continue de se produire chaque année au Gesù, puis à la salle Wilfrid-Pelletier, (spectacle du Prêt d’Honneur). [6] Lors de sa dernière année comme ensemble amateur, les Feux-Follets iront à la Foire internationale de Tours (France). On les retrouve enfin dans la capitale de l’Ile-du-Prince-Édouard, devant S.M. Élizabeth II, lors des célébrations du Centenaire de la Conférence de Charlottetown (1964).

Octobre 1964, les Feux-Follets deviennent le premier ensemble de danse folklorique professionnelle au Canada. La « Mosaïque canadienne », dans sa version nouvelle et plus complète, constitue le cœur du spectacle offert par la Compagnie de 70 danseurs, chanteurs et musiciens. Outre la perspective de l’Exposition universelle de 1967 à Montréal et les Fêtes du Centenaire de la Confédération, les Feux-Follets poursuivront l’aventure à Londres, « Festival des Arts du Commonwealth », à Paris, »Salle de l’Olympia » et aux États-Unis, « Ed Sullivan Show ». Tout cela sans compter les tournées au Québec et au Canada et la production d’un disque tiré de leur spectacle à la Comédie canadienne, aujourd’hui le TNM.

La Compagnie continuera ses activités jusqu’au début de 1968. Malheureusement, les fonds manqueront par la suite et le beau rêve s’évanouira, tout comme une certaine baisse d’intérêt pour le folklore après 1967.

Malgré tout, Michel Cartier et les Feux-Follets ont laissé au Québec un héritage précieux : une expérience inoubliable pour tous ceux qui ont fait partie de cette troupe de prestige et d’abondantes archives et notes de danses, (cédés par Cartier au Centre Marius-Barbeau). Diffuseur privilégié de la culture populaire et innovateur de l’art scénique pour la danse traditionnelle, la troupe et son directeur-fondateur ont de plus contribué à développer le goût pour la recherche en danse traditionnelle et la préservation de notre patrimoine. Selon Michel Cartier, la troupe des Feux-Follets a été en quelque sorte un vecteur qui a su réunir les forces vives qui ont marqué les années 1950-1960.

Notes

[1Nombre de termes sont utilisés aujourd’hui pour désigner une même réalité, tels « patrimoine vivant, danse traditionnelle etc. . Nous adoptons ceux qui avaient cours à l’époque

[2Propos de M. Cartier lors d’une entrevue téléphonique. La majorité de cet article repose d’ailleurs sur le témoignage de M. Cartier durant cette même entrevue.

[3Loisirs par la danse, par Cyrille Lafrenière, éd. du Bien public, Trois-Rivières, 1962, (p.29-30)

[4Théâtre de 1750 places situé rue Guy à Montréal. Propriété de la West End Theatre Co., il fut inauguré en novembre 1898. De nombreux spectacles (opéras, concerts, ballets et récitals) occupèrent cette salle élégante pendant 65 ans. (Encyclopédie de la musique au Canada)

[5Avec quelques danseurs de la section « canadienne », il allait peu après, fonder « Les danseurs du St-Laurent »

[6Organisme fondé en 1945 par la Société St-Jean-Baptiste en collaboration des institutions financières pour venir en aide aux étudiants.