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Yvon Mimeault, violoneux

Vol. 7, no. 1, Printemps 2002

par BOUCHARD Guy

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Guy Bouchard à gauche, et Yvon Mimeault à droite.

Yvon Mimeault est né à Mont-Louis en Gaspésie en 1928 sur une " terre de roche " comme il le dit si bien où il fallait être inventif pour survivre. Septième d’une famille de 12 enfants, il héritera du plus petit gabarit de la famille avec ses cinq pieds quatre pouces. Très jeune, ses multiples talents font déjà surface. Habile, curieux et doué d’un esprit créatif hors de l’ordinaire, le violoneux qui sommeille en lui est déjà à l’oeuvre. Il se souvient de la vieille radio devant laquelle il fallait se bousculer avec ses frères, tous plus costauds, afin d’approcher l’oreille du haut-parleur pour entendre le reel que diffusaient les stations acadiennes. Lorsqu’il part comme plusieurs autres pour les chantiers à l’âge de vingt ans, il met à profit ses multiples talents et devient l’homme à tout faire du camp. Il effile les scies comme pas un, répare tout ce qui se brise avec un rien et trouve le moyen de divertir ses compagnons avec ses histoires et ses bouffonneries. En retour, les plus costauds l’aident à sortir ses plus gros morceaux de bois que lui peut à peine soulever ! C’est là aussi qu’il tient un violon dans ses mains pour la première fois. Le cuisinier, qui ne jouait que des airs de chansons, lui permet d’emprunter son violon et Yvon, gaucher naturel, commence à noter ses premières mesures en tenant l’instrument du côté droit sans changer l’ordre des cordes qui se retrouve donc inversé par rapport à la " norme ". Ses airs sont ceux qu’il a entendus à la radio et, à son retour chez lui, il lui faut un violon. La solution est simple, il s’en fabrique un ! Il dessine de mémoire sur un papier un plan aux dimensions approximatives et, avec une planche de merisier empruntée à l’enclos à cochon, fabrique le violon qu’il a encore aujourd’hui et dont il se sert pour jouer le reel du pendu et ses morceaux en vielle. " Il n’est pas parfait " dit-il " mais il joue. "

Après quelques mois à s’entraîner en cachette, il a sa première occasion de se manifester en public. La radio de Matane organise un concours auquel il participe et à sa grande surprise, il décroche le premier prix. Il obtient du même coup un contrat pour jouer régulièrement à la radio et pour les danses organisées à cette occasion. Il lui faut de toute urgence agrandir son répertoire. Il a mis la charrue devant les bœufs et son père n’est vraiment pas heureux d’apprendre que son fils joue du violon, il. Le violoneux n’a pas bonne réputation et le père d’Yvon considère que c’est une vie de débauche. Yvon lui montre l’argent qu’il a gagné et lui promet de le remettre à la famille pour aider le père qui en a bien besoin. Il a déjà commencé à travailler comme électricien et ses 60 heures lui rapportent moins que son salaire de violoneux. Se retrouvant devant un fait accompli, son père décide donc de lui dévoiler un secret bien gardé : il est aussi violoneux ! Il n’a jamais joué devant ses garçons de peur qu’ils ne deviennent violoneux mais il a raté son but et Yvon, il le voit bien, jouera pour faire danser. Il se rend donc à cette évidence et tout en lui faisant promettre de garder son emploi régulier et sa " tête sur ses épaules ", il lui apprend ses meilleurs morceaux. Yvon est heureux comme pas un de découvrir un violoneux mais, en même temps, frustré d’apprendre si tard que son professeur habitait la même maison que lui !

Il connaît des années fructueuses car, plein d’énergie, il cumule ses fonctions d’électricien et de violoneux pendant plusieurs années. Il côtoie de nombreux musiciens et sa popularité est grandissante. Malheureusement, on est au milieu des années 50 et une nouvelle musique apparaît sur les ondes. Bientôt nos violoneux sont relégués aux oubliettes. Yvon quant à lui, s’est marié en 1956 et les six enfants qui arrivent vite ont besoin d’un père qui soutienne toute la famille. Il est de tous les métiers mais prend finalement le contrat d’entretien des équipements de chauffage de toute la région ; il est alors continuellement sur la route à sillonner, beau temps et surtout mauvais temps, la région de Mont-Joli où il s’est installé avec sa famille. Son épouse n’aime pas le violon et Yvon remise l’instrument qui demeure le plus souvent muet pendant près de vingt ans ! Yvon est un homme généreux et il aide toutes les familles dans le besoin. Il ne se fait pas payer suffisamment et doit travailler continuellement pour joindre les deux bouts. Après 20 ans, un accident le met définitivement au rancart et ses malheurs se succèdent. Pourtant, il demeure un homme souriant, un boute-en-train qui adore raconter et se retrouver en public, " en famille " comme il dit. Il bricole toujours de ses mains et devient aussi un artisan reconnu. Lui qui a déjà quelques violons à son actif sculpte le bois avec adresse.

Ce n’est qu’au début des années 80 qu’il recommence vraiment à jouer. Sa virtuosité revient rapidement et tous les airs qu’il a entendus surgissent de sa mémoire. Il apprend de diverses sources, autant des disques que des violoneux qu’il rencontre au hasard de ses déplacements fréquents. Il joue dans des concours, des galas et on le remarque partout où il passe. Il se retrouve au Festival of American Tunes dans l’État de Washington et il découvre un nouvel auditoire qui lui demande ses vieux airs et lui fait prendre conscience de la richesse de son patrimoine familial. Lorsque l’occasion de graver un disque se présente, il n’hésite pas et même s’il a déjà produit une cassette dans son sous-sol, ce sera son premier enregistrement officiel. "Y’était temps" paraît au printemps 1999 et de nombreux amis viennent le seconder. Son disque est un succès instantané et on le demande partout. Yvon Mimeault est aujourd’hui considéré comme un de nos grands violoneux. Il avoue que ses influences sont diverses mais que Jean Carignan a été le plus grand violoneux qu’il a entendu. À l’heure où vous lisez ces lignes, il vient de faire sa première tournée en France et je vous parie que les Français auront de quoi bavarder parce que l’ami Yvon, il aime bien le bon vin, peut parler plus vite et plus longtemps qu’eux et, surtout, il leur aura joué de ces petits airs qu’il sait si bien apprêter.