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Le manuscrit de Rachel Frobisher

par CHARTRAND Pierre

Histoire du manuscrit

Le manuscrit Frobisher est connu du milieu de la musique et de la danse traditionnelles et anciennes depuis des décennies. Les informations à son sujet sont cependant lacunaires, parfois fausses. Cet ouvrage est
maintenant aux Archives des Augustines, en Haute-Ville, à Québec, au 77 rue des Remparts. Les archives des Augustines ont déménagé de l’Hôpital général de Québec au Monastère des Augustines en 2015-2016.

Une vieille photocopie (par la suite numérisée) circulait dans le milieu de la musique ancienne depuis quelques décennies. L’Encyclopédie Canadienne
en parle également en ces termes :

Le cahier de musique manuscrit de Mlle Caroline
[sic]
Rachel Frobisher de Montréal, commencé en avril 1793 à l’époque où elle devint l’élève de « Mr. M. » (peut-être Guillaume Mechtler), contient diverses danses et chansons (notamment « La Marseillaise ») et de la musique plus sophistiquée. La
description précise de pas nécessaires, notée au bas de plus d’une douzaine de morceaux, renseigne sur la façon exacte dont les danses étaient exécutées - un outil important pour la reconstitution des danses de cette période. Ce cahier se trouve à
l’Hôpital général de Québec.

Précisons qu’on n’y indique aucunement les pas des danses, mais plutôt les figures (ou les déplacements) des danses. Nous verrons cela un peu plus loin.

À notre connaissance aucun inventaire complet de ce manuscrit n’a été fait à ce jour. Mentionnons tout de même l’intéressante compilation de Robert M. Keller (sans doute aidé par son épouse Kate Van Winkle Keller, grande spécialiste de la danse
ancienne américaine) dans son
Dance Figures Index
de 1989.
1

Mais cette compilation ne s’attarde qu’aux 15 danses du manuscrit.

Photo : Première page du manuscrit.

Qui est Rachel Frobisher ?

Rachel Charlotte Frosbisher (1780-1801) est la fille de Joseph Frobisher, un célèbre commerçant de fourrures de la Compagnie du Nord-Ouest, et de Charlotte Jobert, elle-même fille du docteur Jean-Baptiste Jobert et de Charlotte Larchevêque. C’est
donc dans la haute-bourgeoisie de la traite des fourrures qu’elle voit le jour. Sa tante Marguerite Larchevêque est par ailleurs l’épouse de Charles Chaboillez, un des plus grands commerçants canadiens-français de fourrures. Ce dernier sera un des
membres fondateurs du Beaver Club, avec le père de Rachel.

On s’imagine donc très bien cette jeune fille de bonne famille être initiée très tôt à la musique et à la danse. C’est en effet à l’âge de 13 ans (en 1793) qu’elle commence à noter et/ou à apprendre les airs et les danses qui se pratiquent dans
son milieu social, sinon familial (puisque nous n’avons pas de certitude sur l’auteur du manuscrit).

Les causes, qu’on dit tragiques, de son décès en 1801 sont inconnues. Elle n’avait que 21 ans. Elle s’était mariée en 1797 avec le militaire Edward-James O’Brien, dont elle eut une fille : Mary Henriette O’Brien.

Description et contenu du manuscrit

Anne-Marie Gardette et moi-même avons longuement consulté le manuscrit de Rachel Frobisher lors de notre visite aux Archives des Augustines, à Québec à l’été 2020. Il se présente sous la forme d’un cahier de musique, avec lignes de partitions déjà
tracées, relié de cuir, d’une largeur de 32,50 cm et d’une hauteur de 22 cm. Il provient de S.A.& P. Thompson, no. 75, St-Paul Church Yard, à Londres.

Sur la première page il est noté « Mr. M begun to teach Rachel 3 april 1793 ». Suivent 68 pages, qui comportent trois types de partitions : celles vouées au chant, celles correspondant à des mélodies de danses, et les pièces instrumentales sans
association avec des chansons ou des danses.

Photo : L’Hymne des Marseillais, p.30, qui deviendra l’hymne national français, La Marseillaise, en 1795.

Les chansons

Le manuscrit contient 9 chansons :

  • Ariette française, en français

  • Cheerful (The poetry by Philipps), en anglais

  • Come buy my water Cresses, en anglais

  • La Carmagnole, en français

  • La Marche de Grenadiers, en français

  • L’Hymne des Marseillais, en français

  • Pauvre Madelon, a favourite Duett, en anglais

  • The Disconsolate Sailors return. By Hook 1709, en anglais

  • The Nightingale, en anglais

Photo : Le Monney Musk, p.38, avec, sous la partition, la description des figures de la danse.

Photo : Certaines descriptions de danses sont fort simples dans leurs figures, comme la contredanse Rosina ci-dessus.

Les danses

Le manuscrit contient 15 danses, certaines fort connues, comme le Monney Musk (plusieurs orthographes possibles), une sans titre (No. 21). Certaines danses semblent très « modernes » puisque publiées récemment, par exemple
The Dutchess of York Fancy
publiée en 1793 dans
Twelve Country Dances, for the Year 1793, par Thomas Cahusac (senior)

  • Hobson’s Choice

  • Lady Harriot Hope’s Reel

  • Mary Gray

  • Monney Musk

  • No 21

  • Oscar & Malvina

  • Pertshire Hunt

  • Prince Edwards Fancy

  • Rosina

  • The Duke of Yorks Fancy

  • The Dutchess of Athol’s Strahpey

  • The Dutchess of York Fancy

  • The Irish washerwoman

  • The Royal Quick step

  • The maid of the Oaks

Les pièces instrumentales

Reste donc 12 pièces instrumentales qui ne sont associées ni à une chanson ni à une danse. Quelques-unes d’entre elles ont des titres dont l’orthographe pose problème pour le moment.

  • Allemande Swabois ?

  • Ball nor ? Gradach, or Lady Lucie Campbell’s Delight

  • Brays of Bnehader ??

  • Collom Brocighach Strathpey

  • Isle of Sky

  • Strean Robertson Strathpey

  • Sung in the Duenna, by Mr Leany

  • The Duke of Yorks favourite short Troop

  • The Savage Dance

  • The black Campbell’s

  • Tulloch F/Gorum ?

  • Sans titre

Considérations générales

Qui a rédigé ce manuscrit ? La jeune Rachel, de 13 ans à 18 ans par exemple ? Rien n’est moins sûr. L’écriture semble changer selon les pages. Cela peut provenir de l’expérience que prend la jeune fille à la calligraphie, bien que les changements
observés ne vont pas nécessairement du simple au complexe, ou du frustre au raffiné. L’auteur pourrait tout aussi bien être le professeur de musique de Rachel, ou quelqu’un de la famille, ou tout cela en même temps.

Cet ouvrage est somme toute fascinant puisqu’il nous montre d’une part ce qu’une jeune montréalaise de bonne famille, de mère francophone et de père anglophone, pouvait apprendre comme mélodies pour le clavecin (ou le piano-forte ?) et comme
chansons. On perçoit l’influence des deux cultures surtout dans les chansons : 4 chansons en français et 5 en anglais.

Photo : Collom Brocighach Strathpey, comme le Monney Musk, indiquent un intérêt pour le répertoire écossais.

Les pièces instrumentales sont essentiellement de provenances britanniques (Écosse et Angleterre, sans doute). Plus de recherches nous permettront de préciser l’origine et la date de publication de ces mélodies.

Les danses sont toutes des contredanses anglaises de forme
For as many as will
c’est-à-dire qu’elles se dansent sur deux fronts, avec un nombre illimité de couples, une ligne d’hommes faisant face à une ligne de femmes, et qu’elles utilisent un mode de progression à 4 (duple minor) ou à 6 (triple minor).

Comme pour les mélodies ou les chansons, des recherches plus approfondies nous permettront de dater la parution de chaque danse, et de mesurer l’écart avec le modèle publié. Comme exemple, et parce qu’il s’agit-là d’un titre fort bien connu au
Québec, regardons ce qu’il en est du
Monney Musk. La mélodie correspond en gros à la mélodie jouée au Québec, dans sa version à deux parties. Chez Frosbisher elle est notée en sol, tandis qu’elle est généralement jouée en la par les violoneux. Les tournures ornementales
diffèrent du style traditionnel québéc ois au violon, et les arpèges de la deuxième partie sont légèrement différents des versions communément jouées en Amérique du Nord.2

En ce qui concerne la danse, trois des quatre figures correspondent à la version généralement pratiquée. La dernière figure, un semblant de
reel
à 3 avec le couple d’en haut ou d’en bas, est ici remplacée par un « 
lead out Sides turn your partner with both hands
 ». Ce qui laisse bien sûr place à interprétation, mais qui ne peut aucunement correspondre à la quatrième figure généralement pratiquée dans cette danse.

Ce n’est qu’un début…

L’exemple du Monney Musk nous montre donc le type de recherche qu’il nous reste à faire pour l’ensemble du répertoire présent dans le manuscrit Frobisher. En plus de nous informer sur les écarts et les similitudes entre chaque mélodie et danse du
manuscrit d’avec son modèle publié, cela nous permettra aussi de voir comment la pratique montréalaise de la danse fin 18e siècle se compare à celle de l’Angleterre, ou de la Nouvelle-Angleterre.

Puis, comme nous avons
3
, depuis des années, grandement travaillé sur le manuscrit de Trois-Rivières qui date d’environ 1760-1765
4
, l’étude approfondie du manuscrit Frobisher nous permettra de brosser un tableau plus complet de la danse et des musiques à danser dans la
Province de Québec

5

à la fin du 18e siècle.


  1. KELLER, Robert M., Dance Figures Index, American country dances 1730-1810. The Hendrickson Group. 1989, seconde édition 1990. ISBN 1-877984-04-3

  2. Merci à Alexis Chartrand pour ses commentaires sur le Monney Musk

  3. Équipe constituée, pour la danse, d’Anne-Marie Gardette et moi-même, et, pour la musique, de Gilles Plante

  4. À ce sujet consulter notre article de 2009
    « Le Livre de contredanses... (manuscrit de Trois-Rivières) », et, surtout,
    la mise en ligne en 2020 de notre travail sur le manuscrit

  5. La Province de Québec (1763 à 1791) qui deviendra ensuite la province du Bas-Canada (1791 à 1841)